L’aryanisation économique en Gironde de 1940 à 1944
Billet 

L’aryanisation économique en Gironde de 1940 à 1944

 Concert de la Wehrmacht en 1942 sur la place de la Comédie à Bordeaux (Bundesarchiv, Bild 101I-074-2852-36A / Reitzner / CC-BY-SA 3.0)


Concert de la Wehrmacht en 1942 sur la place de la Comédie à Bordeaux (Bundesarchiv, Bild 101I-074-2852-36A / Reitzner / CC-BY-SA 3.0)

Sébastien Durand, jeune historien bordelais, vient de signer un ouvrage mettant la lumière sur le processus d’aryanisation des biens possédés par les juifs en Gironde sous l’occupation nazie.

Après les polémiques et débats publics, l’enquête de la Commission municipale en 1999 (à laquelle participait le professeur Christophe Bouneau), le procès Papon et quelques docufilms, un nouveau « tabou » s’effrite à propos de la période de l’Occupation nazie en Gironde. « Les tabous de Bordeaux », titre de mon livre de 2010, reculent peu à peu !

On peut se réjouir en effet que, discrètement mais avec persévérance et méticulosité, depuis son mémoire de ter en 2001, le jeune historien de l’entre-deux-mers et de l’Université Bordeaux-Montaigne, Sébastien Durand, ait creusé ses mines dans les monceaux d’archives publiques, girondines et parisiennes, et allemandes : après des textes dans des revues universitaires ou des actes de colloques, après une grosse thèse de doctorat en 2014, le voici qui publie le premier livre qui met en valeur ces efforts, et sur un sujet « chaud » !

Le processus d’aryanisation

En effet, Sébastien Durand permet de connaître enfin à propos de la Gironde ce que tant d’ouvrages individuels et surtout collectifs ont déjà appris à l’échelle de l’économie française et de certaines régions (Lyon, etc.) pendant l’Occupation. Il rend accessible à un large public, avec clarté et précision, le processus d’aryanisation des biens possédés par des israélites.

Il relate la pression des Allemands, impatients de piller des stocks de grands vins, comme dans les deux ensembles Rothschild, et de matériaux utiles à leur combat ; les menées des institutions antisémites désireuses d’entailler le soi-disant puissance fantasmatique des juifs au cœur de l’économie ; et enfin le jeu d’individus ou de fédérations professionnelles locales qui entendent profiter de l’occasion pour mettre la main sur des affaires et affaiblir des concurrents, surtout dans le commerce et la petite industrie de transformation (fourrures, habillement, etc.), et peu dans le vin (deux dans le négoce).

Des autorités dépassées

Les autorités préfectorales s’avèrent quelque peu dépassées par cette convergence d’impatiences, de rancœurs et de rapacité. Elles doivent d’abord effectuer des recensions précises et valides, parfois avec l’aide de la Chambre de commerce et de fédérations professionnelles. Elles sont confrontées à une succession d’ordonnances de plus en plus englobantes et tatillonnes. Mais, comme au niveau national, elles veulent aussi freiner l’emprise allemande sur des vignobles (les Rothschild) ou des entreprises, même si ce sont des TPE ou des PME essentiellement. Aussi sont-elles sans cesse à négocier avec les diverses parties prenantes pour définir des compromis juridiques et financiers quelque peu bricolés dans l’urgence et parfois longs à mettre en œuvre.

Au-delà des généralités adaptées au cas girondin, Sébastien Durand présente en particulier quatre cas d’étude intéressants : le petit groupe Dewachter et ses magasins de la rue Sainte-Catherine, les deux ensembles Rothschild, le domaine forestier des Wallenstein, et les banques (comme Gomez-Vaez, Molina ou Normandin).

À travers eux, on voit commencer une tactique d’évitement a pu être suivie – avec des administrateurs provisoires et des repreneurs dont on négocie le rôle pour éviter tout bradage et permettre de préserver une évolution ultérieure, comme cela se passe d’ailleurs à la Libération.

Un esprit antisémite en action

Bref, voici un livre percutant, dépassant l’austérité académique, qui contribue à l’histoire d’un pan des « élites » économiques girondines, confrontées à la déstabilisation provoquée par l’aryanisation.

Ce n’est rien, bien sûr, par rapport aux déportations car cela ne touche qu’au matériel ; mais l’esprit antisémite est ici aussi en action, avec cette osmose bien connue entre l’imposition de solutions brutales par les Nazis et des profiteurs des circonstances qui se glissent dans les interstices et tirent parti des contradictions dans l’application des textes afin de glaner des biens. De quoi lire, en attendant les prochains ouvrages de ce jeune historien prometteur !

gradationmacabre

Fiche technique

Sébastien Durand, « La gradation macabre, 1940-1944. L’aryanisation des “entreprises juives” girondines »
Memoring éditions, collection « Histoire et patrimoine »
Bordeaux, 2016

L'AUTEUR
Hubert Bonin
Hubert Bonin
Professeur d’histoire économique, Sciences Po Bordeaux et UMR CNRS 5113 GRETHA-Université de Bordeaux [www.hubertbonin.com]

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