Jane Poupelet, la sculptrice qui réparait les « gueules cassées » de 14-18
Société 

Jane Poupelet, la sculptrice qui réparait les « gueules cassées » de 14-18

Quelques soldats défigurés pendant la Première Guerre mondiale ont retrouvé un visage grâce à un atelier de sculpture créé par l’artiste américaine Anna Coleman Ladd. Parmi ses collaborateurs, figure la sculptrice française Jane Poupelet, née en Dordogne et formée à l’école des Beaux-arts de Bordeaux.

Elle n’a ni rue en son nom, ni centre culturel, ni école. Marie Marcelle Jane Poupelet est une artiste méconnue qui, pour son époque au début du XXe siècle, a pourtant su faire preuve de féminisme militant et d’engagement humanitaire hors-norme. Son courage et son talent, elle les a mis au service des soldats gravement blessés au visage.

La jeune périgourdine, formée à l’école des Beaux-arts de Bordeaux et reconnue dans le milieu artistique parisien, rejoint en mai 1918, la sculptrice américaine Anna Coleman Ladd au sein d’une initiative invraisemblable. Celle-ci vient d’ouvrir le « Studio for Portrait Mask » sous l’égide la Croix-Rouge américaine, un atelier qui fabrique des masques pour les « Gueules cassées » de la Première Guerre mondiale.

Anna Coleman Ladd réparant une « Gueule cassée » (Library of Congress)

« Sourire quand même »

L’expression « Gueules cassées » revient au colonel Yves-Émile Picot, premier président de « l’Union des mutilés de la face et de la tête », après qu’on lui ait refusé l’entrée à un séminaire de mutilés de guerre à la Sorbonne, lui-même grièvement blessé à la figure lors des combats en 1917.

Comme lui, ils sont environ 15 000 recensés après la signature de l’armistice le 11 novembre 1918. Quand, à la fin de la guerre, le monde découvre l’ampleur des dégâts et les horreurs de la violence des combats, l’Europe compte ses morts, presqu’un million, et ses blessés, au nombre de six millions. Les défigurés sont soignés grossièrement par une chirurgie faciale dont les résultats sont à la hauteur des moyens de l’époque. De nombreux soldats perdent ainsi leurs visages à jamais et le courage de retrouver leurs familles.

Même si la devise de « l’Union des mutilés de la face et de la tête » était « sourire quand même », les « Gueules cassées » sombrent pour la plupart dans la dépression. Ceux qui ont bénéficié des soins du Studio for Portrait Mask ont pu recouvrer un visage d’avant-guerre ne serait-ce que pour affronter la société d’après-guerre. Même si, quelques années plus tard, les masques et la peinture émaillée qui les recouvre craquelaient jusqu’à ne plus servir.

Considération

Si le bien-fondé de ces masques a été remis en cause, et certains ont été détruits après quelques mois d’utilisation, l’action du Studio for Portrait Mask a eu une contribution indéniable dans la réinsertion sociale de certains soldats. Ces masques ont permis à certains de faire face aux difficiles retrouvailles avec leurs familles et de supporter le regard de leur entourage. Ils ont ainsi pu accomplir un semblant de retour à la vie normale.

« Mon objectif n’était pas seulement de fournir à un homme un masque pour cacher son affreuse mutilation, mais de mettre dans le masque une part de cet homme, c’est-à-dire l’homme qu’il était avant la tragédie », dira Jane Poupelet.

Même si, en deux ans, l’atelier d’Anne Coleman Ladd est venu au secours de 200 soldats seulement, plusieurs lettres archivées à la Library of Congress témoignent de chaleureux remerciements. Un des soldat écrit que sans son masque, il aurait fini ses jours dans l’enceinte de l’hôpital.

Après le départ d’Anne Coleman Ladd, Jane Poupelet poursuit son activité jusqu’à l’hiver 1920. Après trois années passées à l’atelier et après avoir vu tant de douleurs, son travail artistique en est resté marqué au point d’abandonner quelques années plus tard, en 1925, la représentation humaine et de se consacrer uniquement au dessin et à la sculpture animalière.

Jane Poupelet dans le Studio for Portrait Mask à Paris (Library of Congress)

Dévouement humaniste

Née le 19 avril 1874 au château de la Gauterie à Clauzure, lieu-dit de Saint-Paul-Lizonne en Dordogne, Jane Poupelet est fille d’un avocat qui fut nommé sous-préfet de Ruffec en Charente. La famille est confortablement installée à la campagne où les animaux inspirent très tôt la jeune fille pour ses premières sculptures en terre glaise. Arrivée à Bordeaux à l’âge de 8 ans, elle s’inscrit plus tard à l’école des Beaux-Arts et des Arts décoratifs de Bordeaux et entame dans les dernières années du XIXe siècle une carrière artistique qui la mène à Paris.

L’arrivée à la capitale la propulse dans un milieu d’artistes inspirés par Auguste Rodin et Antoine Bourdelle. Elle gravite autour de « la bande à Schnegg », un groupe de sculpteurs du début du XXe travaillant dans l’atelier Lucien Schengg, et côtoie les artistes américains et les groupes féministes anglosaxons. Elle devient, grâce à une production remarquée, vice-présidente du Salon des Indépendants où elle encourage la modernité portée par des artistes comme Aristide Maillol.

Après sa période parisienne, de graves problèmes de santé la ramènent dans son sud-ouest natal, où elle décède à Talence en octobre 1932. Son dévouement humaniste lui vaut une reconnaissance discrète malgré le titre de chevalier de la Légion d’honneur qui lui sera remis en 1928. Dix ans plus tôt, en 1919, le romancier et critique d’art français André Salmon avait écrit :

« Durant la guerre Mlle Poupelet a sacrifié son avenir à l’humanité. Pour les mutilés de la face, elle a obscurément donné son talent, créant des modèles, se fatiguant à faire des moulages pour re-sculpter des visages humains aux misérables héros défigurés par la mitraille imbécile. »

L'AUTEUR
Walid Salem
Walid Salem
Co-fondateur de Rue89 Bordeaux et directeur de la publication

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