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Bordeaux pour Juppé : tremplin, bastion délaissé ou hospice ?
Politique 

Bordeaux pour Juppé : tremplin, bastion délaissé ou hospice ?

par Simon Barthélémy.
Publié le 26 août 2016.
Imprimé le 06 juillet 2022 à 14:12
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Alain Juppé lors du point presse avant le conseil municipal de Bordeaux (WS/Rue89 Bordeaux)

Alain Juppé lors d’un point presse avant le conseil municipal de Bordeaux (WS/Rue89 Bordeaux)

Alain Juppé fait ce samedi sa rentrée politique, avec un meeting à Chatou (Yvelines). A trois mois de la primaire de la droite, le maire de Bordeaux donne désormais la priorité à sa campagne présidentielle. Peut-il concilier celle-ci avec ses responsabilités locales ? Entretien avec  Bernard Broustet, journaliste, ancien responsable de la rubrique économie de Sud Ouest, et auteur du livre « Juppé de Bordeaux : conquêtes et métamorphoses ».

Rue89 Bordeaux : Comment Alain Juppé a-t-il jonglé jusqu’à présent entre Bordeaux et ses responsabilités et ambitions nationales ?

Bernard Broustet (DR)

Bernard Broustet (DR)

Bernard Broustet : Il n’y est pas trop mal parvenu, à certaines exceptions près. Cela a notamment été compliqué de 1995 à 1997, lorsqu’il était Premier ministre, une fonction très difficile dont il ne s’est pas forcément bien tiré, et nouveau maire de Bordeaux. Il est malgré tout arrivé à remettre en route la machine municipale. La période la plus marquante pour la ville est celle où ses fonctions nationales passaient au second rang, de 1997 à 2004 – même s’il a à ce moment là contribué à la fondation de l’UMP (rassemblement du parti gaulliste, le RPR, et de l’ex UDF, centriste, NDLR).  Puis il a été rattrapé par ses ennuis judiciaires pour ses fonctions à la mairie de Paris, auprès de Jacques Chirac, et sa condamnation pour inéligibilité. Au fil de ses déclarations, il a beaucoup varié à propos du cumul des mandats, et je ne sais pas s’il était sincère lorsqu’il a déclaré en 2008 qu’il serait un maire « à plein-temps ». Il venait d’être sanctionné par les Bordelais, qui ne lui ont pas pardonné sa nomination comme ministre en 2007, et l’ont privé dans la foulée de mandat parlementaire.

La campagne pour la primaire à droite, et peut-être ensuite pour la présidentielle, annonce cependant une situation inédite pour le maire de Bordeaux…

On peut retrouver des parallèles avec 1995, et la période où il était ministre des Affaires étrangères (2011-2012). Mais même très souvent éloigné, il est toujours à peu près arrivé à tenir les rênes. Désormais, il va être encore moins présent. Tandis qu’il passait encore 2 à 3 jours par semaine à Bordeaux, il ne sera plus là qu’un jour par semaine dans les mois qui viennent. Or nous ne sommes plus dans la situation d’il y a 10 ans, lorsque les membres de la majorité municipale savaient qu’il conserverait la tête de la ville, et lui étaient fidèles. Il n’a jamais été contesté, tant au niveau personnel que dans sa capacité à diriger la ville. Il n’en sera pas de même pour Virginie Calmels, son adjointe et dauphine désignée.

« Virginie Calmels n’a pas fait ses preuves »

Est-ce la première fois qu’il choisit un successeur ?

Hugues Martin a assuré l’intérim entre 2004 et 2006, n’a jamais été désigné comme tel, d’autant qu’il était plus âgé qu’Alain Juppé. Peut-être que des gens se sont pensés dauphins, mais c’est la première fois qu’il nomme quelqu’un, et cela change la donne. S’il s’est efforcé de faire taire les récalcitrants et de dissiper les réticences à sa nomination, on entre dans une situation un peu inédite.

Et quid de la présidence de Bordeaux Métropole ?

Il ne s’est à ma connaissance pas prononcé sur ce point mais la logique voudrait que si Alain Juppé est élu président de la République, Virginie Calmels lui succède. Bordeaux a plus de poids dans la métropole depuis la mutualisation, avec une confusion des postes entre mairie et intercommunalité, et des Bordelais à la tête du cabinet et des directions générales des services. Mais si la droite a la majorité à la métropole, l’éventuelle désignation de Virginie Calmels à la présidence fait grincer au niveau des maires de droite. Il sera plus difficile de la leur faire accepter qu’à la majorité municipale : certains ont conquis ou gardé leurs mairies à la force du poignet alors que Virginie Calmels, même si elle a été tête de liste aux élections régionales avec l’issue que l’on connaît, n’a pas encore fait ses preuves au niveau du suffrage universel.

L’adjointe en charge de l’économie et vice-présidente de Bordeaux Métropole, Virginie Calmels est en outre aussi impliquée dans la campagne d’Alain Juppé…

Elle fait partie de la garde rapprochée et est prise par des enjeux nationaux. Cela va reposer la question de la loi sur le cumul des mandats : si elle est élue député, elle ne pourra pas être maire en même temps (à partir de 2017, un parlementaire ne devra pas être aussi chef ou adjoint d’un exécutif local, NDLR). Cette loi me paraît fragile et ne résistera peut-être pas à un changement de majorité à l’Assemblée nationale, mais elle existe quand même et pose ici aussi une inconnue.

« Forcément, il s’implique moins »

L’opposition locale critique un « maire à tiers temps » et l’élue socialiste Michèle Delaunay s’est récemment émue de l’annulation du conseil municipal du 14 novembre, à cause de la tenue du premier tour de la primaire, une semaine plus tard. Qu’en pensez-vous ?

Ces critiques sont légitimes. Quelles que soient les qualités de Juppé, ses capacités de travail et son entourage, on peut avoir des doutes sur sa capacité à tout faire bien à la fois. En terme d’emploi du temps, il va être de moins en moins là, et cela aura aussi des conséquences en terme de projection pour la ville. Forcément, il s’implique moins et des petits bugs se sont produits depuis un ou deux ans, comme l’abandon du projet de rénovation du stade Chaban-Delmas, ou la présentation des comptes administratifs. Je ne suis pas sûr que ces erreurs se seraient produites il y a 10 ans, lorsqu’il était plus vigilant et concentré sur Bordeaux.

Si Alain Juppé arrive à l’Elysée, cela peut-il être positif pour Bordeaux ?

L’image de Bordeaux est déjà très bonne aujourd’hui, je ne suis pas sûr que cela puisse la renforcer. Et nous ne sommes plus à l’époque où les Premiers ministres et les Présidents de la République de la IVe République et du début de la Ve orientaient les investissements vers leurs grandes villes. En revanche, Bordeaux est un des grands atouts qu’Alain Juppé peut mettre en avant dans sa candidature. C’est à la fois son bastion et son tremplin : il a montré concrètement qu’il sait gérer et administrer une grande ville, et avoir une certaine vision ; et si on met à part son échec aux législatives en 2007, il a fait des scores de plus en plus forts à chaque élection, acquérant une légitimité indiscutable. C’est pour cela que beaucoup d’hommes politiques ont du mal à accepter le non-cumul des mandats : quand on tient bien une grande ville, on peut s’y réfugier après avoir subi les aléas de la politique nationale, en attendant des jours meilleurs.

Et si Alain Juppé est battu et se replie sur Bordeaux, peut-on connaître une fin de règne à la Chaban-Delmas ?

Le risque d’une usure du pouvoir existe. Mais les deux hommes n’ont pas les mêmes personnalités. Chaban n’a jamais énormément travaillé, ce n’était pas un homme de dossiers, et il a fait une confiance aveugle à des gens qui ne le méritaient pas. Juppé est méthodique, bosseur et n’aura pas le même détachement qu’a pu avoir Chaban. Alain Juppé aura 75 ans en 2020. S’il est battu aux présidentielles, est-ce qu’il aura encore envie ? J’aurais tendance à dire oui, tant certains politiques donnent l’impression qu’abandonner le pouvoir, c’est comme s’ils mourraient.

L'AUTEUR
Simon Barthélémy
Simon Barthélémy
Journaliste, cofondateur de Rue89 Bordeaux

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