Dans le Sauternais, « on veut nous interdire de faire du vin naturel ! »
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Dans le Sauternais, « on veut nous interdire de faire du vin naturel ! »

actualisé le 09/09/2016 à 10h54

Alain Déjean, au milieu de ses vignes à Fargues en Gironde (Xavier Ridon/Rue89 Bordeaux)

Alain Déjean, au milieu de ses vignes à Fargues en Gironde (Xavier Ridon/Rue89 Bordeaux)

Dans le Sauternais, une parcelle de vignes en biodynamie est promise à l’arrachage. La flavescence dorée, jaunisse de la vigne, serait présente. Du genre grande gueule, son propriétaire Alain Déjean veut se battre, opposant le principe de précaution au besoin d’expérimentation.

« Au bout de la route entre deux maisons, il y a une rangée de vignes au milieu des vignes, on est là. »

Heureusement, Alain Déjean explique mieux sa passion pour la biodynamie que son emplacement géographique. Son domaine Rousset-Peyraguey de 15ha est éclaté en 58 parcelles dans le Sauternais. Ça n’aide pas.

Sur le terrain, où on le retrouve à l’heure où le Soleil de midi devient plombant, plusieurs pieds de vignes ont été « tagués » de bleu. Aucun vandale ni graffeur ici, mais des agents du groupement de défense des organismes nuisibles (GDon) du Sauternais et des Graves, qui estiment que la flavescence dorée frappe ces cultures.

Coureurs

Cette maladie de la vigne provoque des pertes énormes à l’heure de la récolte. Elle vient d’une bactérie, le phytoplasme. Trois signes visibles sont avant-coureurs : les feuilles jaunissent pour le raisin blanc et rougissent pour le raisin rouge, le rameau reste vert et la grappe sèche et meurt.

La flavescence dorée, jaunisse de la vigne (Xavier Ridon/Rue89 Bordeaux)

La flavescence dorée, jaunisse de la vigne (Xavier Ridon/Rue89 Bordeaux)

Les autorités craignent surtout que la maladie se développe et se propage par l’intermédiaire de la cicadelle de la vigne, insecte de 5 mm qui passe de cep en cep et peuvent porter les bactéries.

Les solutions sont simples et radicales pour une grande partie de la profession : des insecticides contre les cicadelles, l’arrachage des pieds touchés, voire même de toute la parcelle, si plus de 20% de celle-ci est contaminée. Or ce serait pour le cas pour Alain Déjean, selon les analyses 2015 du GDon. L’homme bouillonne puis tempête :

« On veut nous interdire de faire du vin naturel ! »

Pour lui, ses vignes ont besoin de temps comme le revendique le principe de prospection collective de la biodynamie : une observation fine de l’évolution des parcelles, une analyse du sol et une taille particulière à chaque plante suffisent.

Boxeur

Ce sont les arguments défendus ce mercredi matin en mairie de Fargues, commune de la parcelle incriminée, proche de Langon. Face aux techniciens et professionnels, il défend son droit à l’expérimentation, promet que sans utiliser de produits chimiques, ses vignes auront gagné en résistance dans 6 ans maximum.

La réunion finie, il s’adresse à la vingtaine de soutiens présents, dont des viticulteurs ou des membres de l’association Générations Futures, et parle comme un boxeur de « sa confrontation ».

Loin d’être satisfait, il a certes pu obtenir qu’un nouveau recensement soit effectué avec cette fois-ci une analyse en laboratoire et des résultats attendus pour cette fin d’année. C’est à lui de trouver plus de 6000 euros pour le budget. L’ODG devrait l’aider. Si la flavescence est détectée, il n’aura d’autres choix que d’arracher.

Revenu au milieu de ses vignes, ses mains s’agitent autour d’un cep accusé qu’il tient à nous montrer car les raisins poussent, preuve qu’elle pourrait se remettre de la maladie et produire à nouveau. Jacques Fourès, président de l’association aquitaine du mouvement biodynamique, propose une analyse complémentaire :

« Le problème de fond se trouve dans la pépinière où s’installe d’ores et déjà la maladie. On peut l’éradiquer en plongeant dans un bain chaud, à 50°, le pied, mais seule la moitié des plans résistent et cela occasionne un retard de 15 jours dans la pousse. Le conventionnel nous dit qu’il y a une maladie et un médicament. Nous, on dit qu’on a un terrain propice à la maladie et un écosystème en équilibre. »

Dominique Techer, viticulteur bio et intransigeant de la Confédération Paysanne basé à Pomerol, avoue cependant que l’arrachage de vignes peut être inévitables.

Preuves

Selon Catherine Bastiat, directrice du GDon, le protocole qu’elle veut appliquer a fait ses preuves. Il a fait disparaître 80% de la maladie à Sauternes entre 2012 et 2015. Le volume de produits phyto contre la flavescence dorée a réduit de 65% soit « 600000 euros qui n’ont pas été balancés dans la nature » ajoute le président du Gdon (et de l’ODG) du Sauternes, Xavier Planty. Diplomate, il se montre ouvert avec Alain Déjean :

« On va regarder si le traitement de la maladie qu’il applique fonctionne. Si elle est bonne, il faut qu’elle soit développée. »

Ancien directeur d’hypermarchés, Alain Déjean promet de se battre. Avant de se radoucir en évoquant ces vignes qu’il a dû reprendre à sa mère en 1995 :

« Je suis sorti d’un mode de vie intense pour aller à la réflexion et à la compréhension de la vie, de la nature. Je suis heureux. Ça m’a permis de faire pleins d’expériences aux résultats positifs. Alors que le Sauternais est dans une passe difficile, mon travail me permet d’être sans aucun intrant mais sur de très grandes tables. »

Son histoire rappelle celle du Bourguignon Emmanuel Giboulot, viticulteur en biodynamie relaxé en appel après une première condamnation pour n’avoir pas voulu traiter ses vignes. Mardi soir, depuis sa parcelle, au téléphone avant d’aller regarder « Pesticides, le poison de la Terre » sur France 5, le viticulteur bio cherchait la sérénité et nous confiait parler à sa vigne :

« Il faut qu’elle m’aide si elle ne veut pas être arrachée »

L'AUTEUR
Xavier Ridon
Xavier Ridon
Rémois, devenu journaliste à Tours, installé à Bordeaux. Bref, file vers le Sud avec un micro et un stylo.

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