Société 

Les prostituées payent-elles pour la pénalisation des clients ?

Les premières contraventions de clients de personnes prostituées sont tombées dans l’agglo bordelaise. Les travailleuses du sexe et les associations qui les défendent s’inquiètent des conséquences.

Une dizaine de femmes font le trottoir rue de la Seiglière en début d’après-midi. Dans ce no man’s land de parkings d’entreprises et d’entrepôts, près du quai de Paludate, elle attendent désespérément le passage de clients. Certaines refusent de nous parler, d’autres confient volontiers leurs inquiétudes.

Prostituée vivant à Bordeaux depuis 22 ans, Babette (les prénoms ont été changés, NDLR) affirme avoir beaucoup de mal à travailler depuis quelques semaines, et l’entrée en vigueur dans l’agglomération bordelaise de la pénalisation des clients :

« Je gagnais jusqu’à 100 euros par jour, maintenant quand je rentre chez moi avec 20 euros, je peux m’estimer heureuse. Les hommes ont peur de se faire arrêter. D’autres négocient pour avoir des passes moins chères ».

Une de ses jeunes collègues est très en colère.

« Qu’est ce qu’on veut ? Que les hommes qui ont des problèmes ne peuvent plus baiser et violent des femmes ou des enfants ? »

Indélicat

Depuis un mois environ, une vingtaine de procédures ont été diligentées dans l’agglomération contre des clients de prostituées, selon le parquet du tribunal de grande instance de Bordeaux. Des contraventions ont été dressées après constatation par les policiers ou gendarmes qu’une relation tarifée a bien eu lieu –remise d’argent, présence de préservatifs, reconnaissance par la personne… Ils sont passibles d’une amende de 5ème classe pouvant aller jusqu’à 1500 euros. En cas de récidive, l’infraction est classée comme un délit.

Si la loi sur la pénalisation des clients – et l’abrogation du délit de racolage passif, qui lui visait directement les prostituées – a été votée en avril, son application dans l’agglomération bordelaise a probablement été accélérée suite aux nombreuses plaintes d’habitants à Bègles. Sur les boulevards, la place Ferdinand Buisson ou dans les « love cars » sur les quais, la ville devenait un carrefour du sexe tarifé dans la métropole.

« Je peux comprendre que des riverains soient exaspérés, estime Caroline, qui se prostitue occasionnellement depuis qu’elle a perdu son emploi, en 2014. Certaines filles font des passes sous les fenêtres des gens, à côté des écoles, en laissant des capotes et des seringues. C’est indélicat. Mais c’est une honte de punir les clients. On exerce le plus vieux métier du monde, qui lui n’est pas interdit, et on nous empêche ainsi de travailler. Dans ce cas, on n’aurait jamais dû fermer les maisons closes. »

« Il ne faut pas se tromper de cible »

Directrice de l’association Ippo (information, prévention, proximité, orientation), qui accompagne les personnes travaillant dans la rue, Anne-Marie Pichon s’interroge sur les conséquences de ces mesures :

« Sur le plan symbolique cela va être dissuasif pour les clients, mais pour les personnes en situation de prostitution, cela crée de l’angoisse. Beaucoup viennent nous voir pour essayer de comprendre ce qui se passe, quels sont les risques pour elles et leurs clients. Il ne faut pas se tromper de cible : la police doit pouvoir travailler pour démanteler les réseaux de proxénétisme et de trafic d’êtres humains. Et ce n’est pas en mettant des amendes aux clients dans la rue qu’on y arrive. Les proxénètes mettront les personnes dans d’autres réseaux et sur internet, où la prostitution se reporte de plus en plus, mais est moins visible. »

Anne-Marie Pichon, directrice de l'association IPPO (SB/Rue89 Bordeaux)

Anne-Marie Pichon, directrice de l’association IPPO (SB/Rue89 Bordeaux)

La loi prévoyait des mesures pour favoriser l’insertion des personnes en situation de prostitution, comme une allocation minime ou l’obtention de titres de séjours. Cela pourrait notamment aider les jeunes femmes d’Afrique subsaharienne, qui constituent la majorité des prostituées de l’agglomération bordelaise – 30% proviennent d’Europe de l’Est, 10% sont Françaises, selon IPPO -, et sont pour beaucoup exploitées par des passeurs.

Mais si la pénalisation des clients pouvait être mise en œuvre dès le vote de la loi, ces dispositifs sont toujours dans l’attente de décrets d’application, qui tardent à voir le jour, déplore Anne-Marie Pichon :

« On va enlever la prostitution dans la rue mais à quel prix ? Les personnes qui le font vont continuer car elles le font pour des raisons économiques. Même si elles obtiennent un titre de séjour renouvelable, comment faire ensuite pour s’insérer ? Il faut de longues années avant de pouvoir finir une formation, et vivre d’un travail gagner le smic. C’est une époque charnière pendant laquelle elles auront besoin d’aide. »

L'AUTEUR
Simon Barthélémy
Simon Barthélémy
Journaliste, rédacteur en chef de Rue89 Bordeaux
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