Entretien  Société 

Lassana Traoré raconte l’affaire Adama, « combat entre une pauvre famille et l’Etat »

Bordelais depuis 15 ans, Lassana Traoré veut la vérité sur la mort de son frère, Adama, lors d’un interpellation policière le jour de son anniversaire à Beaumont-sur-Oise. Présent lors de la marche contre les bavures ce dimanche, Lassana revient sur 7 mois de combat pour la justice et lance un appel.

Rue89 Bordeaux : Comment avez-vous appris la mort de votre petit frère ?

Lassana Traoré : Tragiquement. Par téléphone. Mon frère de Paris m’appelle pour me dire qu’il y a un problème. Adama a été arrêté et est allé en garde-à-vue. Il a fait une crise cardiaque et il est décédé. J’ai eu du mal à y croire.

J’ai immédiatement pris la route et me suis rendu à Beaumont-sur-Oise. J’ai réalisé que j’avais perdu mon petit-frère dans des conditions floues mais qui me paraissent atroces, asphyxié par trois gendarmes qui ont mis le poids de leurs corps sur mon frère. A aucun moment, on accrédite leur thèse de mon frère malade et cardiaque. C’est pour ça qu’on a aussitôt demandé une contre-autopsie.

Quatre noms et autant de symboles des violences policières (XR/Rue89 Bordeaux)

Il a donc fallu créer un rapport de force avec la justice aussi ?

Et heureusement qu’on a été soutenu par beaucoup de gens, des familles de victimes, des militants qui sont dans ce combat depuis des années. Ils nous ont aidé. Au départ, c’est un combat contre l’État. Une pauvre famille comme nous contre l’État, on est rien.

« Trois gendarmes ont fait mentir le Procureur et le médecin légiste »

Il y a eu des choses incroyables jusqu’à être obligé de muter le Procureur en charge de l’affaire et de dépayser l’affaire. Ça nous conforte dans notre combat, nous donne encore plus de force pour aller jusqu’au bout et ne rien lâcher.

Votre famille a aussi pu être présentée comme un gang, et dans la revue Negus, votre sœur Assa parle de menaces…

Exactement. Beaucoup de menaces de mort arrivent encore par courrier à la maison. Essayer de diaboliser les victimes, ça fait partie de leur fonctionnement. Ils essaient aussi de le faire pour Théo en sortant des affaires financières qui n’ont rien à voir avec ce qu’a pu subir ce pauvre Théo.

Où en est l’enquête autour de la mort de votre frère ?

L’affaire a été dépaysée et prise en main par une autre juridiction, à Paris en l’occurrence, et ils ont nommé trois autres juges d’instruction qui l’ont reprise depuis le début. On attend la mise en examen des gendarmes. Ils ne devraient pas mettre autant de temps, au moins pour ces trois gendarmes qui ont fait mentir le Procureur, mentir le premier médecin légiste qui a écrit que mon frère était cardiaque. C’est grave.

Votre frère Bagui est aussi en attente de son procès en appel…

Il est encore emprisonné suite à un outrage à la mairie. Il passe en appel le 24 mars. Ils cherchent à nous détruire, à nous affaiblir. Ils ne vont pas y arriver. C’est dramatique d’en arriver là pour un outrage qu’on conteste.

Devant la mairie, il y avait plus de 60 personnes qui se sont faites gazer, des insultes partent dans tous les sens. Mais ils n’en retiennent que deux, Bagui et Youssouf, les frères d’Adama Traoré. On est 16 frères et sœurs – 17 avec Adama. C’est le combat de notre vie. Il va falloir qu’ils tentent de tous nous enfermer, les 16, mais on continuera de demander la justice pour Adama et pour les autres.

« Enfin de telles histoires sont médiatisées ! »

Il y a 15 morts par an un peu dans les mêmes conditions que mon jeune frère et je pense que par ce système ils ont déjà réussi à étouffer des affaires. Vous savez, nous, deux jours après que mon frère soit décédé, on nous a proposé de rapatrier son corps très rapidement [Au Mali, pays natal de leur père, NDLR] en nous faisant tout un cinéma : « On sait que vous êtes d’obédience musulmane et que pour vous c’est important d’enterrer rapidement le corps ».

Lassana Traoré devant les organisateurs de la marche (XR/Rue89 Bordeaux)

On a bien fait de ne pas le faire et de demander une seconde autopsie, ça nous fait comprendre que là il y avait un loup [une partie des premières conclusions ont ainsi été remises en cause, NDLR]. Souvent je pense à ça : qu’est-ce qu’ils ont pu dire aux autres familles qui ont perdu quelqu’un comme mon frère mais dont on ne parle plus aujourd’hui ?

Comment avez-vous appris ce qui s’est passé pour Théo et quelle a été votre réaction ?

Je me souviens de la date. C’était le 2 février. On avait organisé un grand concert à la Cigale à Paris en hommage à Adama avec le soutien d’artistes et ça c’est passé ce soir là, donc on a appris ça deux jours après. On a été outrés, catastrophés. Heureusement qu’il y a des vidéos. Des gens ont pu prendre conscience du fonctionnement des forces de l’ordre.

« Il n’y a pas que les rappeurs qui ont une conscience »

Sinon, les gens avaient l’impression que depuis Zyed et Bouna [adolescents morts électrocutés en 2005 en voulant échapper à un contrôle d’identité, NDLR] il n’y avait pas eu d’autres catastrophes jusqu’à Adama. Aujourd’hui, Théo et Adama doivent devenir des symboles. Il faut que ce soit des noms que les gens retiennent, qui représentent des violences policières.

Comme ce fut le cas pour Zyed et Bouna ou pour Malik Oussekine, il y a 30 ans, le 6 décembre 1986

On se sert de ce que les autres familles ont pu faire avant. Théo est la suite de notre combat. Enfin de telles histoires sont médiatisées ! La famille de Théo nous a appelé très rapidement. Ils ont été débordés par la médiatisation. Ils pensaient qu’on avait vécu la même chose mais non. C’est arrivé crescendo parce qu’on est monté au créneau mais on n’a pas été comme eux sous les feux de la rampe directement. Ils ont eu la visite du président, ce qu’il n’a pas dénié faire pour notre famille.

Toujours aucun message de la part de l’Elysée ?

Non. Nous avons eu un député, Pouria Amirshahi, qui nous a reçu et s’est permis de parler d’Adama à l’Assemblée Nationale. Cazeneuve était ministre de l’Intérieur et a balayé sa question d’un revers de main. On a été approché par Mélenchon, Hamon, Besancenot qui eux au moins ont tenu un discours qui est le minimum : des condoléances. Mais, ça s’arrête là. On reste indépendant et on ne s’associe à personne.

Le soutien fort est venu aussi d’artistes, acteurs ou chanteurs.

Ce sont des hauts-parleurs. Ils passent les messages auprès de la population. C’est énorme. J’espère que ça va continuer et qu’on va avoir d’autres gens qui sortent du côté artistique. Il n’y a pas de raison. Il n’y a pas que des rappeurs qui ont une conscience. Il n’y a pas que des artistes qui ont une conscience. C’est un appel que je fais : médecins, politiciens, philosophes, chercheurs, positionnez-vous ! C’est un fait de société à changer.

A Bordeaux, depuis que vous y êtes installés, vous avez eu connaissance de bavures ou d’humiliations ?

On a l’impression que c’est une ville calme où il n’y a pas de violences policières. Il n’y a pas de morts ou de drames filmés. Mais les jeunes qui se font frapper ne portent pas plainte le lendemain donc on peut difficilement relever ces violences policières ni montrer sur 100 dépôts de plainte combien de gendarmes ont été condamnés.

« N’attendez pas comme moi qu’il se passe un drame dans votre famille »

Votre regard sur ces violences était aussi vigilant avant la mort de votre frère ?

Un peu moins qu’aujourd’hui. J’étais un peu touché quand j’entendais des drames mais je n’étais pas militant. J’ai pris conscience… On l’a pris en pleine gueule, on n’a pas eu le choix, et ça m’a ouvert l’esprit. C’est le message que je passe avant tout : n’attendez pas comme moi qu’il se passe un drame dans votre famille pour vous mobiliser et pour prendre position.

Lassana Traoré : « La France nous appartient, il faut qu’on participe au bon fonctionnement » (XR/Rue89 Bordeaux)

On vit ici. On est des citoyens. La France nous appartient donc il faut qu’on participe aussi au bon fonctionnement et ce n’est pas en restant chez soi, comme je le faisais avant, qu’on fera avancer les choses.

La population noire ou arabe peut subir violence et humiliations de la police. Une autre population, celle des manifestations contre la Loi Travail, a aussi connu les coups de matraques l’année dernière. Elles pourraient se réunir, à l’image de la marche de ce dimanche ?

Oui, car en général, ce sont toujours les mêmes qui prennent les coups de matraques, ce sont les jeunes des quartiers populaires. Pendant la Loi Travail, il y a eu aussi cette population qui n’a pas l’habitude de cette violence. Il va falloir qu’il y ait une convergence de toutes les populations qui peuvent être victimes des violences policières.

Et le slogan « Tout le monde déteste la police » scandée lors de la Loi Travail, vous êtes d’accord avec ?

Non. On a besoin d’une police formée qui est intègre. Non, tout le monde ne déteste pas la police. Mais tout le monde déteste les brebis galeuses qui sont dans la police. Si un petit ménage est fait et s’il y a eu une formation, on y arrivera. Dans tous les cas, on ne peut pas se passer de la police. Mais on parle des policiers qui outrepassent leurs droits et quand on est dépositaire de la loi, on doit être irréprochable.

Parmi les solutions pour éviter les violences policières, il y a le récépissé et la caméra-piéton. C’est une bonne idée ?

C’est un peu un pansement sur une jambe de bois. La caméra je ne suis pas contre mais ce n’est pas le fond du problème, le problème est la formation. Ce n’est pas une caméra qui changera l’état d’esprit des fonctionnaires qui sont peut-être dépassés, perdus. Il faut leur donner les moyens de travailler sans qu’ils soient obligés d’être violents.

L'AUTEUR
Xavier Ridon
Xavier Ridon
Rémois, devenu journaliste à Tours, installé à Bordeaux. Bref, file vers le Sud avec un micro et un stylo.
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