Billet 

Alfred de Luze, « un entrepreneur infatigable »

Séverine Pacteau-De Luze vient de succomber à « une longue maladie ». En 2016, elle avait publié un ouvrage sur une figure bordelaise du négoce de vin, fondateur d’une dynastie dont elle est issue, Alfred De Luze.

Disparition de Séverine Pacteau-De Luze

Séverine Pacteau-De Luze vient de décéder, « suite à une longue maladie ». Elle portait le nom d’une dynastie illustre de Bordeaux, qui avait animé le négoce du vin depuis 1820 et qui perdure par des branches familiales désormais disséminées – Thibault de Luze étant par exemple un jeune cadre prometteur à la Société générale. Quant à la marque de vin, elle s’est effritée lors de la crise des années 1970 et a rejoint d’abord Rémy martin, puis en 1988-1991, elle s’est insérée dans la société GVG Grand Vins de Gironde (110 salariés aujourd’hui), intégrée en 2011 au groupe Castéja. Mais, depuis son achat en 1862, les familles ont réussi à préserver, à Soussans, le château Paveil de Luze, un margaux réputé, géré par Frédéric, Marguerite et Catherine de Luze.

Séverine Pacteau-De Luze, quant à elle, a consacré sa vie aux vendanges académiques. Elle a mis en valeur la culture Sciences Po Bordeaux, en tant que maître de conférences, animatrice de filières et co-responsable d’un grand cours sur les relations internationales. Elle a aussi livré quelques « grands crus » grâce à ses recherches sur les familles protestantes de Gironde, d’où des articles et des ouvrages. Je présente ici son dernier, « Alfred de Luze, négociant en vins à Bordeaux (1797-1880) à travers sa correspondance privée », Confluences, 2016, Bordeaux.

À l’heure où l’on ne parle que de jeunes pousses, de high tech ou de l’Aquitaine de la troisième révolution industrielle, évoquer un grand bourgeois négociant et cultivateur de vin du milieu du XIXe siècle peut paraître saugrenu… Mais tout(e) pionnier(-ère) d’aujourd’hui peut aspirer à rejoindre les sommets dans un quart de siècle et à devenir lui/elle aussi un symbole de la puissance financière et sociale dans les beaux quartiers. De plus, l’aventure d’Alfred de Luze est marquée par deux échecs et à chaque fois il a relancé sa maison à coup d’esprit d’entreprise.

Ce n’est donc pas ici l’histoire de plus d’un grand protestant girondin que relate l’historienne de Sciences Po Bordeaux, spécialiste des « parpaillots » bordelais, mais un modèle de bataille d’ascension économique et sociale, grâce à un millier de lettres conservées et dont quelques dizaines sont commentées – surtout celles entre Alfred, de Bordeaux, son fils William et sa bru, établis en Suisse – et mobilisées au service d’une excellente reconstitution historique, pas trop longue donc loin d’une savante et pesante érudition.

« Incubation »

Certes, il n’est pas parti de rien. En effet, sa famille, qui avait fui la France au moment de la révocation de l’édit de Nantes en 1685, avait fait souche en Suisse et prospéré dans le commerce des tissus de coton (indiennes). Mais elle avait rencontré des déboires économiques et familiaux, avec le divorce des parents d’Alfred ; pourtant, elle a gardé un patrimoine précieux, un réseau de relations dans les maisons et familles protestantes européennes. Les fils font leur apprentissage à Paris, Londres, Le Havre, New York. Les trois frères font carrière respectivement à New York, Marseille et Bordeaux. Là, Alfred reçoit pour mission de son oncle maternel de relancer une maison de négoce au nom des Bethmann, de Francfort, qui s’était affaissée depuis les années 1790.

L’auteure analyse avec pertinence l’environnement girondin, à la fois difficile et stimulant, car il faut reconstruire le capitalisme, les réseaux d’affaires, les fonds propres et circulants, avec des replis et des récessions et donc des pertes, mais avec un mouvement durable – comme l’a déjà montré une douzaine d’ouvrages.

En fait, Bordeaux s’enrichit des initiatives des communautés britannique, suisse ou germanique, qui, parfois, bénéficient des liens de sociabilité procurés par l’insertion dans la communauté protestante. Séverine Pacteau va même jusqu’à employer le mot « incubation », tout comme aujourd’hui on parle des « incubateurs » de nouvelles technologies et d’initiatives ; et, de même, il faut vaincre les forces d’inertie. Aussi Alfred rompt-il avec le représentant Bethmann, trop mou, pour fonder sa propre maison en 1824, De Luze & Dumas, associant deux jeunes gens de moins de trente ans : c’est une « jeune pousse » ! Et, comme  pour nombre des initiatives actuelles, c’est l’échec financier, dès 1835-1836, qui explique un endettement durable.

Le négoce

De Luze entreprend alors un troisième démarrage, avec sa propre maison de négoce, en 1838 à 41 ans. Plus mûr, introduit dans la bonne société grâce à son mariage avec Georgina Johnston, fille d’un grand négociant de la place, donc bénéficiant de l’accès aux réseaux des bons bourgeois des Chartrons, le quartier du négoce des vins en essor ; mais Georgina meurt dès 1845.

La croissance s’appuie sur un endettement élevé ; or deux coups du sort la fragilisent, avec deux incendies des chais en 1842 et encore en 1867, d’où un énorme manque à gagner ; et les assurances compensent peu le premier préjudice.

En fait, il faut attendre seulement 1862-1865, donc un quart de siècle, pour que la maison dispose d’une assise solide, grâce aux profits accumulés, à un capital qui atteint un million de francs en 1857 et aussi à l’héritage de 900 000 francs transmis par la mère d’Alfred en 1862. Ses fils ont pu en sus placer en fonds propres leur part obtenue de l’héritage de leur propre mère en 1845 ; cela consolide l’assise de la société, dirigée à partir de 1871 par deux fils en association.

En effet, si les deux fils aînés sont peu aptes à la conduite des affaires, le troisième, Francis (1834-1871) s’avère un bon adjoint jusqu’à son repli sur la gestion d’un domaine viticole, avant que le relais ne soit pris par le quatrième, Charles (1837-1910), et le cinquième, Maurice (1844-1919). Une dynastie est ainsi cristallisée, ce qui permet au management de cette entreprise de négoce de croître au gré d’intenses démarches commerciales, relayées par la gestion administrative locale assurée par des commis et teneurs de livres. Et cette dynastie se consolide avec une nouvelle étape de « bons mariages », ce qui contribue à cimenter le capital de réputation et de confiance.

« Une réussite remarquable »

Alfred de Luze est « un entrepreneur infatigable » qui, comme les jeunes capitaines d’affaires du XXIe siècle, se voue à l’ascension puis au rayonnement de sa jeune pousse qui mue vers l’entreprise moyenne-grande, malgré les déboires rencontrées et les aléas de la conjoncture (guerre de Sécession aux États-Unis, crise russe en 1867, fluctuations des cours, récessions, attaques du phylloxéra en 1874-1875, etc.).

L’entrepreneur audacieux et parfois ébranlé aura gagné son pari : la jeune pousse tertiaire développée sur le créneau du négoce des vins a gagné stabilité et indépendance, en un tiers de siècle.

« À son décès, Alfred de Luze laisse 1 279 819 francs en compte courant dans la maison de Luze et un ensemble d’actions et d’obligations pour un montant de 908 955 francs. C’est une réussite remarquable pour quelqu’un qui ne possédait rien au début de sa vie professionnelle » (p. 68).

S’y ajoutent des biens immobiliers : divers terrains et propriétés à Bordeaux, l’immeuble du Siège au 88 quai des Chartrons, acquis en 1858 (avec chais et bureaux), une propriété d’agrément (alors au Bouscat), au lieu dit Rivière, qui devient ce qu’on appelle aujourd’hui le « château Rivière » (en ruine) et le Parc Rivière. Les de Luze ont dans le même temps accédé à la haute bourgeoisie bordelaise, et la correspondance citée par l’auteure en évoque nombre d’aspects sur les registres des relations, du mode de vie, de la sociabilité, des liens avec les banquiers locaux (Samazeuilh), parisiens ou européens.

L'AUTEUR
Hubert Bonin
Hubert Bonin
Professeur d’histoire économique, Sciences Po Bordeaux et UMR CNRS 5113 GRETHA-Université de Bordeaux [www.hubertbonin.com]
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