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Les Hébergeurs solidaires accueillent des jeunes sans abri à Bordeaux

Crée en mars 2017, le collectif bordelais des Hébergeurs solidaires prend en charge des mineurs étrangers isolés, de plus en plus nombreux en Gironde. Ses bénévoles ont fait part de leur expérience ce jeudi à l’Utopia, et manifesté samedi. Ce lundi 20 novembre, journée internationale des droits de l’enfant, un nouveau rassemblement aura lieu à Bordeaux en soutien aux jeunes migrants.

« Notre idée est de mettre en place un réseau d’hébergement solidaire pour les mineurs isolés étrangers en attendant leur prise en charge par l’aide sociale à l’enfance », explique Melissa.

Juriste et membre de la Cimade, la jeune femme est une bénévole d’un collectif créé en mars dernier à Bordeaux sur le modèle déployé notamment à Nantes. Ces hébergeurs solidaires ont présenté pour la première fois leur action lors d’une soirée à l’Utopia, jeudi dernier. Alors que le nombre de jeunes migrants ne cesse de croitre – 800 mineurs non accompagnés recensés en Gironde depuis début 2017 –, et que de plus en plus de personnes se retrouvent à la rue à Bordeaux, ce réseau de solidarité s’est constitué en mars pour pallier les carences de l’État, pour reprendre les termes du Premier ministre lui-même.

Rassemblements pour les droits de l’enfant

Samedi 18 novembre plusieurs associations se sont rassemblées place de la Comédie pour manifester contre « l’État hors la loi ». Organisée par le Collectif Solidarité Réfugiés 33, l’objectif de ce rassemblement est de dénoncer le « non respect du droit des mineurs isolés étrangers », alors qu’une centaine d’entre eux se serait tournée vers les associations pour obtenir de l’aide ces derniers mois. Equipés de cinq tentes sur lesquelles étaient collées des affiches portant le nom de jeunes étrangers en situation d’urgence, les manifestants ont remonté la rue Sainte-Catherine jusqu’à la place de la Victoire. Une des affiches rendait hommage à Souleyman, un jeune ivoirien de 15 ans tué écrasé l’été dernier alors qu’il dormait sur le parking du CHU de Bordeaux.
Un autre rassemblement ainsi qu’une conférence de presse auront lieu pour la journée internationale des droits de l’enfant, lundi 20 novembre à 12h place Pey Berland.

Quand un mineur étranger arrive en France, il doit être pris en charge par ce service qui dépend du Conseil départemental, afin d’évaluer son âge. Pendant cette période d’évaluation, sa mise à l’abri est censée être garantie, si il y a suffisamment de places d’hébergement. Et après, cela se complique encore, déplore Alban, un des bénévoles du collectif :

« Souvent les jeunes sont reconnus majeurs par erreur. Dans ce cas ils peuvent faire appel et être réévalués par un juge pour enfant. Le problème est que ces procédures sont souvent très longues et pendant ce temps le mineur n’est pas pris en charge, il est livré à lui même. »

Emma et Mélissa, du collectif des Hébergeurs solidaires (LG/Rue89 Bordeaux)

Fondé en mars 2017 par deux membres de l’association ASTI Bordeaux, le collectif Hébergeurs solidaires a mis en place un réseau de familles bénévoles pour accueillir ces jeunes en attendant leur évaluation ou leur demande de recours devant le juge des enfants. Les mineurs sont pris en charge jusqu’à leur audience, ce qui correspond à des périodes très variables selon l’avancée de son dossier juridique, allant de deux à cinq mois.

« 10 jours avant d’oser ouvrir un placard »

Inspiré du fonctionnement de l’association d’aide aux migrants Welcome, la prise en charge est partagée entre plusieurs accueillants. Les mineurs changent de foyers toutes les trois semaines.

« On a fixé ce seuil pour laisser au jeune le temps de s’adapter à la famille mais éviter qu’il s’y attache trop », précise Mélissa.

« Moi il a mis dix jours avant d’oser ouvrir un placard », déclare alors Nathalie. Cette femme d’une cinquantaine d’années loge un camerounais de 17 ans depuis deux mois. « C’est vraiment très facile, si vous avez une chambre de plus n’hésitez-pas », affirme-t-elle pour convaincre les participants à cette réunion – une quarantaine de personnes.

Passée la timidité du début, les langues se délient, et les questions fusent : « Mais qu’est-ce qu’il fait la journée ? » « Est-ce qu’il a vos clefs ? » « Et la barrière de la langue ? » Souriante, Nathalie répond : « Il parle très bien français. Mais vous savez, j’avais déjà accueilli un Espagnol il y a quelques années, je n’ai jamais fait d’espagnol, mais avec Google Translate et les gestes on se débrouille ! »

« La plupart sont d’Afrique Subsaharienne, la langue n’est donc pas un problème, détaille Alban. Ce sont essentiellement des garçons, peu de filles font le voyage seules. »

Traumatismes

Une femme blonde se lève et prend la parole.

« Il faut aborder la question de l’état psychologique dans lequel ils arrivent. » Elle s’occupe d’une jeune fille depuis cinq jours. « Elle était dans un état de fatigue extrême. Elle dit être venue grâce à un passeur avec qui elle a pris l’avion jusqu’en Turquie puis un zodiac jusqu’en Grèce et de nouveau l’avion pour Bordeaux. Elle a l’air très traumatisée », conclut-elle.

Un homme aux cheveux blanc nommé Patrick abonde dans son sens :

« Avec mon épouse nous hébergeons un camerounais, il a passé deux mois dans la rue en France. Nous l’avons amené deux fois à l’hôpital à cause de ses blessures et traumatismes, lâche-t-il sans plus de précisions. Il n’a pas l’air bien avec nous. Au début il voulait aller à Paris, on a essayé de l’en dissuader, maintenant il dit qu’il finira de toute façon par retourner dans la rue. »

« Il y a des fois où la situation est trop compliquée et la famille d’accueil n’est pas la solution, reconnait Alban. Le passé est trop lourd. »

Depuis mai le collectif, animé par 6 bénévoles, a rassemblé 23 foyers et pris en charge sept jeunes pour une durée de un à six mois.

« On a une liste d’attente trop longue par rapport à nos moyens, on est obligé de sélectionner en fonction de l’urgence de la situation », regrette Emma.

Cette étudiante en master 2 à Sciences Po est à l’origine de la création du collectif. Membre de l’association ASTI Bordeaux, elle y donnait des cours de français. C’est grâce aux contacts des associations qu’elles ont pu trouver les premières familles volontaires pour accueillir des jeunes.

Manifestation samedi 18 novembre à Bordeaux pour l’accueil des mineurs isolés (LG/Rue89 Bordeaux)

Délit de solidarité

Le collectif fonctionne en effet grâce à la collaboration entre les associations. Chaque jeune pris en charge est conduit vers Médecins du Monde pour une visite médicale et pour lui ouvrir des droits AME (Aide médicale d’état). L’ASTI s’occupe des procédures administratives et juridiques. L’association Tremplin permet aux mineurs de suivre des cours de maths et de français.

Toutes les procédures sont prises en charge par Hébergement solidaire, les accueillants doivent simplement fournir un toit et deux repas par jour. Jeune active dynamique, Camille a été séduite par ce mode de fonctionnement « simple et léger » :

« Ça faisait longtemps que je voulais faire quelques choses pour les réfugiés, c’est une cause qui me tient à cœur, mais avec mon travail je n’ai pas du tout le temps d’assister à des permanences dans des associations », déclare la jeune bordelaise.

Depuis juin, elle et son compagnon se relaient avec deux autres familles pour accueillir Idrissou, un jeune camerounais.

« On s’entend très bien, il est super mignon. On l’appelle Idrichou, rigole t-elle. On se sent utile et en même temps on apprend aussi plein de choses. On s’interroge aussi sur notre mode de vie, on se rend compte qu’on vit beaucoup, beaucoup, plus vite que lui, ça nous inquiète un peu. C’est une belle leçon d’humanité. »

Si le jeune homme n’est pas reconnu mineur à l’issue de l’évaluation en cours, Camille « ne le mettra pas dehors ». Quitte à être poursuivie pour aide au séjour des étrangers en situation irrégulière, ce fameux « délit de solidarité » ? « C’est un risque que je suis prête à prendre, oui. »

L'AUTEUR
Laure Giuily
Laure Giuily
Journaliste en formation à l'Institut de Journalisme Bordeaux Montaigne (IJBA), j'ai un intérêt particulier pour les sujets politiques et société.
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