Ecologie  Economie 

La rénovation énergétique, un travail de fourmis à Gradignan

« Se regrouper pour mieux s’isoler » : créée il y a 10 ans dans le quartier Malartic de Gradignan, une association de propriétaires, Des fourmis dans le compteur, se mobilise pour rénover leurs passoires thermiques. Le principe : étudier et gérer ensemble les travaux, faire baisser les factures, et montrer la marche à suivre aux 715 maisons du coin.

Malartic est un quartier qui vaut le détour. Niché derrière L’Eau bourde, et à côté du parc de Mandavit, à l’Est de Gradignan, il rassemble 715 maisons individuelles sorties de terre entre 1973 et 1975. À l’époque, le ministre de l’équipement et du logement gaulliste Alban Chalandon avait lancé un programme de construction de 70 000 logements individuels, afin de favoriser l’accès à la propriété pour les ménages à faibles revenus – d’où leur surnom : les « chalandonnettes ». Il fallait donc construire à budget limité.

« Ces maisons ont été bien conçues d’un point de vue architectural, mais à très bas coûts » témoigne Jean Cleroux, habitant du quartier.

« Ça a été fait pour des gens à revenus modestes. L’idée était que vous accédiez à la propriété, puis une fois le prêt remboursé vous revendiez pour acheter ailleurs. Mais beaucoup sont restés, et habitent toujours ici à 80 ans » raconte Thierry Breuil, autre habitant.

Un pavillon rénové à Malartic (BG/Rue89 Bordeaux)

« On ne savait pas comment faire. Alors on s’est réunis pour en parler »

Malfaçons, usure prématurée des couvertures, maison trop froide l’hiver et trop chaude l’été : les néo-propriétaires découvrent vite les inconvénients. Certains tentent des travaux. Mais les solutions techniques proposées et les résultats ne sont pas toujours à la hauteur.

« Au départ on ne savait pas comment faire. Alors on s’est réunis pour en parler, et d’abord pour prendre conscience des problèmes. Nous voulions faire des économies sur les factures et améliorer notre confort. Chacun a apporté sa petite chose, un monsieur s’est occupé des chaudière à gaz, d’autres de la consommation d’eau, de la pression et des économiseurs. On a mutualisé nos connaissances. Moi j’étais technicien dans le bâtiment, un autre était vitreur, etc. » se remémore Jean Cleroux.

Pour abriter ces échanges, Des fourmis dans le compteur est créée en 2007. L’association a regroupé jusqu’à 120 familles, sur les 715 logements du quartier, elle en compte aujourd’hui 25.

Un atelier des membres de l’association des Fourmis dans le compteur (DR)

Mme Rosmorduc y a adhéré dès le début :

« J’en ai beaucoup bénéficié : prendre conscience de ce que l’on consomme, récupérer des informations sur comment ces maisons ont été construites, échanger sur les techniques de rénovation, etc. Certains dans le quartier avaient déjà fait des travaux identiques, ça m’a permis d’être plus armée lors des discussions avec les artisans. Pas pour une question de prix, mais d’efficacité. »

L’argent, autre frein à la rénovation

« Beaucoup de gens ne rénovent pas parce qu’ils n’en ont pas les moyens », selon Alain Dugarcein. Sur les plus de 700 familles de Malartic, seules 16 « fourmis » ont franchi le pas, pour un coût allant de 13 à 125 000 €. Pour les financer, l’entreprise Valorem, associée au projet, tablait sur le rachat des Certificat d’économies d’énergie (CEE), distribués aux personnes réalisant des travaux d’économies d’énergie et rachetables sur le marché par les entreprises fournisseuses d’énergie. Or leur cours est tombé bien trop bas, autour de 3 ou 4 € par mégawattheure économisé.

« Le dispositif est dévoyé, sa cote est ridiculement basse, il faudrait qu’elle soit 3 ou 4 fois plus forte » explique Claudio Rumolino, de Valorem. Autre piste évoquée à Malartic : mutualiser les toitures, afin d’y installer des panneaux photovoltaïques, le produit issu de la revente de l’électricité permettant de financer les travaux.

Du côté des aides publiques, « les critères changent régulièrement » regrette Patrick Lalanne. Pour preuve, la loi de finances 2018 actuellement débattue devrait revoir à la baisse le crédit d’impôt sur les fenêtres et chaudières au fioul. Pour baisser les coûts, certains se tournent vers la prise en charge d’une partie des travaux. C’est le principe du tiers financement prévu à la fois par la région Nouvelle-Aquitaineet par la métropole. Leurs deux dispositifs, Artéé (qui vient d’obtenir 43 millions d’euros de la Banque européenne d’investissement) et Ma Rénov’ pêchent actuellement par leur absence de synergie, en attendant une possible société d’économie mixte commune sur l’énergie.

Classé rouge

« C’est énorme le nombre d’artisans qui font mal leur travail, renchérit Alain Dugarcein, membre de l’association. Les particuliers se font souvent avoir, on leur vend du matériel surdimensionné. Notre objectif c’est que les gens n’aient pas à trouver leur artisan sur le bottin ou en fonction des publicités. »

Au sein de l’association, les « fourmis » comme ils s’appellent entre eux, organisent des ateliers, se donnent les bons et mauvais plans, bénéficient des expériences des voisins. Ils mènent des réflexions sur la consommation d’eau (la pression dans le circuit d’eau du quartier était trop forte, générant un surplus de consommation et usant les machines à laver), les chaudières, les ampoules et autres appareils ménagers, réalisent des diagnostics énergétiques pour 39 maisons (avec le CREAQ), étudient les panneaux photovoltaïques, ou encore les compteurs Linky.

Et si la mise en commun a fonctionné à ce point, c’est sans doute grâce à l’esprit de voisinage très fort dans le quartier. Construit autour d’un boulevard (« de Malartic ») circulaire, complété par un réseau de petites rues piétonnes et de placettes, ses espaces communs ont longtemps été gérés par des copropriétés.

« Quand j’ai besoin d’un outil je ne le loue jamais, je l’emprunte à mon voisin », rapporte Thierry Breuil.

« Ici c’était classé rouge », rappelle Alain Dugarcein, en faisant allusion au aux résultats électoraux.

16 maisons ont été rénovées par Fourminergie à Gradignan (BG/Rue89 Bordeaux)

Aujourd’hui, le renouvellement et la pression immobilière amènent de nouvelles populations, parfois plus aisées. « Les gens sont pris par leurs activités, travaillent beaucoup, ils n’ont plus le temps de faire autre chose », déplore Jean  Cleroux. Mais les fourmis n’en perdent pas moins leur solidarité : tous veulent que leur expérience locale serve à d’autres.

En 2009, ils lancent le projet « Fourminergie » censé mettre au point un « protocole » de rénovation énergétique de maisons individuelles. L’association donne naissance à une coopérative : Foumicoop. Celle-ci prend comme cas pratiques les travaux que souhaitent faire des habitants du quartier, s’attache le partenariat de l’Université de Bordeaux, de l’entreprise béglaise Valorem, de bureaux d’étude, architectes et autres professionnels, et s’attelle à la rénovation de 6 maisons.

« Notre programme a été subventionné, maintenant il faut que ça serve aux autres ! »

Alexandra Georgeoliani, architecte, a accompagné tous les chantiers pour Fourmicoop : « Cela s’est très bien passé, on se félicite du dialogue avec les entreprises », précise-t-elle. Pour la plupart des maisons, le premier niveau a consisté à refaire la toiture (responsable de 40% des déperditions d’énergie) tout en l’isolant. Puis isoler les murs (par l’intérieur ou l’extérieur) avec de la fibre ou de la laine de bois, remplacer les portes et fenêtres, etc. Ces travaux ont permis de réaliser 30% d’économies d’énergie.

Pour les habitants, le gain en termes de confort est indiscutable. Les clés de cette réussite ? D’abord regrouper des propriétaires commanditaires (maîtres d’ouvrage), afin de mutualiser les services ; réfléchir aux choix les plus pertinents ; visiter des réalisations ; sélectionner et recommander des entreprises ; enfin, se faire accompagner avant et pendant les travaux par un professionnel indépendant.

Aujourd’hui, l’association des fourmis est prête à accompagner de nouveaux projets.

« On n’est pas encore submergés par les demandes. Mais notre programme a été subventionné [200 000 € financés depuis 2007 par le Conseil régional, le conseil général, l’Ademe et la CUB – ndlr], maintenant il faut l’officialiser, et il faut que ça serve aux autres ! », presse Patrick Lalanne, l’un des initiateurs du projet.

Un logiciel a notamment été mis au point pour aider les propriétaires à choisir les travaux les plus opportuns.

« Le logiciel a été réalisé à partir des prises de mesures, de la connaissance des maisons, et des profils de choix individuels. C’est un support à la discussion avec les habitants, avec le Creaq, avec des animateurs, qui permet d’aboutir à un bouquet de 3 ou 4 scénarios de travaux. »

Passer aux échoppes

Mais le véritable secret, selon lui, réside dans le « système relationnel » :

« Ça a l’air d’une grande banalité, mais ça a été extrêmement dur à mettre en place, du fait de conflits entre propriétaires et entreprises. Mettre en place une maitrise d’œuvre pour accompagner, ça se fait peu, alors que c’est une sécurisation énorme. »

Patrick Lalanne reste donc sceptique devant la plateforme « Ma Rénov » lancée par Bordeaux Métropole il y a huit mois, et dont la démarche vise les particuliers, contrairement à l’approche collective des fourmis.

Lors de la soirée de remise des conclusions de Fourminergie, ce vendredi 17 novembre, Anne Walryck, vice-présidente de Bordeaux Métropole en charge du développement durable, a ainsi donné l’objectif de 9 000 rénovations par an sur Bordeaux Métropole. Or la stratégie de Malartic pourrait par exemple s’appliquer aux échoppes bordelaises :

« C’est un habitat homogène, les solutions vont être sensiblement les mêmes » explique Thierry Breuil.

Au niveau national, seules 200 000 rénovations sont effectuées chaque année, contre un million nécessaire pour atteindre les objectifs du grenelle de l’environnement.

Les fourmis ne s’arrêtent en tout cas pas là. Elles continuent de travailler et d’échanger : le prochain atelier sur l’isolation a lieu le 8 décembre à 19h, au château de Malartic. En espérant susciter de nouvelles fourmilières (bien isolées).

L'AUTEUR
Baptiste Giraud
Baptiste Giraud
Anciennement blogueur sur Rue89 Bordeaux. Devenu journaliste à force d'écrire. Pigiste, précaire, et passionné.
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