Politique 

Bordeaux est-elle un laboratoire du « macronisme » ?

Bordeaux, labo du « macronisme » versus Marseille, capitale du « mélenchonisme » : c’est le débat de choc proposé par le Forum Urbain ce mercredi. L’occasion de mieux comprendre le vote des villes, et le but poursuivi par la droite bordelaise qui a vu en Emmanuel Macron un nouveau Giscard. Mais pour Gilles Pinson, professeur de science politique et chercheur au Centre Emile Durkheim, elle en subi aussi les secousses.

Après Paris et juste avant Lyon, Bordeaux est la grande ville qui a le plus voté Macron au premier tour de l’élection présidentielle – 31,3 % des suffrages exprimés. Certes, écrit le politologue Gilles Pinson dans la revue Métropoliques, « la prime bordelaise au candidat Macron n’est pas une surprise quand on connaît la composition sociale de la ville-centre et la structure de l’électorat Macron, tous deux caractérisés par une surreprésentation de cadres supérieurs et d’électeurs à la fois diplômés et sensibles aux discours sur les perspectives positives offertes par la mondialisation ».

A Bordeaux, c’est un électorat de droite qui a penché Macron, tout comme il plébiscite Juppé aux municipales. Alors que la droite se déchire entre « constructifs » derrière Edouard Philippe, proche du maire de Bordeaux, et l’aile dure des Républicains, soutenue par Virginie Calmels, la capitale de la Gironde est un laboratoire idéal d’observation du « macronisme ». Ce mercredi à la Halle des Douves, le Forum Urbain, une initiative d’excellence de l’Université de Bordeaux, propose de comparer son vote à celui de Marseille, capitale du « mélenchonisme ».

Rue89 Bordeaux : Votre analyse dans la revue Métropoliques des résultats d’Emmanuel Macron au premier tour de l’élection présidentielle démontre qu’il s’agit d’un vote de droite. Comment l’expliquez-vous ?

Gilles Pinson : La géographie du vote à Bordeaux montre une superposition intrigante entre les scores de François Fillon et d’Emmanuel Macron. Les bureaux de vote où les bulletins Fillon ont été les plus nombreux sont aussi ceux qui ont donné beaucoup de voix au candidat En Marche !. Du fait de la loyauté à Juppé (battu par Fillon à la primaire de la droite, NDLR) de l’électorat du droite et du centre et du caractère modéré de la droite locale, il y a sans doute eu à Bordeaux une logique de déport des voix de Fillon vers Macron.

Mais ce que montre ces superpositions, c’est que fondamentalement, et sans juger du positionnement de Macron et de sa politique actuelle, le vote Macron est un vote plutôt bourgeois qui, lors des élections précédentes, s’était porté sur Bayrou et Sarkozy. Même si l’ancien ministre de l’économie est issu de l’écurie hollandaise, et que François Hollande l’a fabriqué d’une certaine manière, les bureaux de vote qui ont voté Hollande en 2012 à Bordeaux ont très peu voté Macron en 2017.

Quelles différences faites-vous donc entre ces deux votes de droite ?

L’électorat Fillon se recrute plutôt dans les quartiers de la bourgeoisie traditionnelle et catholique, à Caudéran, autour du Parc bordelais, des établissements scolaires de l’Assomption et de Sainte-Clotilde ou encore autour du lycée Saint-Genès. Des quartiers comme les Chartrons où l’on trouve davantage les bobos, les nouveaux arrivants à Bordeaux, les partisans d’un libéralisme à la fois économique et culturel ont voté davantage pour le futur président de la République.

Vous écrivez dans Métropolitiques : « Macron semblait offrir aux groupes sociaux et aux élites politiques qui dominent la société locale le projet politique dont ils ont toujours rêvé : devenir le laboratoire d’un gouvernement au centre ». Dans quel but ?

On sait depuis un certain temps la tendance de Bordeaux à voter à gauche ou au centre-gauche aux élections présidentielles, et centre-droit aux élections locales. C’est un peu le grand mystère de Bordeaux, qui s’explique par un bloc social hégémonique constitué par une bourgeoisie ancienne, conservatrice mais très modérée.

Alors que le pouvoir dans des villes comme Nantes, Rennes ou Montpellier est passé des mains de la bourgeoisie traditionnelle (professions libérales, commerçants, etc.) à celles de la bourgeoisie issue du service public, ancrée à gauche, il n’y a jamais eu à Bordeaux d’alternative municipale qui aurait permis à cette dernière de prendre le contrôle de la ville.

Macron dans la lignée de Chaban ?

Ce bloc social qui domine la ville est modéré, plutôt hostile à des candidats trop marqués à droite comme l’était Sarkozy, et privilégie au niveau local des notables conservateurs de centre-droit comme Chaban-Delmas. Celui-ci incarnait l’aile gauche du parti gaulliste et a été porté un projet de « Nouvelle société » plutôt audacieux  lorsqu’il était un premier ministre audacieux pour transformer la société. Chaban a toujours été chéri des Bordelais, et Macron incarne au niveau national ce centre-droit qu’affectionne l’électorat bordelais mais qui a été marginalisé depuis la présidence de Giscard d’Estaing. A bien des égards, Macron est un nouveau Giscard. Il affiche un libéralisme assumé sur le plan économique, et s’affranchissant – un peu comme Alain Juppé – des conservatismes de la droite sur le plan sociétal.

Les résultats des législatives confortent-ils ces conclusions quant au vote bordelais ?

Elles ont en effet confirmé cet élan centriste pro-Macron, en tous cas dans les deux circonscriptions de Bordeaux ancrées à droite. Deux fidèles de Juppé (Nicolas Florian et Anne Walryck, NDLR) se sont fait sèchement battre par des candidates macronistes sorties un peu de nulle part, et un troisième, Marik Fetouh, a été battu d’un souffle dans la 3e circonscription qui intègre les quartiers Sud de Bordeaux, la moins acquise à Macron. Mais Alain Juppé a voulu jouer le loyalisme partisan et a soutenu les candidats investis par LR.

Comment les choses peuvent-elles évoluer pour Alain Juppé et sa majorité municipale vu les scores locaux de Macron et d’En Marche ! ?

On ne sait pas ce qu’Alain Juppé va faire par rapport à la dérive droitière  de Laurent Wauquiez si celui-ci prend en main Les Républicains. On peut juste souligner son accueil très favorable à Edouard Philippe, un de ses proches nommé à Matignon, lors de son passage à Bordeaux, et ses déclarations enthousiastes envers la politique européenne d’Emmanuel Macron. Nous verrons quelle sera la traduction politique.

L’évolution droitière de Calmels

Mais Alain Juppé a-t-il besoin de s’occuper de son électorat maintenant ? Ce n’est pas sûr qu’il fera un autre mandat après 2021, a fortiori s’il doit gérer  une incompatibilité entre les mandats de maire et de président de la métropole.

Surtout, il va devoir gérer le cas de Virginie Calmels, ralliée à Laurent Wauquiez sur une ligne de droite dure. Ce qui est un très mauvais calcul pour espérer succéder à Alain Juppé à Bordeaux. Même si elle fait preuve d’un certain loyalisme vis à vis de son mentor, la grande majorité des Bordelais risque de n’être pas très sensible à l’évolution droitière et à l’opportunisme politique de Virginie Calmels.

Effacement de Calmels et de la droite LR la dure à l’égard d’Emmanuel Macron, affaiblissement du parti socialiste et dispersion de la gauche, pas d’émergence de fortes figures locales macroniste. La situation locale est un beau reflet des tendances nationales…

Le système municipal français rend compliqué l’émergence de figures. Pour éviter de voir émerger des rivaux, les maires ont tendance à s’entourer d’adjoints qui sont des figures très secondaires, sauf lorsqu’il s’agit de se choisir un dauphin. On ne voit donc en effet pas grand monde se dégager. Peut-être que Fabien Robert, qui a repris la direction locale du Modem, pourrait incarner cette position centriste, plus conforme à la ligne de la droite bordelaise. Si les choses commencent à s’aigrir avec Virginie Calmels, peut-être Alain Juppé aura-t-il le réflexe ou l’idée de le nommer.

A gauche, c’est le vide sidéral. La bulle Feltesse s’est dégonflée. C’était pourtant un bon président de la CUB (l’ex communauté urbaine de Bordeaux, devenue Métropole). Il avait le pressentiment que cette institution devait devenir autre chose qu’un syndic de maires, devenir un vrai espace de planification, une institution porteuse de projets de territoire. Mais d’un point de vue d’ancrage politique, il a été incapable d’incarner la relève à gauche, et on ne voit pas émerger au PS de personnalités comme à Nantes et à Rennes, dirigées par deux jeunes femmes qui ont fait un pacte avec Najat Vallaud-Belkacem.

« Pas de raz-de-marée de bobos centristes »

Les scores d’Emmanuel Macron et d’En Marche sont-ils le signe d’une évolution sociologique majeure de Bordeaux ?

Pas nécessairement. La population de Bordeaux change mais de manière très graduelle. Et il n’y a pas un raz-de-marée de bobos centristes qui partiraient à l’assaut des quartiers populaires comme on l’entend souvent. Autour des enjeux sur l’avenir de Saint-Michel s’agitent tout un tas de fantasmes sur la gentrification qui serait orchestrée par la mairie au profit de cette population.  Or les résultats électoraux montrent que des quartiers comme Saint-Michel sont encore très fortement ancrés à gauche.

Donc, de deux choses l’une : soit la gentrification amène dans ces quartiers des électeurs très marqués à gauche et peut-être que ces nouveaux venus seront à l’avenir des habitants vigilants à l’égard des excès de la gentrification voire militant pour le maintien des populations précaires dans le quartier. Soit  cet ancrage à gauche est le signe que le changement sociologique de ces quartiers a une bien moindre ampleur que ce que l’on pense spontanément. L’idée d’une gentrification revanchiste ne tient pas la route.

Plus généralement, les cartes sur le vote à Bordeaux publié dans Métropolitiques amènent à relativiser l’ampleur du changement social dans la ville. Nos cartes confirment ce qu’on sait déjà en sociologie électorale… et en sociologie de Bordeaux. Les quartiers les plus aisés sont les plus participationnistes ; les quartiers plus modestes sont ceux où l’abstention est la plus élevée. Le niveau de vote FN est généralement bas mais il est plus élevé que la moyenne dans les quartiers de maisons individuelles modestes à proximité des ensembles d’habitat social. Quand on cumule patrimoine, haut revenu et capital culturel on vote plutôt à droite ; en revanche la détention de capital culturel (diplôme) uniquement prédispose à voter à gauche.

L'AUTEUR
Simon Barthélémy
Simon Barthélémy
Journaliste, rédacteur en chef de Rue89 Bordeaux
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