Société 

Le collège Goya, un modèle de mixité sociale mis à mal par l’évitement ?

Malgré les très bons résultats de ses élèves, des classes sont supprimées chaque année au collège Goya. Dans ce dernier établissement en réseau éducation prioritaire du centre de Bordeaux, professeurs et parents ont entamé un bras de fer avec la direction académique, qui invoque les stratégies d’évitement des familles aisées.

« Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage », s’inquiète une source proche du dossier du collège Goya. L’établissement connaît depuis plusieurs mois une mobilisation des profs et des parents qui, main dans la main, demandent la création de classes plutôt que les suppressions progressives.

Une trentaine manifestait ce mercredi après-midi devant la Direction académique des services de l’Éducation nationale (Dasen).

L’élégante entrée du Collège Goya de Bordeaux (Wikimedia)

Ce collège a quelque chose d’unique. Situé entre l’hôpital Saint-André et le cours Pasteur, il est reconnaissable par son porche et sa façade Art déco. Il s’agit du dernier collège en réseau éducation prioritaire (Rep) du centre de Bordeaux avec une capacité d’accueil maximale de 300 élèves (contre plus du double pour les autres établissements). Mais surtout, le dernier vraiment mixte, selon la conseillère principale d’éducation (CPE), Anne-Sophie Bunel :

« La particularité du collège est qu’on a une partie de CSP (catégorie socio-professionnelle) très défavorisée et une autre à peu près égalitaire – 40 à 45 % – de CSP favorisée. On a les deux extrémités. C’est un plus pour tous les élèves, qu’ils soient ou non favorisés, il y a une vraie réussite. »

45% de défavorisés, 90% de réussite

Cette rencontre de milieux sociaux bien différents fonctionne. Frédéric Raymond, parents de deux enfants scolarisés au collège, avoue lui-même s’être demandé s’il allait inscrire l’aîné à Goya. Mais aujourd’hui, il en fait les louanges :

« Il y a une grande qualité de l’enseignement et malgré cela, sa réputation reste mitigée. Les enseignants apprennent aux enfants à vivre ensemble et à grandir ensemble dans un établissement à taille humaine. »

Autre preuve de cette réussite, l’année dernière, le magazine L’Etudiant a tiré le portrait du bahut et l’a classé parmi ceux « qui réussissent ». Le principal d’alors, Serge Erhart, faisait valoir dans la revue :

« Nous avons un taux de réussite supérieur à celui attendu dans l’académie quelle que soit l’origine sociale des élèves et nous ne pratiquons pas le redoublement. »

Au niveau des résultats, cet établissement brille avec 90% de réussite au brevet alors que 30% sont défavorisés selon la Dasen. La CPE syndiquée au Sgen-CFDT va même un peu plus loin : « 45 % sont défavorisés, 40% sont boursiers et 30% de nationalités étrangères en France depuis 2 à 3 ans ». Ainsi, le collège tutoie sans rougir les collèges voisins et plus bourgeois de Cheverus et d’Alain-Fournier (qui n’a que 4% de CSP défavorisées selon la CPE). Comme quoi combattre les inégalités par l’école parait possible.

Moins de classes et moins de moyens

Seulement depuis deux ans, une classe est supprimée chaque année. La direction académique a choisi en 2016 de supprimer une des trois classes de 6e, qui de fait entraine l’année suivante la disparition d’une classe de 5e, et donc d’une de 4e à la rentrée 2018. L’effectif passerait donc de 250 à 225 élèves.

Ce jeudi, la direction académique doit faire voter le nombre de classes et de moyens alloués aux différents collèges du département. Les profs et les parents veulent se faire entendre. Ils dénoncent cette perte d’une classe par an, ainsi que la perte des moyens du réseau éducation prioritaire et de la moitié des moyens donnés à la classe d’accueil (voir encadré).

Ils ont procédé à deux manifestations (mardi et mercredi) et ont lancé une pétition qui en à peine cinq jours a recueilli plus de 1700 signatures.

Dehors, la classe d’accueil

La classe d’accueil est composée chaque année de nouveaux collégiens arrivés en France depuis quelques mois. Ils ne sont pas francophones. Les âges et les origines varient mais l’objectif est le même chaque année : apprendre le français et comprendre le déroulé des cours.

Mais cette classe d’accueil va disparaitre pour devenir une unité pédagogique pour élèves allophones arrivants (UPE2A), un système généralisé dans les collèges depuis 2012. Elle faisait pourtant la fierté des profs. Carole Roiné, prof de français au Sgen-CFDT, estime que « ce sont des enseignements en moins qui auraient permis une meilleure maitrise du français ».

Par ailleurs, la direction académique promet de conserver les taux d’élèves par classe préconisés pour les Rep (soit 25 élèves). La CPE, Anne-Sophie Bunel en convient mais critique la disparition de « toutes les heures » qui permettent le fonctionnement de dispositifs d’aide nécessaire pour les élèves en difficulté.

Pourquoi de telles coupes ? La direction académique a répondu à nos sollicitations par courriel comprenant de lapidaires « éléments objectifs » dans un document sobrement nommé « Vérités, objectivités et perspectives ». Problème : même ces vérités ne font plus consensus.

Stratégies d’évitement

Selon la première d’entre elles, le secteur de recrutement des élèves serait « plutôt restreint ». Cette responsabilité échappe à la Dasen puisque le secteur est « défini par le Conseil départemental de la Gironde ». Deuxièmement, le taux d’évitement des familles est selon la Dasen « plutôt soutenu ces dernières années ».

Ces deux arguments sont contredits d’abord par le service communication du département. Selon ce dernier, les frontières de ce secteur (de Saint-Michel aux boulevards en passant par la Victoire) n’ont pas bougé ces dernières années, et les effectifs des CM2 n’ont pas été réduits.

« Nos chiffres sont clairs et disent que le périmètre du secteur – loin d’être restreint – suffit à remplir Goya », précise le conseiller départemental de ce canton, Matthieu Rouveyre.

Quant au taux d’évitement, celui-ci existe bel et bien. Qu’importe les bons résultats, appartenir à un réseau d’éducation suffit à faire une mauvaise réputation, donc les parents craignent d’y mettre leurs enfants. Mais la CPE Anne-Sophie Bunel ne s’en laisse pas conter :

« Des familles de notre secteur font des dérogations certes, mais c’est le directeur académique qui leur dit oui pour aller dans les secteurs avoisinants. »

Danse du ventre

Même idée pour l’élu socialiste :

« Vous pouvez donc étendre le secteur autant que vous voulez mais si vous ne réglez pas le soucis des évitements et dérogations peut-être acceptées trop facilement, ça ne résoudra rien. Il y a un vrai problème pour un mauvais procès fait à Goya. Il y a une mixité sociale avec des résultats très bons et une forte mobilisation pédagogique. Le collège accepte d’ailleurs des élèves que d’autres collèges ne veulent pas. »

A la sortie d’une réunion ce mercredi après-midi avec le rectorat et la direction académique, Monique Geneste, prof au Snes-FSU élue au conseil d’administration du collège, était également étonnée de se voir à nouveau jugée responsable de la situation :

« On nous a encore dit qu’on devrait s’interroger sur l’existence de ces stratégies d’évitements. Est-ce notre faute ? Il faudrait que nous allions chercher plus de monde. Que faut-il faire ? La danse du ventre ? On est une petite structure par rapports aux autres. A l’heure des économies d’échelle, on doit déranger. »

Seule bonne nouvelle envisagée par l’académie, l’ouverture de la section internationale chinois qui pourrait apporter à terme de nouveaux élèves, sans bénéficier toutefois de l’allocation de nouveaux moyens ni de l’ouverture d’une nouvelle classe. Parent d’élève, Frédéric Raymond veut éviter une équation enfantine aux lourdes conséquences :

« Si on perd tout ce qui fait l’attrait de Goya, ça va dissuader les parents. Moins de parents veut dire moins d’enfants et donc moins de classes. Pour inverser ça, il faudrait un tout petit coup de rein. On l’espère »

Autrement dit la réouverture d’une classe de 6e et le retour des moyens des années précédentes. S’ils ne sont toujours pas entendus, ils le feront encore savoir mardi prochain par une journée de grève de tout l’établissement.

L'AUTEUR
Xavier Ridon
Xavier Ridon
Rémois, devenu journaliste à Tours, installé à Bordeaux. Bref, file vers le Sud avec un micro et un stylo.

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