Vins de Bordeaux : sous l’occupation allemande, les affaires n’ont pas cessé
Billet  Economie 

Vins de Bordeaux : sous l’occupation allemande, les affaires n’ont pas cessé

Le dernier ouvrage de l’historien Sébastien Durand retrace l’économie des vins de Bordeaux pendant la Seconde guerre mondiale. Entre collaborations inévitables et tensions locales, l’interprofession finit par s’organiser et donne naissance à ce qui deviendra plus tard le CIVB.

Issu de sa thèse doctorale, le dernier ouvrage de Sébastien Durand, Les vins de Bordeaux à l’épreuve de la Seconde Guerre mondiale, 1938-1950 (Memoring, 2017), symbolise le cœur de ses recherches consacrées aux entreprises girondines durant la Seconde Guerre mondiale, sur la base d’archives publiques et privées. Il en a extrait cette étude fouillée et originale sur l’économie du vin, éloignée des analyses unilatérales et donc conforme à l’objectivité et à la rigueur de l’historien.

L’enjeu fondamental pour tous les acteurs de la place vitivinicole est de s’adapter aux nouvelles structures des pouvoirs politico-administratifs et des flux économiques, avec une différence clé par rapport aux conditions déjà extraordinaires imposées par la Première Guerre mondiale (réquisitions, contrôles), l’inclusion de l’essentiel de la Gironde de la vigne dans l’aire d’occupation allemande, d’où une superposition d’interlocuteurs qui rend plus tortueux et abscons le mode de décision.

Une nouvelle économie mixte de guerre se met en place qui, par chance, peut s’appuyer sur les organisations professionnelles qui ont réuni tel ou tel pan du monde du vin, avant que se mettent en place les comités d’organisation dessinés par le régime de Vichy et, en août 1942, deux organisations fédératives : le Covac-Comité des vins à appellation contrôlée (présidé par Christian Cruse) et le Covec-Comité des vins à appellation courante (avec Gabriel Verdier).

Tout au long de l’ouvrage de Sébastien Durand sont ainsi montrées en action deux douzaines environ de notabilités érigées en interlocuteurs clés des différentes administrations françaises et allemandes afin d’exprimer quelques réactions solidaires des professions (négoce, vigne, courtage, etc.). Elles sont insérées dans les systèmes de décision et de représentation des intérêts et donc collaborent inévitablement avec les entités des régimes pétainiste et allemand, ce qui ne signifie pas qu’elles sont engagées dans le système de pensée et de solidarité de la Collaboration.

Les patrons girondins sous Vichy

Sur ce registre, Sébastien Durand isole les personnalités qui ont exprimé réellement leur empathie avec Vichy, dans le sillage des « agrariens » tel le Girondin Joseph Courau, syndic régional de la Corporation paysanne, au nom d’une « restauration paysanne » à laquelle ont pu croire des viticulteurs, ou dans le cadre de la philanthropie vichyste incarnée par l’organisation du Secours national, auquel s’associent nombre de bourgeois locaux, tout comme la Confédération patronale girondine (présidée par le négociant Roger Descas) entreprend d’appliquer la Charte du travail à partir d’octobre 1941 au nom d’un « devoir social » (comme dans la mise en valeur de l’apprentissage), comme le dit Édouard Kressmann, président du syndicat des négociants en 1944.

Fort peu (Calvet, Descas, Eschenauer) ont fait partie des 700 à 1 400 Girondins membres du groupe Collaboration, tandis que les 6 000 membres locaux de l’Association des amis du Maréchal comptent quelques patrons proches de la droite avant-guerre (tels Daniel Calvet, Henri Lawton, Yves Glotin, Roger de Luze ou Roger Touton). D’ailleurs Pétain reçoit à Vichy quelques leaders ruraux girondins le 5 avril 1943 (Maurice Salles, président de la Fédération des syndicats des grands vins de Bordeaux à appellation contrôlée, Fernand Ginestet, Edmond Kressmann et Pierre Martin, le président des caves coopératives de Gironde).

Grosso modo, c’est une minorité qui se met ainsi en avant, sauf lorsque les leaders du négoce et de la vigne doivent s’insérer dans les champs de négociations techniques, commerciales et financières avec les autorités, d’où la présence de « grands noms » (Calvet, Kressmann, Lawton, etc.).

Accommodements et arrangements

Ce sont plutôt les multiples occasions de côtoyer les responsables vichystes et allemands, parfois sous l’égide du maire Adrien Marquet – dont j’ai déjà précisé toute l’ambigüité durant ces années [H. Bonin, Bernard Lachaise & Françoise Taliano-des Garets, Adrien Marquet, les dérives d’une ambition. Bordeaux, Paris, Vichy (1924-1955), Bordeaux, Confluences, 2007] –, qui créent des opportunités de contacts conviviaux, propices à des compromissions éventuelles – et en tout cas passant pour telles à la Libération.

Sébastien Durand complète sur ce thème le dossier à charge concernant Louis Eschenauer, déjà bien épais, dont les liens avec le négoce allemand avant la guerre et un manque de lucidité patriotique expliquent sa proximité avec le pouvoir allemand en Gironde et notamment avec le Weinführer Heinz Bömers. Celui-ci ne peut que couvrir la réalisation de la politique d’aryanisation, symbolisée par les domaines et maisons Rothschild et déjà scrutée par Sébastien Durand dans son ouvrage La gradation macabre.

L’insertion dans les processus de discussion et de décision aura été nécessaire, comme dans toutes les professions déjà étudiées par les historiens de l’époque de Vichy. Sébastien Durand analyse précisément les accommodements qu’il aura fallu négocier à propos des plafonds mis à l’exportation, des quantités de vins requises par l’Occupant pour le marché allemand ou pour l’armée d’Occupation, des moyens de transport ferroviaires trop rarement disponibles, des barèmes de prix, des taxations plus ou moins arbitraires.

Le CIEEVB avant le CIVB

Le monde du vin ne pouvait œuvrer hors de ces réseaux d’influence administratifs et fiscaux, d’où un dialogue constant avec les divers niveaux d’autorité, français et allemands, ne serait-ce que pour préserver la vie du vignoble (achat de produits intermédiaires) puis des chais (achats de barriques, de bouteilles) et du commerce (détermination des quotas disponibles pour le marché libre après tous les prélèvements forcés, des barèmes de tarifs, etc.). La densité des contraintes administratives ne pouvait que déboucher sur des fraudes, d’où des payements dualistes, un officiel et un second en liquide (la soulte), ce qui fait marcher nombre de négociants à la lisière de poursuites judiciaires.

L’Intendant des affaires économiques à la Préfecture, Louis-Henri Bergé, est l’interlocuteur clé ; il encourage le monde du vin à s’organiser afin d’accentuer les coopérations entre viticulteurs et négociants. Mais une interprofession sur le modèle de celles montées en Champagne et en Bourgogne tarde à prendre corps tant les clivages séparent les responsables. Ce n’est que le 18 janvier 1944 que l’Administration parvient à les convaincre de créer le Comité interprofessionnel d’entente & d’études du vins de Bordeaux (CIEEVB), présidé par Salles et vice-présidé par Cruse, transformé en CIVB le 22 février 1945.

Le mécontentement gagne peu à peu le monde du vin au fur et à mesure des tensions causées par les difficultés d’approvisionnement, les réquisitions, les taxations, le rationnement ou l’interruption des flux de vin d’assemblage en provenance de l’Algérie, tandis que l’opinion girondine dans son ensemble grogne de plus en plus contre la rareté et le prix prohibitif de vins constituant historiquement une partie significative du mode de consommation et de vie local.

Après la libération

Enfin, la IVe partie se consacre à l’épuration. Elle lance d’abord le débat en mobilisant toutes les opinions déjà émises, à la Libération puis parmi les historiens. Elle jauge ensuite la diversité, la lenteur, la dispersion des processus d’enquête. Elle présente leurs acquis, de plus en plus légers au fil des semestres, comme dans toutes les branches, et souvent mesurés au nom de la préservation de la capacité d’action et de relance économique des grandes maisons de négoce.

Le plus simple aura été de taxer les profits de guerre jugés exceptionnels (comme en 1916-1918) ; le plus délicat aura été de sélectionner les responsables de la Collaboration que l’on pouvait ou souhaitait sanctionner. Si la culpabilité d’Eschenauer a été emblématique de cette épuration, 43 négociants sont poursuivis et leurs biens mis sous séquestre à la fin de 1944.

Les mêmes responsables actifs sous Vichy (Salles, Cruse, Kressmann, Martin, ainsi que Bertrand de Lur-Saluces, Roger de Luze et Daniel IV Guestier), sont reçus par le ministre des Finances René Pleven le 1er décembre 1944, auprès de qui ils viennent plaider la cause du monde du vin girondin au nom de la reconstruction nécessaire.

Le négoce blanchi

In fine, sauf exceptions (telle l’interdiction apposée à certains, dont Calvet et Cordier, de faire partie du comité directeur du Syndicat des négociants en février 1945), la masse du négoce a été blanchie, et seules des amendes ont marqué la volonté du pouvoir de sanctionner les profits indus : sur les huit de plus de cinquante millions de francs, quatre concernent le négoce de vins, tout comme quatorze sur les trente d’un montant de cinq à 49 millions. Plus tard, en 1950-1951, l’amnistie nationale accordée au patronat profite à quatorze négociants bordelais compromis (dont Cruse, Kressmann, Calvet, Mahler-Besse, Lawton, Mestrezat, Cordier, Delor et Lalande).

Cet ouvrage aura effectué par conséquent une percée décisive sur le champ des connaissances de l’économie girondine pendant le conflit, et le livre de Charles Lucand, Le vin et la guerre – Comment les nazis ont fait main basse sur le vignoble français, lui fournit un éclairage à l’échelle nationale. En suivant Sébastien Durand et même si l’on aurait aimé des conclusions intermédiaires et une conclusion générale plus étoffées, on comprend mieux le fonctionnement du monde du vin pendant l’Occupation, les préoccupations quotidienne de ses acteurs de tout niveau, le rôle d’acteurs clés (Bömers, deux douzaines de négociants importants), la marche nécessaire puis volontariste vers une organisation de l’interprofession. La réalité d’une économie plus régulée s’impose au sortir de cette économie mixte de guerre.

L'AUTEUR
Hubert Bonin
Hubert Bonin
Professeur d’histoire économique, Sciences Po Bordeaux et UMR CNRS 5113 GRETHA-Université de Bordeaux [www.hubertbonin.com]

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