L’usine de Ford Blanquefort en route pour la casse ?
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L’usine de Ford Blanquefort en route pour la casse ?

actualisé le 28/02/2018 à 11h39 : Ajoute réactions politiques et analyse de Bernard Jullien

Ford n’investira plus dans son usine de Blanquefort, a annoncé la direction du groupe automobile ce mardi aux salariés lors d’un comité d’établissement. La décision a déclenché une vague de protestation des élus locaux, qui ont soutenu l’usine.

« Nous avons confirmé qu’en conclusion de l’étude formelle, il s’avère que la fabrication de la nouvelle transmission 8 vitesses à Ford Aquitaine Industries (FAI) n’était pas économiquement viable », a indiqué Ford ce mardi dans un communiqué.

L’arrivée de cette production de boîte automatique était espérée par les 910 salariés du site pour maintenir l’activité sur le site girondin, et l’entreprise faisait durer le suspense depuis des mois.

« En réalité, Ford n’a jamais eu l’intention d’implanter la 8F MID (boîte 8 vitesses) à FAI ni rien d’autre , estime la CGT Ford dans un communiqué. Ford a seulement fait semblant d’y travailler sans aucune conviction ni volonté réelle. »

Les syndicats de l’usine de Blanquefort, qui se battent depuis des années pour sauver leurs emplois, se sont réunis en début d’après-midi, improvisant un point presse. Une cinquantaine de salariés sont là, et cherchent des raisons d’y croire.

« On va essayer de rebondir et de trouver une issue », déclare Gilles Lambersend, de la CGT.

« Ford doit trouver un avenir industriel et des productions pour notre usine, ajoute Jean-Marc Chavant, de FO. Nous pourrions prendre à bras-le-corps la thématique de la transition énergétique. Ford a un rôle à jouer et veut vendre des voitures. Elles seront bientôt toutes hybrides ou électriques, alors lançons nous dans ce projet ! »

Selon les représentants des syndicats, Ford se porte bien, et cette annonce est pour eux un coup de poignard.

« Des centaines de millions d’euros sont investis aux Etats-Unis, en Europe ou encore au Mexique, argumente Jean-Luc Gassies, de la CFTC. L’entreprise fait 8 milliards d’euros de bénéfices par an. Il faut donc se demander pourquoi la compagnie n’investit pas en France. Il existe une responsabilité politique et gouvernementale »

Pour les salariés, le combat ne fait que commencer. Une commission intersyndicale est prévue ce mercredi à Blanquefort. Dans un communiqué, Bruno Le Maire leur a exprimé « son plein soutien et son implication totale afin qu’une solution de  long terme soit trouvée ».

Le ministre de l’économie annonce qu’il « réunira dans les prochains jours au ministère les représentants des salariés du site ainsi que les élus concernés. »

Du travail jusqu’à fin 2019

D’ici là, il demande à Ford de travailler « de manière étroite avec les représentants des salariés, les collectivités locales concernées et l’État afin de garantir la pérennité de ce site industriel et le maintien à long terme de l’emploi ».

« Le ministre a récemment rencontré le président Europe du groupe Ford, M. Steven Armstrong, et lui a demandé de maintenir une charge de travail suffisante sur le site jusqu’à fin 2019. Cela doit permettre la recherche dans de bonnes conditions de nouvelles activités pour cette usine, au sein du groupe Ford ou en lien avec des partenaires externes. »

Dans son communiqué de presse, la direction du groupe s’est d’ailleurs voulue rassurante sur les perspectives à court terme :

« L’activité industrielle à FAI dépend de la demande du marché mais les projections actuelles de volume de production sont saines jusqu’au cours de 2019. Nous rappelons notre engagement à chercher une solution viable et pérenne au maintien de l’emploi sur le site. »

Selon Ford, ces « nouvelles possibilités pour l’usine » incluent « la recherche de tout repreneur potentiel intéressé par le site » .

Les représentants de syndicat mobilisés devant l’usine Ford de Blanquefort (CA/Rue89 Bordeaux)

Colère froide de la CGT :

« Malgré cette annonce désastreuse, Kieran Cahill (directeur de Ford Europe, NDLR) prétend encore que Ford est engagé et recherche une autre solution durable pour FAI. (…) La multinationale n’a pas fait ce qu’il fallait pour assurer un avenir à FAI. Prétendre aujourd’hui qu’ils pourraient s’y mettre, c’est insulter notre intelligence. »

Des millions de subventions

De l’intelligence, il en faudra pour que d’ici 2020, FAI Blanquefort ne devienne pas une friche industrielle. Pour mémoire, un accord-cadre signé en 2013 et pour 5 ans avec les pouvoirs publics prévoyait d’accorder à Ford 15 millions d’euros d’aides directes pour maintenir 1000 emplois sur ce site (dont 7,5 millions de l’Etat, 2,5 millions de Bordeaux Métropole, 2,5 millions de la Région Nouvelle-Aquitaine, et 2 millions du département de la Gironde), plus 12 millions d’aides indirectes (compensations de salaires chômage technique, formation)…

La justice avait récemment condamné l’entreprise parce qu’elle ne respectait pas ces engagements. Les syndicats avancent eux le chiffre total de 46 millions d’euros pour l’ensemble des soutiens financiers publics dont a bénéficié Ford.

Maire de Blanquefort, Véronique Ferreira a fait part de sa « colère en pensant aux salariés qui ont conservé la compétitivité de l’usine, en pensant à leurs représentants qui n’ont cessé de faire des propositions concrètes et sérieuses. Colère en pensant à l’investissement permanent des pouvoirs publics. »

Alain Juppé a quant à lui dit sa « déception » après cette décision qu’il « regrette profondément » :

« Elle met en cause l’avenir d’une usine qui avait fait de gros progrès de productivité » (et dont Jacques Chaban-Delmas, prédécesseur d’Alain Juppé à la mairie de Bordeaux, avait obtenu l’implantation en 1970).

Le président de Bordeaux Métropole s’étonne de la « coïncidence assez facile à comprendre » entre cette annonce et l’expiration de la convention conclue par l’État et les collectivités locales avec le constructeur.

« Je demande instamment au ministre de l’économie de nous réunir. Il s’agit d’assurer la reconversion de ce site pour assurer le maintien de son activité et l’emploi. La fin de la convention ne libère pas Ford de toute obligation, dont celle, légale, de trouver un repreneur. »

« Trahison »

Cette réunion devrait intervenir dès cette semaine à Bercy. Les élus s’y présenteront très remontés. Les présidents de la région Nouvelle-Aquitaine et du département de la Gironde ont eux aussi réagi ce mardi. Pour Jean-Luc Gleyze, « cette annonce est d’autant plus inacceptable que le bénéfice net de Ford a fait un bond de 65,4% en 2017 pour s’établir à 7,6 milliards de dollars et que le groupe a bénéficié par le passé de nombreuses aides publiques ».

« Annoncé tout juste au terme de ses obligations contractuelles, ce désengagement de Ford sonne comme une trahison pour les élus et les collectivités locales qui se sont toujours mobilisés pour maintenir l’activité sur le site, poursuit le président du conseil départemental. Par ailleurs, dans un contexte de reprise du marché automobile européen, cette décision s’inscrit à contre-courant des prévisions économiques pour le secteur. »

Pour Bernard Jullien, maître de conférences à l’Université de Bordeaux et spécialiste de l’industrie automobile, la stratégie de Ford est au contraire logique :

« Le groupe rationalise son appareil productif, ce qui n’est pas aberrant : Ford alimente depuis Bordeaux ses usines américaines de production de moteur, ce qui paraissait improbable. »

Mais l’économiste estime que l’usine de Blanquefort n’est pas condamnée d’avance. Elle pourrait profiter de la bonne santé du secteur automobile ainsi que du développement des nouvelles motorisations électriques et hybrides, nécessitant des boîtes de vitesse spécifiques :

« Même s’il ne s’est pas modernisé au rythme où il aurait pu l’être, le site girondin a encore de beaux restes, avec un personnel très qualifié. Il pourrait y avoir des offres de reprises, de Getrag également présent à Blanquefort, ou de constructeurs français dont les besoins en équipement de boîtes de vitesse ne sont pas totalement satisfaits. PSA doit par exemple acheter beaucoup de boite chez un sous-traitant au Japon, il pourrait être tenté d’internaliser sa production. »

Le recours aux industriels français pourrait ainsi être, comme pour GM & S, dans la Creuse, une roue de secours pour FAI Blanquefort.

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