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CGT Ford Blanquefort, écolos : ce qu’ils ont à se dire
Economie  Politique 

CGT Ford Blanquefort, écolos : ce qu’ils ont à se dire

par Xavier Ridon.
Publié le 11 octobre 2014.
Imprimé le 15 juin 2021 à 20:06
10 027 visites. 3 commentaires.
De gauche à droite : Pascal Bourgois, Gilles Lambersend, Philippe Poutou (Xavier Ridon/Rue89 Bordeaux)

De gauche à droite : Pascal Bourgois, Gilles Lambersend, Philippe Poutou (Xavier Ridon/Rue89 Bordeaux)

Débuté ce vendredi, Alternatiba entame deux jours de débats place Sainte-Croix à Bordeaux. Rue89 Bordeaux en a profité pour organiser une rencontre atypique. D’un côté, les syndicalistes CGT, Philippe Poutou et Gilles Lambersend. De l’autre, Pascal Bourgois, porte-parole en Aquitaine d’Europe-Ecologie Les-Verts et membre de Gironde en Transition, venu à titre personnel. Une discussion rouge et verte à l’image d’une gauche qui cherche à se remodeler.

Rue89Bordeaux : Le préfet est persuadé que les usines de Ford vont se développer, comment réagissez-vous ?

Philippe Poutou : Il y a bien une nouvelle boite de vitesse qui va arriver à Getrag mais que cela justifie une nouvelle aide de 8 millions d’euros, c’est inadmissible. Il y a deux mois, Ford a déchiré le contrat assurant les mille emplois, mais les millions d’euros [de subventions] continuent d’arriver. Les pouvoirs publics n’ont rien dit. Désormais le préfet dit qu’il donne 8 millions d’euros, c’est jouer avec l’argent public. Que ce soit Ford ou Getrag, ce sont en plus deux multinationales qui se portent très bien !

Gilles Lambersend : On reste dans l’incertitude par rapport aux emplois. On a une grosse crainte de désengagement de Ford à moyen terme.

Comme analyser cette annonce du côté d’Europe-Ecologie Les-Verts et de Gironde en Transition ?

Pascal Bourgois : Il y a le problème social à court terme, de gens qui bossent et qui risquent de se retrouver au chômage. On est là confronté à un problème humain qui ne peut qu’interpeller. En même temps, de mon point de vue, cette situation est révélatrice de l’effondrement du système socio-économique. Ce système inventé après-guerre arrive à ses limites. Que ce soit Ford ou les multiples licenciements, c’est révélateur d’un système où les milliers d’objets sont fabriqués à moindre coût de l’autre côté de la planète. J’ai entendu que 190 millions d’enfants travaillent sur la planète. Ils le font pour maintenir notre niveau de vie.

Plus spécifiquement, sur l’automobile, la question de sa place dans notre société se pose. On peut légitimement s’interroger sur sa réduction, notamment en ville. Ça demande de se poser la question du transport en commun et pourquoi pas reconvertir Ford en usine de production de bus ou de train, des moyens de transports moins polluants, ou encore d’éoliennes…

GL : L’éolien, ça nous rappelle de mauvais souvenirs, quand Ford a voulu vendre son usine à un entrepreneur qui devait nous faire fabriquer des couronnes d’éoliennes. Mais ce repreneur était bidon. Les banquiers n’ont pas voulu suivre le projet. Avec notre bataille, on a imposé à Ford de racheter l’usine. Mais les projets éoliens, ça n’aboutit pas pour nous… En revanche, le parc automobile demande peut-être à être renouveler et s’orienter vers des véhicules hybrides, électrique.

PB : Il n’y a pas de voitures écologiques. Ça n’existe pas. Il faut beaucoup d’énergie pour produire une voiture, qu’elle soit électrique ou pas. N’imaginons pas qu’on puisse remplacer les voitures thermiques par de l’électrique, ça ne fonctionnera pas.

Pascal Bourgois : "remplacer les voitures thermiques par de l’électrique, ça ne fonctionnera pas." (Xavier Ridon /Rue89 Bordeaux)

Pascal Bourgois : « remplacer les voitures thermiques par de l’électrique, ça ne fonctionnera pas. » (Xavier Ridon /Rue89 Bordeaux)

PP : Moi je suis pour le transport collectif et stopper le tout-voiture, le tout-camion. Ça veut dire discuter reconversion et des besoins. C’est là qu’on se heurte aux multinationales. Ford n’acceptera pas de fabriquer autre chose du jour au lendemain. Ce qui nous manque ce sont les lieux pour discuter de tout ça. Ces débats-là nous concernent : ce que l’on produit, pourquoi, comment. Mais les seuls débats entre salariés, c’est comment on se défend. Et on n’a pas le temps dans les réunions syndicales de discuter de ça.

Si on peut se débarrasser des bagnoles, allons-y ! On est des métallos. On travaille dans le métal. On fait de l’assemblage. Si ce n’est pas des bagnoles, il n’y a pas de soucis pour faire des bus électriques, des trains. Nous, ouvriers, on nous présente comme des anti-écolos car on bosse dans l’auto. C’est notre boulot, mais est-ce qu’on peut s’ouvrir à ces discussions ? Il n’y a rien de fait pour, mais on est d’accord !

On vous l’a aussi fait remarqué quand vous étiez candidat NPA à la présidentielle en 2012 ?

PP : C’était marquant ! Quand des sympathisants ont vu que j’étais ouvrier de l’automobile, j’ai pu être caricaturé comme un militant de base qui gueule et en plus qui n’était pas écolo. Mais on n’a pas tous que deux neurones. C’est comme l’ouvrier de l’armement. Il peut y avoir des débats houleux entre les décroissants ou les écolos et celui qui fabrique de la poudre. Ce n’est pas simple, mais il faut en discuter !

Dans le même temps, Europe-Ecologie Les-Verts n’est-il pas trop loin du milieu ouvrier ?

PB : Le parti a la particularité d’avoir surtout des militants en Bac+5, des profs. Ce n’est pas une critique, mais une réalité. Il est vrai qu’il manque des représentants des minorités visibles et des représentants de classes populaires. Mais en analysant les votes, il y a un vote écologiste dans les quartiers défavorisés. Il y a des ouvriers qui votent écologistes et heureusement. Mais un des problèmes des partis, c’est que l’action est focalisée sur l’élection. Il n’y a finalement pas de débats de fonds sur ces questions.

Philippe Poutou : "Si on peut se débarrasser des bagnoles, allons-y !" (Xavier Ridon/Rue89 Bordeaux)

Philippe Poutou : « Si on peut se débarrasser des bagnoles, allons-y ! » (Xavier Ridon/Rue89 Bordeaux)

En juin dernier, le porte-parole de Ford Aquitaine Industries dit qu’il est « hors de question de produire pour produire », vous auriez pu vous en saisir pour porter vos idées anti-productivistes ?

PB : C’est sûr. « Produire pour produire » réduit les disponibilités de ressources naturelles. Or il faut économiser les ressources. C’est donc une aberration.

GL : Le porte-parole répondait surtout à nos demandes de productions supplémentaires. Mais aujourd’hui, une usine en Chine produit un million de boites de vitesse. Et la même boite, chez nous, à Blanquefort, on en produit que 80.000. Ils préfèrent juste « produire pour produire » en Chine.

PP : Le dirigeant de Ford n’a pas dit une phrase philosophique mais polémique. Quand on a gagné notre bataille contre la fermeture, Ford a repiqué des bouts de production pour les faire en Gironde. De ce que l’on sait, ce bout de production chinoise devrait repartir là-bas. C’est du bricolage.

Sur le productivisme, on n’arrivera pas à en débattre avec les dirigeants de Ford. On a besoin d’en parler mais le syndicalisme ne le permet pas. Y compris la CGT ! On a tous les moyens pourtant, mais même une bonne part de la CGT ne défend pas d’idées progressistes. Pourtant, beaucoup de militants ne sont pas d’accord avec ça, sauf qu’on est tous dans ces situations de crise où ça licencie partout. Alors on se demande juste comment on se défend. On n’a pas le temps de débattre de questions collectives, de démocratie, d’autogestion. L’ordre de nos réunions ce sont les tracts à faire, le prochain comité d’entreprise, le collègue qui souffre… On n’a plus les moyens de s’aérer le cerveau pour réfléchir à autre chose…

PB : Je pense que ça passera par des moments comme Alternatiba. Je participe samedi matin à un débat avec une syndicaliste de Solidaires. C’est le début de quelque chose. Il faut espérer organiser une suite. Ce sera l’enjeu des prochaines semaines, des prochains mois pour parler du fond, du moyen et du long terme. Il faut réfléchir au-delà du court terme : critiquer toute la semaine les multinationales et remplir son chariot le week-end avec les produits des mêmes multinationales. Ce n’est pas simple de changer ses habitudes de consommations, mais il y a les Amap avec ses produits locaux et bios. Il n’y aura pas de loi miracle venant du haut, pas de sauveur bienveillant. Les solutions reposent sur chacun d’entre nous pour inventer un nouveau modèle de société.

GL : Mais ça demande de l’énergie. On est ouvrier Ford. On travaille pendant 8 heures sur une machine. Et puis, il y a ce combat pour une société meilleure. Ça fait deux boulots ! Concernant les habitudes alimentaires, le pouvoir d’achat fait qu’on va au moins cher aussi. L’Amap c’est bien mais on n’a pas le temps de fouiller ces possibilités…

PB : Le panier d’Amap pour moi c’est 16 euros. Face à une pizza à dix euros, ce n’est pas si cher. Mais c’est vrai que c’est culturel. Quand on est débordé dans un couple, on achète des produits préparés, car les légumes demandent du temps et après le boulot ou avoir géré ses gamins, on n’a plus le temps pour le faire. Mais le changement de société, on va l’avoir. Soit on laisse faire et ce sera le pire, soit on sera actif pour avoir un système acceptable où chacun a sa place et une vie correcte.

PP : Comment on arrive à retrouver l’espoir, à se dégager de la propagande énorme, des experts qui savent mieux que nous, des guerres de boutiques syndicales ? On est englué. Les barrières ne sont pas si fortes. A travers, les intermittents, les chômeurs, les membres d’Attac, on se rend compte qu’il y a moyen de militer ensemble. La crise peut déboucher sur des choses bénéfiques.

Et vous vous sentiriez légitimes lors d’un moment comme Alternatiba ?

PP : Bien sûr, toutes ces discussions, on en a besoin !

GL : La CGT Ford, depuis le début, cherche la convergence.

De gauche à droite : Philippe Poutou, Pascal Bourgois et Gilles Lambersend

De gauche à droite : Philippe Poutou, Pascal Bourgois et Gilles Lambersend

A Amiens, un tract s’adressant aux ouvriers de Goodyear annonçait comme « une bonne nouvelle qu’il faille moins d’hommes ou moins d’heures pour produire autant et que la consommation baisse ». Ecrit par la revue Fakir, le tract proposait que les ouvriers travaillent deux ou trois heures de moins ou que s’arrête le travail de nuit. La CGT Ford pourrait reprendre ces mots d’ordre ?

PP : Bien sûr ! Mais c’est plus facile de l’écrire à l’extérieur d’une usine. Nous, produire plus de bagnoles, on s’en fout. On veut juste garder notre boulot. C’est une question de partage du travail, du partage de richesse. Mais on en revient à l’urgence et c’est difficile de discuter de ça. Le pire, c’est que ce n’est même plus à la mode comme discussion à cause des dires des dirigeants. Des ouvriers sont persuadés qu’il faut travailler plus ! Même un responsable CGT comme [Thierry] Lepaon ne nous aide pas à penser autrement…

GL : Ce que je me demande c’est quel niveau de profit doit avoir une entreprise pour arrêter ce massacre. La santé financière de Ford est énorme mais l’entreprise demande encore des sacrifices. Elle n’en a jamais assez !

PP : Jamais un patron n’a dit « Là c’est bon ! On vous augmente ! On baisse le temps de travail ! On peut même assouplir le temps de travail et arrêter les nuits ! » Que ce soit la crise ou pas, que les marchés soient en baisse ou en hausse, ce sont toujours les mêmes discours. Ça s’aggrave juste, mais ce sont les mêmes !

GL : On sait qu’il y a de l’argent mais ça ne nous revient jamais…

Vous ressentez la résignation à Ford Blanquefort ?

GL : C’est une délégation de pouvoir : « Défendez-vous ! Débrouillez-vous ! » Aux dernières élections en mars dernier, la CGT a recueilli plus de 61% des voix.

PP : Aussi bien qu’[Alain] Juppé aux municipales… (rires)

GL : Mais pour autant au Salon de l’auto, sur cent personnes, il y a cinquante collègues. Ils ont voté pour nous, mais pour changer les choses, on ne sera qu’une poignée…

PP : On voit qu’il y a de la résignation. Depuis qu’on est tout petit où on nous dit qu’il y a les experts, ceux qui doivent penser la société. Nous, on est ouvrier, des manuels donc penser ni notre travail ni notre société. Alors on résonne comme des opprimés. On adopte ça. On se tait. Prendre la parole, ce n’est pas fait pour nous. Des ouvriers, des arabes, des noirs, il n’y en a pas à la télé. C’est normal ! En plus de ça, il y a le mépris social comme quand [Emmanuel] Macron parle des illettrés.

PB : Aujourd’hui, la logique est défensive. Il faut des combats défensifs comme celui que vous menez, comme celui à Notre-Dame-Des-Landes… Des combats qui freinent la méga-machine. Il ne reste plus qu’à réfléchir à quel modèle on veut mettre en place sinon on est condamné à l’échec. Il y a une formule qui dit : « Pour un navire qui ne connait pas son port, il n’y a pas de vent favorable ». C’est ce à quoi on est confronté : on ne sait pas vers quelle direction aller.

Prendre la parole ou faire des pas de côtés, on le voit plus chez les écologistes ?

PB : Il y a pleins de projets collectifs qui grouillent de partout. Il y a une révolution invisible. Edgar Morin évoque les taupes aveugles de l’histoire qui labourent le sol sous nos pieds. Le sol qu’on croit stable va s’effondrer. Je connais beaucoup de jeunes qui sont Bac+5 et qui quittent le rail. Ils passent des CAP de menuisier, de boulanger, de maraichers. Ils ne veulent plus passer leur temps devant le clavier. Même si ça reste la petite bourgeoisie. Il faut retrouver de l’autonomie et trouver des solutions soi-même à ses problèmes. Il y a des choses à inventer.

PP : Il faut qu’on arrive à attiser tout ça ! Les aspirations fraternelles existent !

GL : J’en reviens aux 8 heures de machine. Il faudra de l’énergie !

Aller plus loin

Lire notre reportage sur le site de Ford Aquitaine Industries à Blanquefort : A Ford Blanquefort, « tout le monde craint 2015 »

Le site d’Alternatiba Gironde

Le site de la CGT Ford Blanquefort

Article actualisé le 23/12/2014 à 11h58
L'AUTEUR
Xavier Ridon
Xavier Ridon
Rémois, devenu journaliste à Tours, installé à Bordeaux. Bref, file vers le Sud avec un micro et un stylo.

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