Bordeaux confrontée aux dilemmes des droites
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Bordeaux confrontée aux dilemmes des droites

Les relations entre Alain Juppé et Virginie Calmels suscitent des débats à Bordeaux quant au sort de la droite française. Peut-on encore parler d’une droite ou doit-on évoquer des droites ? Pour Hubert Bonin, le débat est quelque peu banal et le phénomène loin d’être nouveau.

Les tendances droitières à Bordeaux font encore une fois le grand écart entre Emmanuel Macron et Laurent Wauquiez. Alain Juppé vient d’apporter son soutien à la réforme de la SNCF voulue par le président de la république précisant que même le président LR « devra la fermer » (Le Canard enchaîné du 28 février).

La première adjointe du maire de Bordeaux est – faut-il encore le rappeler ? – par ailleurs vice-présidente LR et soutien de son président. Virginie Calmels fait le grand écart entre deux tendances opposées, « modérée » d’un côté et « dure » de l’autre. On est loin de l’enjeu des seules évolutions ondulatoires de personnalités en tant que telles.

Une pluralité ancienne

Dans les années 1950-1970, le gaullisme a toujours été pluriel (comme l’a étudié le professeur de l’Université Bordeaux-Montaigne Bernard Lachaise), avec des « durs », des libéraux, des gaullistes de gauche (comme Jean Charbonnel à Brive), des « godillots » suivistes… Les fameux « modérés » avaient eux aussi alimenté les troupes gaulliennes : c’étaient souvent des élus locaux caractérisés de « divers droite » et ralliés aux institutions de la Ve République).

Jacques Chirac, sans cesse fort ambigu, avait composé en 1986-88 et 1993-95 un alliage entre les « durs » (Charles Pasqua, Bernard Pons – sans parler du clan des Corses pur jus), les porteurs d’une orientation plutôt néolibérale incarnée par Édouard Balladur, et des « fidèles » (Jacques Toubon, Jean-Louis Debré) ou « godillots », dont beaucoup de « modérés » suivistes.

La droite a toujours été une coalition ou un agrégat, plus ou moins élargi aux centristes de temps à autre (Edgar Faure en 1966-1969 ; puis surtout sous Georges Pompidou en 1969). Inversement, ce sont les centristes qui s’élargissent à la droite gaulliste sous le centre-droit Valéry Giscard-d’Estaing et son UDF.

Des droites fédérées

Prétendre qu’il y aurait « des droites » n’est pas contraire à l’histoire politique et idéologique. Chaban lui aussi disposait d’une droite sociale (avec son adjointe aux affaires sociales Simone Noailles), de fidèles « chabanistes », des modérés et un réseau de « durs », par exemple à l’époque de Mai 68.

D’ailleurs Alain Juppé lui-même a réuni, à Bordeaux ou à l’échelle girondine, une large base « juppéiste ». Elle est riche d’une droite sociale/philanthropique, de base chrétienne ou non , tels Véronique Fayet il y a quelques années, ou aujourd’hui les adjoints Nicolas Brugère (santé, séniors) et Alexandra Siarri (cohésion sociale), qui a contribué à la partie sociale du programme présidentiel de Juppé. Elle comprend des héritiers du gaullisme, plutôt fillonnistes lors des récentes élections présidentielles. Elle s’appuie sur un groupe de « modérés » orientés à droite ou au centre-droit mais non droitiers – ceux-là même qui quittent en ce moment LR (Stephan Delaux, Anne Walryck, Anne Brézillon, etc.). Et elle s’agrège des centristes du Modem non ralliés à Emmanuel Macron ou ayant appelé à vpter pour lui, comme Fabien Robert, l’adjoint à la culture.

Aussi voir cohabiter Virginie Calmels et Alain Juppé au sein d’une même coalition bordelaise et aquitaine n’est pas contraire aux us et coutumes de la droite : une néo-libérale de la droite à la Thatcher ou à la Reagan – comme elle s’en revendique elle-même en cohésion avec son profil professionnel orienté vers le monde de l’entreprise privée –, donc plus ouverte aux financements privés de la croissance, et un néogaulliste plutôt jacobin et partisan du soutien de la dépense publique comme levier de la création de richesses et d’emplois constituent somme toute un couple classique.

On aurait d’un côté une sorte d’ « orléaniste », partisane de la philosophie de la Monarchie de Juillet (« Enrichissez vous par le travail et l’épargne », à la François Guizot), et un lointain descendant d’un bonapartisme réformateur (celui du Consulat en 1799-1804).

Des durcissements récurrents

Une autre tradition est celle des durcissements, incarnés par le groupe de « la droite forte » animé par Laurent Wauquiez et Guillaume Peltier, deuxième vice-président LR. Parfois, il faut « souder » les droites, les cimenter en un bloc homogène, soit à la suite d’une crise (comme en 1968-69 avec le gouvernement de Maurice Couve de Murville), soit en vue de se préparer à une élection, comme sous Giscard en 1978-81 – quand la ligne dure avait été symbolisée par Alain Peyrefitte à la Justice.

Cela n’a pas été le choix de Jacques Chirac en 1986-88, où il avait cru à une sorte de fédération des droites et des centres ; ni en 1993-95, où il avait assumé une sorte de modération dans le sillage du « rocardisme » ou pour le contrer éventuellement. Mais le durcissement intervient en 1995 quand il écarte Philippe Seguin, plutôt gaulliste social, au profit d’Alain Juppé, « godillot » de haut rang, tout comme Pompidou, en 1973, avait remplacé le Premier Ministre Jacques Chaban-Delmas par Pierre Messmer, en vue des élections prochaines.

On donne un coup de barre à droite, on durcit le ton, on lève le menton… Jacques Chirac avait subi l’influence de Dominique de Villepin en 1995-97, quelque peu chevau-léger du bonapartisme chiraquien, suivi par Alain Juppé à propos de la funeste (pour la droite) dissolution de l’Assemblée nationale.

Sous les bourrasques de la gauche

Que Virginie Calmels rallie par conséquent le jeune Laurent Wauquiez, qui s’est mis en tête de reconstruire la droite en cimentant un bastion de « durs » (d’ailleurs avec une nouvelle génération), n’a rien d’étonnant. Après tout, Louis-Napoléon Bonaparte avait choisi de faire glisser son Second Empire autoritaire vers un despotisme libéral, avec des durs (Rouher) et des modérés néo-libéraux issus du monde des affaires (Magne, Fould).

Quand la forêt tremble sous les bourrasques de la gauche ou, pire encore, du réformisme en mouvement (ici, avec Emmanuel Macron et quelques ex-juppéistes), on doit préserver les fameux « chênes qu’on abat » chers à André Malraux en veillant à leurs racines idéologiques : le tronc pur avec Alain Juppé, et le feuillage néolibéral avec Virginie Calmels.

Mais la première adointe aura intérêt à se donner plus d’épaisseur d’idées, sauf à finir comme jadis André Bettencourt sous de Gaulle/Pompidou et Michel d’Ornano sous VGE, c’est-à-dire une sorte d’étendard des réseaux d’affaires au sein d’une vaste coalition unissant droite et centre-droit, de caution néolibérale.

Dure et néo-libérale

Il manque à Laurent Wauquiez la tendance de « droite réformiste-sociale », incarnée peu ou prou par Xavier Bertrand. Mais la « droite modérée » à la Valérie Pécresse n’est, pour le moment, pas dans l’air du temps, comme si, à l’échelle de la Gironde, l’héritage du chabanisme devait se dissiper.

Virginie Calmels ne sert pas de « caution » à Laurent Wauquiez, comme on le dit souvent : elle incarne tout simplement le cheminement dual d’une droite dure et « en même temps » néo-libérale. Son propre couple – si l’on se permet d’aborder sa vie privée – reflète cette dualité puisque l’ancien jeune chiraquien Jérôme Chartier a été un homme clé du système Fillon pendant la campagne présidentielle, avant de devenir l’un des vice-présidents de l’Île-de-France, donc auprès de Valérie Pécresse, en symbole lui aussi de la possibilité de fédérer plusieurs courants de droite : lui-même dans le Val-d’Oise a été un élu local équilibrant logement social et coupes budgétaires et fiscales. Il n’y a pas d’ambigüité mais un remake du Chirac unissant Pasqua et Balladur au tournant des années 1990.

Cela dit, la tradition de la République française est aussi de mobiliser des forces culturelles et géopolitiques. On l’avait oublié pendant le mandat de Nicolas Sarkozy. Jacques Chirac et son comparse Dominique de Villepin maniaient des champs culturels et une relative vision en politique étrangère. Il faut donc ajouter à la coalition un corpus de culture – comme a tenté de la faire Dominique Ducassou à la Mairie de Bordeaux, suivi par son successeur Fabien Robert, désormais en s’appuyant aussi sur le mécénat d’entreprise ou de fondation.

Aller à la soupe ?

Enfin, peut-on reprocher à Virginie Calmels d’être « allée à la soupe » en devenant la première vice-présidente des LR ? On peut croire que lui faire ce reproche est plus aisé par ce qu’elle paraît comme une « femme-ambitieuse »… En fait, c’est aussi une tradition des droites (mais aussi des gauches) que de pratiquer le « ralliement ».

Chaban s’était éloigné de De Gaulle en « allant à la soupe » comme ministre de la IVe République en 1954-56 puis encore en 1957-58 – ce qui explique qu’il ait été boudé par son mentor en 1958. Jacques Chirac avait trahi Chaban lors de la présidentielle de 1974 puis était devenu Premier Ministre de Giscard. Ensuite, Robert Boulin, fidèle gaulliste, avait à son tour rallié Giscard lors de la fronde des chiraquiens. Chaque leader de droite a eu besoin de « forces supplétives », d’un complément pour diviser ses rivaux, faire éclater les minorités. Même Mitterrand a vu venir à lui quelques personnalités de droite en 1988.

La morale politique est un concept mal déterminé, à géométrie variable – au-delà du respect des bonnes mœurs et pratiques financières, bien entendu). La notion d’opportunisme est une constante de la vie politique, au nom du principe : servir la Cité et servir son ambition. Le juppéisme est en crise, il est vrai : d’un côté, Édouard Philippe a rallié le centre réformateur, de l’autre Virginie Calmels a rejoint la droite dure.

De tels jeux de Lego ont toujours existé, en préalable à ce qu’on appelle un phénomène de « recomposition politique ». La chance de Bordeaux est d’être devenue un cas de laboratoire sur ce sujet, puisque les droites y sont en pleine décomposition avant une recomposition aux contours encore incertains, d’autant plus qu’on semble manquer de personnalités désireuses de prouver leurs capacités et d’affirmer leurs ambitions. Et il va falloir évaluer comment vont se positionner les membres de LR et du centre-droit en Gironde, au cours des élections internes (pour LR, en été prochain) et en vue de la préparation des élections municipales de 2020.

L'AUTEUR
Hubert Bonin
Hubert Bonin
Professeur d’histoire économique, Sciences Po Bordeaux et UMR CNRS 5113 GRETHA-Université de Bordeaux [www.hubertbonin.com]

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