Mai 2018 a-t-il besoin de mai 1968 ?
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Mai 2018 a-t-il besoin de mai 1968 ?

Nicolas Patin, maître de conférence à l’Université Bordeaux-Montaigne, revient sur le fantasme d’une réédition d’un mai 68 à l’occasion de la commémoration de ses 50 ans. Observateur du mouvement étudiant, et du blocage du campus Victoire qui s’est achevé ce dimanche, il analyse l’espoir qui « a fleuri dans les milieux protestataires ».

Karl Marx écrivait en 1851, que « tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois, […] la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce » (Le 18 brumaire de Louis Bonaparte, 1852).

Emil Cioran – le philosophe roumain d’une bien autre tradition politique – ajoute en précisant que « L’histoire de France, dans son ensemble, paraît une histoire sur commande, une histoire jouée : tout y est parfait du point de vue théâtra » (De l’inconvénient d’être né, Gallimard, Paris, 1973, p. 148).

Joli mois de mai

Un espoir a fleuri dans les milieux protestataires depuis le début des mouvements étudiants de lutte contre la loi « Orientation et réussite des étudiants », votée le 15 février, et, avec la grève des cheminots, celui de pouvoir « refaire 1968 ». C’est-à-dire défaire la politique d’Emmanuel Macron comme la grève générale d’il y a cinquante ans avait défait celle du général De Gaulle.

Une photo, retweetée sur le compte de la mobilisation étudiante de l’Université Rennes 2 montre un homme cagoulé et derrière lui, un immense graffiti : « Mai 68. Ils commémorent. On recommence. » Le cadre du débat est posé.

Que peut la référence au « joli mois de mai » ? Dans toutes les discussions que j’ai pu avoir avec mes étudiants, dans tout ce que j’ai pu observer sur les réseaux sociaux ou dans les débats, c’est la même question : doit-on s’inspirer de 68 ? Doit-on viser le même résultat – la grève générale – par la même méthode – la convergence des luttes ? Ou doit-on jeter tout cela dans l’incendie d’une révolte qui doit définir de nouveaux codes ?

En creux, c’est la question de la place de l’histoire et de l’historien qui est soulevée. C’était d’ailleurs le thème d’une conférence de l’historien Nicolas Offenstadt devant la « Commune libre de Tolbiac » – le nom choisi par le mouvement étudiant dans l’Université occupée – le mardi 17 avril : « À quoi sert l’histoire ? »

Capture écran d’un tweet

Comme un espoir de victoire

La Commune, donc, en référence à celle de 1871 ? Quelques références à 1995 émergent, on se souvient du ministre Alain Juppé, de la grève des routiers… Mais clairement, le mantra sur les murs des villes, sur Twitter, c’est « mai 2018 », l’envie de faire du cinquantenaire de mai 1968 plus qu’une commémoration officielle.

Le compte Twitter d’Antigone_75020, proche de la France Insoumise, écrit : « On attend #Mai68 #Mai2018, il est en train de se produire en Italie ! », en faisant référence à des policiers retirant leur casque anti-émeutes. Thomas Guénolé, lui aussi « insoumis », relaie beaucoup ce hashtag #Mai2018.

Ailleurs que sur la toile, dans les campus, la référence se répand. On scrute la situation à l’Université de Nanterre, berceau des événements français la nuit du 22 mars 1968. La répression violente du président Jean-François Balaudé – on l’a bien senti – a attisé la peur d’un dérapage, avec sa réaction d’une grande maladresse symbolique. Dans l’Université, on placarde de nouveau les affiches de 1968, rentrées dans l’imaginaire collectif, telle quelle. « La police vous parle tous les soirs à 20 heures » : le message revient sur les murs de Nanterre.

Un site de l’Université de Bordeaux, place de la Victoire, est occupé depuis tout début mars. Le mardi 6 mars, la police est intervenue et la contestation n’en est ressortie que renforcée. La « Commune libre de Gintrac » – telle qu’elle s’est désignée – a organisé une vie collective, rythmée par de nombreuses assemblées générales, des conférences…

Dans la cour intérieure du bâtiment, un panneau d’exposition photo, lapidaire, est organisé : MAI 68, BDX. Des photos noirs et blancs des événements dans la capitale girondine sont fixées à un panneau de liège.

Panneau Mai 68 à l’université de la Victoire (NP/Rue89 Bordeaux)

Que faire de tout ça ? Faut-il écouter le twitter d’Attac France, qui montre une affiche de Nanterre en 1968, avec comme légende « Souvenirs, souvenirs… » (9 avril). Ou faire confiance à « Arlequin » (coordinateur des Jeunes insoumis d’Amiens), qui écrit « vous le sentez venir le #mai2018 les macronistes ? » (18 avril).

Passé ? Présent ? Incantation rituelle ? Nostalgie incapacitante ? Ce qui se cache derrière la référence, c’est peut-être un espoir. Pour le dire avec les mots des militants : l’espoir qu’un vrai mouvement social se mette en place, converge, explose et montre ainsi le refus des Français face à l’offensive néo-libérale d’Emmanuel Macron, que L’Humanité rapproche de Margaret Thatcher.

Les dangers du grotesque

Marx l’avait dit. 1968 était donc la tragédie – pas au sens moral du terme, mais au sens théâtral. Et l’incantation du « mai 2018 » pourrait bien tourner à la farce. À la parodie. Singer mai 1968 ? Pour quoi faire ?

Mes étudiants m’ont posé la question. Ils m’ont demandé de faire une conférence sur la révolution allemande de 1918, dont je savais qu’elle aurait pour unique résultat de faire plaisir à certains militants déjà bien informés qui connaissent par cœur la triste histoire de Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg.

Ils m’ont demandé de parler des années 1968 dans le monde – car la révolte n’a pas grondé qu’en France mais également en Italie, en Allemagne, au Mexique, à Prague, à Tokyo… – tous ces pays qu’on oublie souvent par excès de franchouillardise.

Tout cela me conduisait à un malaise intuitif, celui qu’on me demande d’enfermer dans la science froide les ardeurs d’un conflit. D’expliquer, posément, dans un amphithéâtre : « Le 2 juin 1967 à Berlin, un étudiant allemand, Benno Ohnesorg, est tué lors d’une manifestation contre la venue du Chah d’Iran… » Pour quoi faire ? Pour que certains attendent, de manière cynique, la mort d’un nouveau Rémi Fraisse, d’un nouveau Carlo Giuliani (militant altermondialiste tué par la police lors des manifestations contre le G8 à Gênes, en 2001, NDLR) pour s’insérer dans un répertoire si tristement connu ?

Je l’ai dis à mes étudiants : moi, dont les parents avaient 20 ans en 1968, qu’est-ce que je peux dire de tout ça ? Qu’est-ce que je pouvais bien leur transmettre, mise à part un sinistre répertoire vieux de 50 ans ? J’ai fini par citer, dans une pirouette, un punk rouennais à la renommée plus qu’incertaine – Nono Futur – qui, un jour, avait eu ces jolis vers :

« Les bourgeois assassinent
et puis récupèrent
séchés en vitrine
les héros populaires. »

Dans l’Université de Tolbiac occupée, un grand graffiti semblait répondre à ma question : « Fuck 1968. »

(DR)

Une histoire émancipée

Dans l’amphithéâtre, l’une des réponses est venue d’une collègue, qui face à ma vision relativement pessimiste du rôle de l’historien, me rappelait une chose : non seulement, les années 1968, c’était la Tchécoslovaquie, l’Europe, les États-Unis, mais c’était aussi l’Afrique. Et ces années-là, les rappeler, les documenter tout simplement, les raconter, c’est important. Car elles ont été tout simplement effacées, oubliées. Qui se souvient du « Mai dakarois » ? Parler de tout ça devenait un moyen de montrer les contestations passées.

Un étudiant a renchéri, citant le penseur Walter Benjamin. Pourquoi ne pas considérer, tout simplement, qu’un moment de contestation comme celui de 2018, avec ces cortèges, ces occupations, ces mots d’ordre, était tout à fait le bon moment, justement, pour faire de l’histoire, pour se réapproprier 1968, le relire, le retravailler ?

Utiliser le présent pour réinventer le passé, comme on le fait sans cesse. Et faisant l’histoire des vaincus et des luttes, retrouver le souffle d’émancipation du mois de mai, il y a cinquante ans. Pourquoi pas, même, faire revivre un instant les débats sur l’internationalisme de l’époque, dans notre temps où le « retour de la nation » semble être plus qu’un éphémère effet de mode ? Sortir 1968 de sa célébration officielle – que Emmanuel Macron lui-même avait appelé de ses vœux en octobre dernier ?

« Ils commémorent. On recommence » ?

L'AUTEUR
Nicolas Patin
Nicolas Patin est un historien et maître de conférence à l'Université Bordeaux-Montaigne. Il a publié "Krüger, un bourreau ordinaire" et "La Catastrophe allemande" chez Fayard.

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