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Patrick Rödel : « Pour certains, mai 68 était un projet quasi sacrificiel »
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Patrick Rödel : « Pour certains, mai 68 était un projet quasi sacrificiel »

par Walid Salem.
Publié le 1 mai 2018.
Imprimé le 07 décembre 2021 à 13:58
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Patrick Rödel a été professeur de philosophie, il est désormais écrivain et auteur du blog « A tout lire ». Il a vécu mai 68 avec détachement, entre Bordeaux et Paris, bien qu’il fut élève de l’École nationale supérieure où il a côtoyé Jacques Derrida, Jean-Claude Milner et Judith Lacan.


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J’avais 27 ans, je préparais l’agrégation de philosophie pour la deuxième fois à Paris, à l’École normale supérieure, rue d’Ulm. Je ne saurais me rappeler à quel moment se sont déclenchés les événements de mai 68. Je travaillais pour passer les écrits la dernière semaine d’avril. Ou la première de mai. Je ne sais plus très bien.

Pour moi, les choses commencent après la dernière épreuve, un vendredi [3 mai, NDLR] . Je croise Louis Althusser dans un état épouvantable. Il a dû être hospitalisé le soir même. Je rentre dans ma turne pour me reposer. En fin de journée, je sors avec des copains du côté de la Bastille. Au retour, le quartier latin est bouclé. On laisse la voiture et on rentre à pied.

Patrick Rödel (DR)

En rentrant, au lieu de passer rue Gay-Lussac où se déroulaient les affrontements, on est passé par La Mouffe [nom donné au marché de la rue Mouffetard, NDLR]. Une fois rentré, je me couche et je tombe de sommeil. Une heure après, à peine, j’entends un bordel pas possible dans les couloirs. Des gens qui courent en frappant à toutes les portes. Les barricades de la rue Gay-Lussac venaient de tomber et les étudiants sont venus se réfugier rue d’Ulm. Je revois le directeur de l’école fermer les portes devant les flics en leur disant qu’ils n’avaient pas le droit de rentrer. Ce n’était pourtant pas un monsieur de gauche mais l’inviolabilité du domaine universitaire était respectée.

Le lendemain du 3 mai à Paris (cc/Paille/Flickr)


La grande manif à Bordeaux

Des grenades ont été lancées et ont provoqué une panique générale. Un ordre est donné : il faut cacher les étudiants au cas où les flics reviennent. On les a dispatchés dans toutes les turnes. Dans ma chambre, il y a un étudiant qui s’est effondré sur mon lit et s’est aussitôt endormi, un couple de psychologues qui n’est pas resté longtemps, un étudiant en sociologie à qui il a fallu que je donne un pantalon tellement le sien était abimé par les affrontements.

Il y a aussi un garçon-boucher qui est venu avec des haltères. Je lui ai dit de les laisser et qu’il ne pouvait pas sortir avec. Un de mes amis est là aussi alors qu’il avait sa piaule dans un autre immeuble. Comme il partait le lendemain matin pour un rallye avec sa R8 Gordini, il avait déjà enfilé sa tenue de course. Cette nuit là, j’ai réalisé que quelque chose était en train de se passer.

Le lendemain matin, je vais à Bordeaux passer une semaine pour me reposer avec de retourner à Paris préparer l’oral. Sauf que le jour où je veux repartir, la grève générale vient d’être décrétée. Ce jour-là, mon père m’accompagne à la gare, pas de trains. Ensuite à Mérignac, où je vois partir le dernier avion pour Paris.

Le 13 mai, je vais à la grande manif avec mon père. Il travaillait à la Sécu et était syndiqué Force Ouvrière. C’est un moment très émouvant pour moi. Je ne connaissais plus personne à Bordeaux étant à Paris depuis 5 ans. Je me retrouve avec mon père et ses collègues. J’apprendrai plus tard qu’il y avait aussi Pierre Bergounioux.

Quelques jours après cette manifestation, un collègue de mon père allait partir à un mariage dans le Nord, je l’accompagne pour rentrer à Paris.

Suppression de l’École normale supérieure

J’assiste alors à des réunions et des assemblées générales avec des étudiants parmi lesquels se trouvent Judith Lacan, Jacques-Alain Miller, Jean-Claude Milner… Je dois dire que j’ai vu des choses qui m’exaspèrent un peu, beaucoup même. Mes camarades se transforment en gardes rouges, avec des vêtements quasi-militaires. Certes, je ne suis alors pas très politisé, mais tout cela relève pour moi de postures et d’impostures. Certains s’arrêtaient, dans la campagne, sur la route vers Flins, usine Renault symbole du mouvement de grève ouvrière, pour se changer et enlever leurs habits de bourges !

Souvenir incroyable : dans une assemblée générale, nous votons à l’unanimité la suppression de l’École normale supérieure. Parmi les étudiants, des gens comme moi, en dernière année, qui s’en foutent complètement, et d’autres très sérieux, comme Jacques Derrida !

Qu’est-ce que ça veut dire ? Ça met en cause tout le système éducatif. Est-ce que l’École normale en tant que telle est si emblématique ? Dans ma promotion par exemple, il n’y avait pas de fils d’ouvriers. Ce vote vise le savoir inégalitaire.

Porter la bonne parole

La vie à l’école devient de plus en plus difficile. On n’y dort plus. Je vais me réfugier chez des membres de ma famille à Paris. Un des fils, mon cousin, fait droit à Assas et est très impliqué dans le comité de grève. Quand il me propose de partir fin juin dans l’Est de la France pour faire l’ouverture de la chasse au chevreuil, là, je comprends que c’est fini. Pour que lui décide de partir, ça veut dire que le mouvement est en train de s’essouffler.

Avec lui, j’assiste à une dernière réunion. A la veille des vacances, le mot d’ordre est de porter la bonne parole dans nos lieux de villégiature. Sauf que les lieux de villégiature des uns et des autres ne sont pas des lieux où cette parole peut être audible. C’en est gênant.

Il y a toute une frange de la bourgeoisie qui soutenait le mouvement tant qu’il s’agissait de belles idées, des discussions de l’Odéon. A partir du moment où tu rentres dans le concret et que tu parles d’augmentation du SMIC ou de diminution du temps de travail, c’est le désintéressement total. Du coup, pour certains membres de cette bourgeoisie, l’esprit de 68 a été tué par les ouvriers des usines, les syndicats, et tous ceux qui allaient jusqu’au bout dans un projet quasi sacrificiel.

Les vacances se passent. Je passe l’oral de l’agrégation puisqu’il a été repoussé en septembre. Dans trois jours, je prends mon poste en terminale à Douai. Je suis le prof qui vient de Paris, qui a vécu le mai 68 dans la capitale. Il y a une effervescence encore palpable après ce qui vient de se passer. On passe une année incroyable avec une politisation extrême. Je parle de Marx, de Freud… et tout le monde s’y intéresse.

Je reviens à Bordeaux en 1972 pour être prof à Montaigne. Un matin, je fais un cours sur la fête, la liberté et la révolution. Je suis concentré sur ce que j’écris au tableau. Quand je me retourne, je vois les élèves bavarder entre eux. Je comprends que ça n’intéresse plus personne.

Propos recueillis par Walid Salem

L'AUTEUR
Walid Salem
Walid Salem
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