Jean-Marc Gancille quitte Darwin pour la tentation d’une île
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Jean-Marc Gancille quitte Darwin pour la tentation d’une île

Monsieur transition écologique de Darwin, Jean-Marc Gancille, laisse l’éco-système pour un nouveau « cycle de la vie » sur l’île de La Réunion où il rejoint l’ONG Wildlife Angel. Sa nouvelle conviction est qu’il faut désormais s’adapter aux bouleversements planétaires en cours.

« La parenthèse est fermée ». Jean-Marc Gancille a décidé de quitter Bordeaux où il a cofondé, avec Philippe Barre et trois autres personnes, l’éco-système Darwin à la caserne Niel, rive droite. L’annonce de son départ, faite sur son compte Facebook le 1er juin, a été suivie d’une avalanche de réactions.

Il faut dire que l’activité de ce militant de la décroissance sur le réseau social était essentiellement vouée à son radicalisme écologique au point qu’il a « gancillisé » de nombreux adeptes. Cependant, cet engagement en a agacé plus d’un, des élus politiques visés pour leurs décisions, aux quelques militants écolos qui contestent sa sincérité, en passant par l’Aéroport de Bordeaux dézingué dès l’annonce d’une nouvelle ligne et le stade Matmut surnommé Notre-Drame-du-Lac.

Parmi les crédos du Versallais d’origine, installé à Bordeaux depuis 1999, la nécessité de ralentir est une priorité. Sur cette question, notre rendez-vous l’a très vite mis à l’épreuve. Il a du attendre quelques minutes devant la porte close et, malgré les sms pour annoncer le retard, sa seule réponse était : « Aucun souci. Cool ! »

« On a collectivement échoué »

Les explications à son départ oscillent entre la quête de nouvelles aventures – « j’ai toujours eu des cycles dans ma vie où je rebats les cartes » –, et une certaine désillusion face à la transition écologique, énergétique et alimentaire – « C’est triste qu’on n’ait pas réussi à renverser la donne, on a collectivement échoué ».

« Cette transition, quand bien même Darwin peut être un modèle, elle n’a pas eu lieu face à une résistance du système dominant », regrette Jean-Marc Gancille qui va jusqu’à déplorer « les derniers renoncements de Nicolas Hulot » dans le gouvernement d’Emmanuel Macron qualifiés de « douche froide sur tous les espoirs qu’on a pu nourrir. »

Cependant, au bout d’un long entretien, Jean-Marc Gancille mesure que l’éco-système, dont il possède 1% des actions via la maison-mère Évolution, est confronté à des limites dans le système économique actuel :

« Ce n’est pas un mystère. J’ai toujours été cohérent sur cette ligne. Je pense qu’on aurait pu et dû consolider le modèle de Darwin et approfondir notre modèle économique à travers une vraie sobriété et une intensification de nos visions sur le site, et d’aller jusqu’au bout de notre logique. Quitte à ne pas s’étendre et l’essaimer ailleurs comme à Paris, Saint-Vincent-de-Paul, Cenon… »

Mais le futur ex-directeur de la transition écologique de l’éco-système relativise, reconnaissant que « Darwin est accaparé par sa survie » :

« Comme on est sur un modèle où nous sommes sur des activités faiblement rentables, la masse salariale ne peut tenir qu’à travers ce développement qui devient une nécessité économique. J’aurais préféré ne pas en avoir besoin. Développer des lieux comme Darwin ailleurs avec les mêmes idéaux, pourquoi pas. »

Darwin vitrine

« Le système dominant », Jean-Marc Gancille le digère mal aussi au niveau de la politique locale. « A un moment donné, on nous a donné l’espoir que notre utopie pouvait se déployer, et aujourd’hui on veut nous couper les ailes », regrette-t-il en parlant d’une « certaine forme de cynisme qui l’emporte ».

« Darwin a été une très belle vitrine à Bordeaux du temps où il ne bousculait pas trop les intérêts, notamment économiques, financiers et politiques. »

Cette vitrine a en effet connu les visites des ambassadeurs d’autres pays, a été inscrite sur les tours touristiques, et est devenue la deuxième attraction la plus demandée à l’office de tourisme de Bordeaux après le miroir d’eau.

« Si on s’arrête au fait que des types en segway viennent jusqu’à Darwin pour boire un café bio, on peut le regretter. Mais si ça attire, si ça questionne, si ça interroge, si ça éveille la curiosité, et si par la même occasion, ça fait passer des messages, je crois qu’on est dans notre rôle. »

Le lieu a été reconnu « parce qu’on dérangeait moins », ajoute-t-il. Depuis, la Caserne Niel a connu les tensions avec Bordeaux Métropole Aménagement (BMA), un épisode très mal vécu par les Darwiniens. Pour Jean-Marc Gancille, « la raison est profondément culturelle ». Bien qu’il salue le soutien d’Alain Juppé dans les premières années du projet, « l’inertie administrative et l’incompréhension profonde de l’ADN de l’écosystème n’ont pas permis de lever les tensions ».

Jean-Marc Gancille (WS/Rue89 Bordeaux)

« Loin d’être la machine à cash qu’on imagine »

Face à ces difficultés, et aussi aux critiques, il assure qu’ « aucun lieu de cette dimension n’a assumé autant l’intégration d’externalités négatives dans son modèle. […] La jalousie et les idéaux hors-sol emmènent à des incompréhensions et je suis au regret de voir que je n’ai pas pu les lever toutes ».

En effet, hormis les velléités des puissants aménageurs, les critiques ont régulièrement assailli l’éco-système et pointé sa rentabilité soupçonnée de nombreux avantages.

« Ceux qui jetteront un coup d’œil sur nos comptes verront qu’on est loin d’être la machine à cash qu’ils imaginent », se défend Jean-Marc Gancille qui est « fier que le modèle de Darwin ait intégré au maximum de la soutenabilité économique les enjeux écologiques ».

Parmi les nombreuses attaques qu’a connues l’éco-système, le texte publié par les Amis de Bartleby, l’accusant d’une « juteuse affaire immobilière maquillée par des publicitaires en une étrange promesse de rédemption écologique », a laissé un goût amer :

« Il y a une vision à laquelle j’adhère et c’est la raison pour laquelle j’étais heurté par ce pamphlet. Je l’ai trouvé injuste au regard de ce qu’on avait fait par ailleurs. Il y avait un côté diffamatoire et anonyme détestable. […] La méthode est très habile et malhonnête. Les faits sont justes, mais ils sont assemblés de telle sorte qu’ils passaient sous silence tout le reste. […] Lorsqu’on a proposé une discussion publique sur les thèmes qu’ils mettaient en avant, ils ont refusé. Se référant à des penseurs que je respecte, j’ai trouvé ça frustrant. »

Aux avants-postes

Celui qui a démarré à Paris un parcours professionnel qu’il juge « formaté » – « J’ai fait mes études dans un milieu familial bienveillant et une enfance heureuse, je ne me posais pas trop de questions à vrai dire » –, a éprouvé rapidement « une frustration et une gêne par rapport à la finalité que servaient les compétences en cours d’acquisition ». Puis il a connu « un vrai déclic » lors de sa rencontre avec Philippe Barre. Aujourd’hui, il tourne une page.

La nouvelle s’écrira avec la volonté d’ « agir pour les animaux et la biodiversité » et « à titre bénévole » assure l’intéressé. Il a choisi La Réunion pour rejoindre l’ONG Wildlife Angel dont il est vice-président, qui lutte contre le braconnage de la faune africaine. Il proposera également des missions de consulting à Terres australes et antarctiques françaises dont le siège est sur l’île, « un territoire aux avants-postes du réchauffement climatique qui concentre tout un tas de problématiques qu’on aura à gérer assez vite aussi ici ».

Son successeur, pas encore désigné, « ne sera pas le même profil mais écrira un autre moment de l’histoire ».

« Ce qui est sûr est que la personne devra évoluer dans un milieu économique et le respecter, ça ne marchera pas avec un altermondialiste pur jus. »

Avis aux candidats, à qui il faut rappeler un critère important : celui « d’être barro-compatible » s’amuse le partant qui précise « rester un complice à la vie avec Philippe Barre et que d’autres projets communs liés à Darwin sont dans les cartons ».

L'AUTEUR
Walid Salem
Walid Salem
Co-fondateur de Rue89 Bordeaux et directeur de la publication

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