Gilets jaunes : après les violences à Bordeaux, la justice a la main lourde
Société 

Gilets jaunes : après les violences à Bordeaux, la justice a la main lourde

Le tribunal correctionnel de Bordeaux a condamné ce lundi à de la prison ferme trois personnes jugées en comparution immédiate pour violences envers les forces de l’ordre, et deux autres pour vol lors du sac de l’Apple Store. Des peines « très sévères », estime la défense, selon laquelle les juges ont voulu faire des exemples avant l’acte V des Gilets jaunes.

« Que vous est-il arrivé pour que deveniez des barbares ? » Ce terme choc, Marie-Madeleine Alliot, procureure de la République, n’hésite pas à l’employer à plusieurs reprises ce lundi devant le tribunal correctionnel de Bordeaux, où 5 personnes sont jugées en comparution immédiate.

Elles ont été arrêtées samedi, après les manifestations des gilets jaunes, des lycéens et la Marche pour le climat, lors de scènes de batailles rangées et de pillages inédites dans le centre de Bordeaux. Sur les 56 personnes placées en garde à vue ce week-end, la plupart ont été relâchées, sauf celles suspectées de violence.

La procureure s’adresse à Alexandre B. et Erwan P. : ces deux jeunes gens (25 ans) sont accusés de violences et outrages envers les forces de l’ordre – ils auraient jeté des bouteilles sur des policiers (ce qu’ils nient) et les ont insultés.

Chèvres et moutons

« Nous tous on est des moutons, vous vous êtes des chèvres », reconnaît leur avoir crié Alexandre, et il s’en excuse. « J’étais révolté », précise cet ouvrier qui rêvait de rallier les policiers au mouvement des Gilets jaunes. Son ami Erwan, maçon de son métier, rejette lui tout en bloc, à part le fait d’avoir bu quelques bières…

Face à eux au tribunal, Romain Chappis-Peron, gardien de la paix touché au ventre par une bouteille (sans que la blessure ne donne lieu à une interruption de travail), n’a pas souhaité porter plainte. Mais il décrit une « scène de chaos » sur le cours Victor Hugo, dans le centre de Bordeaux, où les forces de l’ordre se sont retrouvés confrontés à des « manifestants hostiles, jetant des projectiles et leur] tenant des propos haineux ». Alexandre et Erwan ont été identifiés à quelques dizaines de mètres, et arrêtés.

Cours Alsace-Lorraine, la fumée des feux alimentés à la hâte se confond aux gaz lacrymogènes (BG/Rue89 Bordeaux)

Au même endroit a aussi été interpellé Damien S., pour des motifs similaires – il a « continué à participer à un attroupement après sommation de dispersion », a « déposé des poubelles dans la rue pour entraver la circulation », et aurait lancé un pavé sur les gendarmes – ce qu’il conteste -, sans causer de dommage corporel. On a en outre trouvé sur ce trentenaire un masque à gaz et un couteau.

Récidive

Condamné par le passé à cinq reprises pour des faits de violence, Damien, 30 est un ancien toxicomane en cours de sevrage, et s’est, selon son avocate, Marine Garcia, retrouvé là « par curiosité mal placée ».

« Il était aux premières loges d’un fait divers sans s’être préparé à cela. Le couteau est celui avec lequel il mange tous les jours ; et on peut le croire lorsqu’il vous indique avoir trouvé par terre ce masque marque du nom de Joris. »

L’avocate invite le tribunal à prendre une « décision éclairée » en veillant à la personnalité de son client :

« Il est sous traitement à la méthadone, va pour cela tous les jours au CEID (uen association d’aide aux personnes toxicomanes, NDLR). Il a réussi à se sortir de la drogue en 2014, a un contrat de location en couple, et n’est pas oisif (il fait des petits boulots à côté du RSA). Le condamner à de la détention, c’est risquer de le désinsére. »

Mais Marie-Madeleine Alliot plaide de la prison ferme envers le jeune homme :

« Ce n’est pas parce qu’il vous manque votre traitement de substitution que vous devez être considéré comme une victime », lui lance-t-elle.

Contre les trois hommes « qui se sont rendus coupables de faits attentatoires à la démocratie », elle requiert des peines de prison ferme avec mandat de dépôt, espérant prévenir de la sorte « tout risque de récidive » des inculpés lors d’un éventuel acte V des gilets jaunes, samedi prochain.

Croquer la pomme

De même, la procureure s’indigne lors de la projection à l’audience des images de vidéosurveillance du sac de l’Apple Store. Elle relève la préparation du méfait, les manifestants ayant selon elle dressé une barricade en haut de la rue Sainte-Catherine pour ralentir l’intervention de la police. Mais aussi l’acharnement des pillards, qui ont mis de longues minutes et employé plusieurs moyens (pavé, panneau de signalisation…) avant de trouver la faille

« Je n’ai jamais vu dans ma carrière professionnelle des actes de barbarie de ce type », estime la procureure, soulignant que le gérant et trois salariés se trouvaient à l’intérieur du magasin (mais ils n’ont pas été agressés, et Apple ne s’est pas portée partie civile) .

Sur les dizaines de personnes qui participaient à ce saccage, seulement trois ont été pour l’heure interpellées (dont un mineur), et deux comparaissent ce lundi. Si on ne les reconnait pas sur les vidéos, ils ont été pris en flagrant délit, alors   que la plupart des personnes les plus actives ont rapidement pris la fuite.

« Ceux qui sont jugés ne sont pas les plus violents », estime donc Marine Garcia, également avocate d’un des deux prévenus. Ni l’un ni l’autre n’ont manifesté avec les Gilets jaunes, et très peu des pillards visibles sur les images ne portaient.

« Le dernier con, c’est moi »

Sadio K., 18 ans, affirme être passé là par hasard, au moment où les casseurs réussirent à pénétrer dans l’Apple Store, et en profite pour voler une tablette, seul objet laissé sur place. « Je n’aurais pas dû suivre le mouvement », regrette à l’audience le jeune homme, actuellement sans emploi ni casier judiciaire.

« Le dernier con qui est rentré tout seul, c’est moi », déplore le second prévenu, Julien L., 32 ans. Il ne peut se tenir debout depuis son arrestation mouvementée, dans laquelle ses lunettes ont aussi été cassées.

Une fois dans l’Apple Store,  le jeune homme, déjà condamné pour violences légères et escroquerie par le passé, ramasse une enceinte audio, « incompatible avec [son] téléphone, un Samsung », soupire-t-il…

Son avocate demande la clémence pour Julien, qui souffre de problèmes physiques et psychiatriques, et traverse une période familiale et personnelle très délicate. Elle supplie le tribunal de ne pas céder à « la pression politique » dans le sens de jugements sévères. « Personne ne comprendrait que vous ressortiez libre de cette enceinte », affirme au contraire Marie-Madeleine Alliot.

Fermeté

La présidente penche finalement pour la fermeté : du côté des manifestants, Damien est condamné à 3 mois de prison avec mandat de dépôt – synonyme d’incarcération immédiate, sans aménagement de peine possible. Alexandre et Erwan écopent eux de 6 mois, dont 3 avec sursis, avec passage devant un juge d’application des peines, ce qui permet une alternative à l’enfermement (sauf en cas de récidive).

Dans l’affaire de l’Apple Store, Julien, récidiviste, est condamné à un an de prison, dont 6 mois avec sursis. Sadio devra lui exécuter 4 mois de prison ferme, avec mandat de dépôt.

« Très sévère pour un primo-délinquant et jeune majeur, commente la défense. Il va commencer sa vie pénale dans une prison pour aldutes, pas sûr que cela lui donne de bons contacts pour la suite. »

« Le tribunal a voulu faire de l’exemplarité et répondre à la demande du public, commente Marine Garcia. Mais ce ne sont malheureusement pas les plus impliqués, les plus casseurs et les plus violents qui partent en détention.Il fallait un grand coup d’éclat répressif. Avec les mêmes faits et les mêmes personnalités dans un autre contexte que celui des Gilets jaunes, on n’aurait pas eu les mêmes peines. »

Back to Virsac

Le contexte à lui aussi pesé lors de la condamnation jeudi dernier par le même tribunal de trois Gilets jaunes arrêtés après la dégradation du péage de Virsac. Ni militants du Grand Soir, ni casseurs patentés,  ces trois jeunes gens ont été qualifiés par Sylvie Guedes, procureure de la République, de « M. Tout le Monde » :

«Ils ont fait des études, ont des projets professionnels, sont insérés et décident de prendre part au mouvement (le blocage de l’autoroute A10 au péage de Virsac). Mais ils ont assez lâchement profité de l’état de siège (les gilets jaunes tenaient les forces de l’ordre à distance du péage, NDLR) pour simplement piller les locaux de la société Vinci. »

Clément B., Thomas B. et Jordan S. – respectivement 25, 28 et 29 ans – comparaissaient pour vol avec effraction et en réunion. Dans la nuit du 19 au 20 novembre, ils ont pénétré dans les locaux administratifs de Vinci au péage de Virsac (Gironde) de la nourriture, des outils, des vêtements, un ordinateur et un coffre-fort qui ne contenait que des clés. Les trois hommes, qui ont jeté dans la Garonne tout le matériel (sauf des vêtements estampillés Vinci), ont reconnu les faits, et s’en sont excusés à l’audience.

Les services d’une raquette

Ils ont été interpellés le 4 décembre grâce à l’ADN laissé notamment sur la raquette de Jordan – emportée « pour renvoyer les grenades » des CRS, il s’en est servi pour casser la vitre des bureaux, et l’a abandonnée sur place. Or ce mécanicien sans emploi a un casier judiciaire (le seul des trois dans ce cas) : condamné en 2013 à huit ans de prison pour violence volontaire ayant entraîné la mort sans intention de la donner, il est sorti de prison en 2015.

Habitants de communes du nord de la Gironde, ces trois jeunes gens sont sans enfants et vivent chez leurs parents du fait de revenus modestes – Clément a un CDI de jardinier municipal payé au SMIC, les deux autres sont au chômage, Thomas entre deux missions d’intérim, Jordan pour monter son entreprise (un garage de voitures de rallyes) et construire sa maison.

« Excités »

Aucun n’a brandi à l’audience de motivation sociale ou politique. Seul Jordan a endossé le gilet jaune dès le 17 novembre. Les deux autres l’ont rejoint « par curiosité », pour passer la soirée sur place. Lorsque celle-ci a dégénéré – la barrière de péage vandalisée et incendiée -, les trois jeunes se sont introduit dans les bureaux de Vinci.

« Cela nous a excité de voir les gens casser, ça nous a donné envie de casser » à notre tour, a tenté de justifier Thomas, qui s’était rendu à Virsac simplement « armé » d’un pack de bières et des pneus à enflammer – « pour se réchauffer ».

L’influence de la foule était au cœur des plaidoiries des deux avocats de la défense. Maître Alexandre Novion a supplié le tribunal de « remettre l’affaire dans son contexte » :

« Il y avait jusqu’à 2000 participants à cette action, avec parmi eux des casseurs incendiaires qui n’étaient là que pour détruire par le feu, et ne sont pas prêts de venir devant votre tribunal. Alors on fait avec ce qui reste, des jeunes gens qui viennent répondre de rapines. »

« Exemplaire »

Les trois prévenus sont en effet pour l’instant les seules personnes interpellées au péage de Virsac, qui a été pendant quelques jours un des bastions de gilets jaunes, et où le ministre de l’intérieur Christophe Castaner s’est récemment rendu (en hélico).

Sans vouloir « faire le procès d’un mouvement de protestation populaire » ni exiger une condamnation « exemplaire », Sylvie Guedes demande « une grande fermeté » car « la liberté de manifester des uns s’arrête aux droits des autres, notamment les droits de propriété de Vinci notamment ». Elle réclame 6 à 8 mois de prison avec sursis pour Clément et Thomas, et 18 mois de prison ferme pour Jordan, en état de récidive légale.

Ce dernier est finalement condamné à un an ferme avec mandat de dépôt, ses deux camarades à 6 mois avec sursis et 1000 euros d’amende. Vinci a obtenu le renvoi de l’affaire au civil pour les dommages et intérêt.

L'AUTEUR
Simon Barthélémy
Simon Barthélémy
Journaliste, rédacteur en chef de Rue89 Bordeaux

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