Bruce Bégout : « Le Gilet jaune signale un accident social »
Entretien 

Bruce Bégout : « Le Gilet jaune signale un accident social »

Maître de conférences à l’université Bordeaux III, Bruce Bégout est écrivain et philosophe travaillant sur les phénomènes urbains. Rue89 Bordeaux l’a rencontré un samedi, à quelques mètres de la place de la Bourse, lieu de rendez-vous des Gilets jaunes, pour parler de ce « phénomène inédit ».

Bruce Bégout (DR)

Rue89 Bordeaux : Êtes-vous Gilet jaune ?

Bruce Bégout : En premier lieu, je m’interroge sur ce qu’est un Gilet jaune. Le mouvement est assez complexe et parfois même contradictoire. J’aurai du mal à dire que je suis Gilet jaune. En revanche, dès ses débuts en novembre, alors que beaucoup ont vitupéré d’emblée contre ces manifestations, je comprenais ce mouvement et ce qui était de la compréhension est devenu de la sympathie. Dans ce sens là, je peux affirmer que je suis loin d’être un non-Gilet jaune.

Comment analysez-vous ce phénomène ?

C’est un phénomène social, sans conteste. Politique aussi et économique. Tout le monde s’accorde à dire que, depuis Mai 68, il n’y a pas eu un tel mouvement social, bien qu’il soit très différent de Mai 68 dans sa représentation politique et territoriale. Ce qui est remarquable, c’est que ce soit un phénomène qui dure. Il y a eu des réactions de contestation, mais qui ne se sont pas inscrites dans la durée. Celui des Gilets jaunes témoigne d’un malaise profond dans la société française et, selon moi, dans la société européenne aussi. C’est plus qu’un phénomène, c’est un événement.

Du jamais vu en France

Qu’est-ce qu’il a de particulier pour durer ?

Il dure parce qu’il correspond précisément à des inégalités et à des injustices qui sont profondes dans notre société. Si ce n’était qu’un phénomène du à une sorte d’intoxication, comme certains le croient, ça ne durerait pas. Ça dure parce qu’il renvoie à quelque chose de réel, économique et social. Ça dure parce qu’il est en phase avec des revendications qui viennent de loin et qui ont été souvent tues, refoulées ou réprimées. Ces revendications s’expriment maintenant de manière parfois violente en raison aussi de la répression tout aussi violente de cette colère qui couvait depuis 30 ans.

Depuis le début des années 90, je fais ce constat : la manière dont on conçoit le développement économique et territorial ne peut pas fonctionner. Rappelez-vous la fracture sociale de 1995 ! Les problèmes sont toujours là. Rien d’étonnant que cela dure.

Une manifestation des Gilets jaunes à Bordeaux (WS/Rue89 Bordeaux)

Il y a pourtant eu des mouvements sociaux depuis 1968, récemment Nuit debout et les manifestations anti-loi travail…

Le mouvement des Gilets jaunes est beaucoup plus représentatif et son assiette sociale est beaucoup plus large. Les manifestations contre la loi travail étaient menées par des syndicalistes. Bien évidemment ça concernait tout le monde, mais la représentativité était beaucoup plus monolithique.

Aujourd’hui, ceux qui composent les Gilets jaunes sont extrêmement divers : du travailleur précaire au patron de PME, de l’intellectuel à l’enseignant, des employés dans le privé comme dans le public, des jeunes aux retraités… On n’a jamais eu une telle diversité dans la représentativité sociale. Contrairement à Mai 68, mené par des étudiants et des ouvriers, on voit là des papis et des mamies qui contestent. C’est du jamais vu en France.

Il y a des gens qui votent à gauche et des gens qui votent à droite, et pas pour des revendications nationalistes. Il y a des gens qui détestent les mouvements de contestation sociale et qui se retrouvent dans ce mouvement là. Ils ont changé d’avis sur la contestation qui n’était pas dans leur culture. Ils approuvent aujourd’hui ce qui se passe.

Les injustices laissent des traces

Comment l’expliquez-vous ?

Tous voient concrètement que, discours après discours, gouvernement après gouvernement, politique après politique, rien ne change ! Ils ne sont pas dupes. Ils voient que leur pouvoir d’achat se réduit. Ils voient que les efforts qu’on leur demande ne sont pas équitablement partagés… Ces faits ne pourront pas être estompés par des beaux discours.

A partir des années 1980, depuis le gouvernement Laurent Fabius, on entend : “On va faire des efforts mais vous allez voir les choses vont s’améliorer.” Depuis, beaucoup de richesses ont été créées, où sont elles ? Regardez le développement des zones industrielles. Il y a donc beaucoup d’entreprises qui ont été créées, et des Français ne voient rien de cette richesse. C’est cette question économique qui nourrit le feu de cette contestation. Depuis 40 ans ça ne change pas, voire ça se détériore.

C’est ce qui explique toute cette violence ?

La question de la légitimité de la violence est très complexe. Je vois des gens qui jusqu’à présent avaient des casiers judiciaires vierges, des gens bien, des ouvriers, des infirmiers, des employés… qui se sont mis à balancer des pavés et casser des choses. Ça témoigne d’une grosse colère.

Il faudrait retourner la question : le dialogue est tellement à l’arrêt que si les gens demandent les choses sans violence, ils n’obtiennent rien. Dès qu’ils commencent à casser, ils obtiennent la suppression de la CSG et les taxes sur les carburants. Donc qui légitime la violence ? C’est le gouvernement lui-même dans ce cas.

Quant aux violences policières, elles sont inacceptables. Qu’on arrête les casseurs, pourquoi pas. Mais tirer sur les manifestants ! Quand on voit le profil des blessés, ce sont des citoyens ordinaires. Ça va laisser des traces ces injustices. Il y a une disproportion totale entre le problème et la réponse.

La vraie violence est plus dans la fermeture de l’usine Ford que dans quelques boules de pétanques trouvées dans le coffre d’une voiture.

Les Gilets jaunes : un phénomène inédit (WS/Rue89 Bordeaux)

Il y a une lame de fond

Des intellectuels, comme Edgar Morin, ont dit qu’il n’y a pas d’idée directrice à ce mouvement. Vous êtes d’accord ?

Ils devraient revoir l’histoire des luttes sociales : la révolution de 1848, la Commune de Paris en 1792, etc. Ils verront que ça commence avec des choses qui ne sont pas très claires. Très souvent, les intellectuels croient que les gens pensent comme eux. Ils projettent sur les autres leurs propres motivations.

Il faut plutôt essayer de comprendre les motivations. Il y a des idées bien sûr ! Le système représentatif ne fonctionne plus. Le modèle néo-libéral installé depuis 1980, les gens n’en veulent plus. Quelle est alors la légitimité d’un tel système ? Un gouvernement n’est légitime que s’il représente les aspirations du peuple souverain.

Quelle idée ressort de ces aspirations ?

Une idée ? Le système doit être plus représentatif pour permettre une prise en compte plus directe, plus précise et plus honnête des désidératas du peuple pour parvenir à une égalité sociale et fiscale !

Évidement, chacun, ici ou là, essaie d’orienter le mouvement dans son sens, mais ça c’est de bonne guerre. Quand on regarde 1789, 1830, 1848, la Commune et toutes les autres révoltes, même en 68. Ça a toujours été le cas.

On a vu en décembre des slogans anarchistes, des mouvements d’extrême gauche. On voit que l’extrême droite essaie de se faire une place. Mais les gens sur les ronds points, ça leur passe au-dessus de la tête. Il faut s’extraire de ces querelles groupusculaires et voir à l’échelle de l’histoire les lames de fond. Et là il y en a une, il faut être aveugle pour ne pas voir qu’elle va dans une direction.

Vous semblez dire que la pensée du mouvement est pure ?

Il y a peut-être des propagandes. Un ministre avait dit qu’il y avait de la manipulation en citant RT France par exemple. C’est peut-être une vision urbaine. Parce que dans le monde rural, on est loin de tout ça. Qu’est ce qu’on appelle manipulation ? Tout est sélection de faits, tout est interprétation. Notre système perceptif est une manipulation. On manipule des données et on les interprètent en fonction de nos intérêts. On évoque la manipulation, y a-t-il quelque part une vérité objective ? Qui l’incarne ?

Il y a bien sûr des manipulations honteuses et fausses. Chacun est en mesure d’interpréter les faits en fonction de son histoire et de son affect. Il y a toujours eu dans les mouvements des gens qui avancent leurs pions. C’est de la politique. J’ai confiance dans le citoyen lucide. Après s’il se fait manipuler, il s’en rendra compte et il sera vacciné. C’est ça l’esprit critique. Il faut laisser les gens prendre leur responsabilité. Sinon on ne peut pas être démocrate !

Notre système démocratique fait quand même confiance à la capacité de juger en son âme et conscience du citoyen lambda pour qu’il choisisse le meilleur candidat. Sinon on n’a qu’à inverser et mettre en place une équipe d’experts qui prend toutes les décisions, mais ce ne sera plus de la démocratie.

Le RIC, une demande phare des Gilets jaunes (WS/Rue89 Bordeaux)

Un forme inédite

Le gilet jaune, une manifestation rituelle le samedi… que pensez-vous de la forme de cette contestation ?

La plupart de ceux qui participent à ce mouvement sont des salariés. Ils ne peuvent pas se permettre de perdre une partie de leur salaire. Regardez ceux qu’on interpelle. Ce sont des ouvriers, des employés… Ce sont des gens qui travaillent.

Cette forme est inédite. Porter un gilet jaune est inédit également. L’idée que l’invisible devient visible. L’idée d’une réflexion de lumière. L’idée d’une identification lors d’un accident, sauf que là, l’accident est social. La forme est inédite. La temporalité aussi est inédite.

Ce qui est inédit également c’est le refus des représentants. C’est un mouvement très horizontal. Il y a un refus du chef providentiel. C’est pour cela que le mouvement n’est pas populiste. Il est globalement porté par des idées de gauche : le conseillisme, les assemblées citoyennes…

Bien sûr, certains voudraient être chef comme Eric Drouet. On voit également Etienne Chouard. Ce sont des seconds couteaux. Chouard, qui n’est pas un véritable penseur, a trois obsessions qu’il répète en boucle. Ces pamphlétaires, des polémistes, ce ne sont pas des penseurs politiques. L’idée du RIC existe depuis très longtemps, on la trouve déjà au XVIIIe siècle.

Est-ce que le référendum d’initiative citoyenne (RIC) est un mode opératoire fonctionnel ?

Ça dépend comment il est fait et dans quelles circonstances. Mais sur des questions fondamentales, il faut une consultation du peuple. C’est plutôt sain. Et que la forme de la consultation soit l’initiative du peuple. Qu’on se débarrasse des formulations qui orientent les réponses dans le sens de celui qui pose la question.

L’idée qu’il puisse y avoir une forme de démocratie directe n’est pas nouvelle. Mais, tout comme le revenu universel, ça dépend du modèle choisi. Vu la complexité des sociétés modernes, il faut qu’il y ait un système représentatif. Il faut déléguer le pouvoir.

Quel avenir pour ce mouvement ?

Je suis à la fois optimiste et pessimiste. La capacité de mobilisation est un signe de fraicheur démocratique. Le mouvement continue en dépit des interpellations et des blessés.

Je suis pessimiste parce que, en face, les politiques sont totalement paralysés dans des schémas d’explication. Je suis pessimiste sur les réponses que le système politique et économique peut apporter. Si on ne prend pas en compte la puissance, la profondeur et la constance de ce mouvement, il reviendra de manière encore plus violente. Tant que les inégalités n’auront pas été changées, rien ne changera fondamentalement.

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L'AUTEUR
Walid Salem
Walid Salem
Co-fondateur de Rue89 Bordeaux et directeur de la publication

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