Concours de nouvelles : « Heureux qui comme Ulysse » de Guillaume Berninet
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Concours de nouvelles : « Heureux qui comme Ulysse » de Guillaume Berninet

Arrivée à la 16e place du concours organisé par Rue89 Bordeaux sur le thème Bordeaux en 2050, « Heureux qui comme Ulysse » de Guillaume Berninet est la deuxième des dix nouvelles publiées ici. Les 13 premières ont fait l’objet d’une publication aux éditions Do.

Liste des nouvelles publiées sur Rue89 Bordeaux

« Le désir de Mansour » de Vincent Bordas
« La renaissance verte » de Elodie Paillé
« Heureux qui comme Ulysse » de Guillaume Berninet
« Il n’y a pas d’âge pour aimer » de Sylvain Durand
« Stalk story » de Florence Rivières
« Ressac » de Olivier Voyé
« C’est le moment » de Jesse Mellet
« L’appel » de Léa Carayon
« Nuages d’opprobre sur le cuisinier » de Antoine Vuarier
« La chasse est allumée » de Mélodie Lavrador

La visite guidée « Entre histoire et modernité » commence, et c’est ainsi que j’entre plus profondément dans Bordeaux, que je redécouvre la ville que j’ai quittée une trentaine d’années auparavant.

« Nous voici sur la place de la Bourse, qui fut construite au XVIIIe siècle et inaugurée en 1949 sous le nom de “place Royale”. Elle devait servir d’écrin à la statue équestre du roi Louis XV, chef-d’œuvre du sculpteur Jean-Batiste Lemoyne, mais cette dernière fut hélas fondue pour en faire des canons lors de la révolution française. Elle fut remplacée en 1869 par l’actuelle ”fontaine des Trois Grâces” que vous avez devant vous, représentant les filles de Zeus. Dessinée par… »

Je loge dans un hôtel près de la gare, et je n’ai rien trouvé de changé à cette ville de la gare à cette place. Pourtant il n’y a désormais plus de voiture, interdites dans toutes les grandes métropoles françaises depuis 2034, alors de nombreux passants déferlent dans les rues, mais c’était déjà le cas quand je suis parti. C’est comme si, malgré tout l’embellissement, et en particulier celui des quais que la ville avait vécu au début du XXIe siècle, celle-ci m’attendait, inchangée. Alors tout naturellement, face à cette fontaine, resurgissent en moi les souvenirs qui remplacent l’image du présent par celle du passé, un passé non plus historique, mais purement subjectif. Ce passé-là, où j’étais bien jeune, était plus agité, comme si j’étais mu par un impératif, celui de remplir à ras bord mon existence face à la mort que je sentais pressante et inéluctable. Désormais, je sais que tout cela est bien vain.

À cette époque, j’avais des difficultés à me fixer avec une seule femme. Soit je me lassais, soit elles me quittaient pour un meilleur parti. Alors j’enchaînais les relations, sans trop savoir pourquoi. Peut-être que j’avais peur d’être seul, peur de me faire engloutir par la ville. Je rencontrais donc beaucoup de femmes. Nous échangions nos numéros dans un bar sombre et embrumé, dans les recoins d’une soirée particulièrement arrosée, ou bien même dans les méandres des sites de rencontre sur internet. Et c’est ici même, sur la place de la Bourse, devant la fontaine des Trois Grâces, que nous nous retrouvions. Souvent, je ne savais plus trop à quoi elles ressemblaient, alors ce n’étaient pas des prénoms que je rejoignais, mais des vêtements, des indications, telles que la femme à l’écharpe rouge ou celle au parapluie kaki. Elles furent sans doute trop nombreuses. Car même si certaines ont pu compter dans ma vie, ont pu y inscrire quelque chose comme on écrit sur l’écorce d’un arbre à la pointe d’un canif, je ne saurais me souvenir de toutes, ni même savoir combien elles étaient. Me reviennent par petites vagues scintillantes ces légers détails qui ont pu faire que c’était bien vers elles que j’allais d’un pas plus ou moins assuré selon les affinités créées au préalable. Puis nous allions prendre un verre à peine plus loin dans la ville, sur la place Saint-Pierre, sur celle du Parlement, ou bien même dans la rue Saint Rémi. Peut être que ces lieux, eux non plus, n’ont pas changé.

« Vous avez des questions ? »

La guide me fait revenir dans le présent, cette réalité désormais mienne, celle d’un étranger en terre familière.

« Nous allons donc pouvoir nous diriger vers la place des Quinconces. »

Face à la place de la Bourse, j’aperçois le miroir d’eau, ce qu’il est devenu. Créé je crois peu avant mon départ de la ville, aucun de mes souvenirs n’y est lié, je pense d’ailleurs ne jamais y avoir mis les pieds. Ce miroir aux ondulations fluctuantes n’a semble-t-il guère changé, si ce n’est qu’il est désormais encerclé d’une serre à peine visible pour éviter les éventuels virus qui ont fait leur apparition il y a une dizaine d’années suite au réchauffement climatique. Nous évitons même à présent, et ce partout en occident, de nous serrer la main ou de nous faire la bise entre inconnus.

Longeant les quais, nous nous arrêtons devant les deux colonnes, « rostrales » dit la guide, qui font face à la Garonne.

« Surplombées de la statue de Mercure et de celle d’Artémis, représentant le commerce pour l’une et la navigation pour l’autre, elles étaient destinées à être vues des marins pour leur annoncer leur entrée dans Bordeaux. »

Puis nous traversons la place des Quinconces, nos pas crissant sur les graviers, et tandis que la guide continue son discours, « le nom de la place est dû à la disposition en quinconce des arbres », je m’évade de nouveau dans mes souvenirs. Souvent j’ai traversé cette place. J’ai vécu un peu plus loin, vers le jardin public, et je l’ai souvent parcouru, passant toujours, m’arrêtant bien peu, me mêlant indifféremment à la vie des autres, aux manifestations bruyantes, une fête foraine par ci, une foire à la brocante par là, de temps en temps la venue d’un cirque.

Nous nous arrêtons devant l’un des deux bassins, au pied du monument aux Girondins, « érigé entre 1894 et 1902… ». Devant ces enchevêtrements de femmes, d’hommes, d’enfants, et de chevaux, ces reflets verts et bruns, ces miroitements argentés que le soleil fait briller à travers le prisme de l’eau qui gicle, qui s’étale, me viennent des instants qui bruissent, qui frétillent, des épisodes distincts comme un paquet de bonbons multicolores. Attendant d’être choisis. Mais c’est par cette eau omniprésente que me revient, malgré moi, ce moment de pluie intense, une averse d’une nuit d’été, où nous traversions cette place déserte, elle et moi. Sans parapluie, nos vêtements trempés, et alors même que nous étions pressés, que nous devions rentrer au plus tôt chez moi pour nous mettre à l’abri, nous avions décidé, sur un coup de tête, et puisque trempés pour être trempés, autant y aller de bon coeur, de nous jeter, tout habillés, dans le bassin, les statues nous toisant fièrement, seuls témoins de ce moment de folie et de cette interdiction bravée.

Mais qui était donc cette femme ? Comme le fil d’une pelote qu’on déroule, les pages d’un livre qu’on feuillette, je retrouve l’histoire de cette relation, et ce jusqu’à sa fin : c’était la femme qui m’avait fait quitter Bordeaux trente-deux ans plus tôt.

Comment avais-je pu oublier ?

« Notre prochaine destination est le pont Jacques-Chaban-Delmas, qui nous permettra de découvrir les nouvelles constructions de la rive droite, et de faire un bond dans la modernité. Nous allons prendre le tramway pour nous y rendre. »

Je suis le groupe comme un fantôme, je ne suis plus vraiment là, submergé par ce passé que j’avais fui pour se rappeler à moi, là, maintenant, furieusement.

Ce moment de folie, ce bain de minuit inopiné, résume bien la relation que nous avons pu avoir. J’étais lassé des histoires éphémères et pourtant j’allais droit dans le mur avec elle, je le savais, mais je le voulais, vivre une histoire trop vite, trop intense, jusqu’à se brûler les ailes. À cette époque j’étais en manque de cet amour passionné, irraisonné, qui nous fait toucher l’amour tout aussi violemment que la haine. Nous nous aimions jusqu’à nous étreindre aussi fort que l’étaient nos disputes, jusqu’à ce que nos caresses soient aussi apaisantes que nos coups bas étaient destructeurs. Comme un boomerang, je n’arrivais pas à la quitter, elle me revenait toujours. Alors j’ai mis plusieurs centaines de kilomètres entre nous, et je l’ai, enfin, oubliée. Jusqu’à aujourd’hui.

Dans le tramway glissant sur les rails je vois les images de Bordeaux défilant à toute vitesse « Le tramway fonctionne à l’énergie solaire depuis 2027… », ces images qui ne s’arrêtent pas et s’enchaînent, « c’est le premier à avoir utilisé cette technologie » comme mes souvenirs de cette relation passant trop vite pour que je puisse les digérer « … et l’un des plus fréquentés au monde » jusqu’à me donner le vertige, la nausée, alors même que je ressens les accélérations du véhicule « … on descend au prochain arrêt » j’ai l’impression de ne plus pouvoir respirer, puis, enfin, le tramway décélère, les images ralentissent, il s’arrête et je sors, avalant désespérément des bouffées d’air, qui me revigore, m’arrêtant sur une image, une dernière : je n’arrivais pas à la quitter alors je suis parti, et c’est ma ville, c’est Bordeaux en 2018, que j’ai quittée. Tout comme là, en traversant le quai de Bacalan pour rejoindre le pont, je quitte mes lieux de souvenirs, ceux de Bordeaux rive gauche, le centre historique, pour me diriger vers l’avenir de ce passé, vers le présent, vers mon présent. Je me sens vide. Je me sens mieux.

Le pont Jacques-Chaban-Delmas existait déjà avant mon départ. « Ouvert à la circulation en 2013 » selon la guide, mais je ne l’ai pratiquement jamais traversé, ou tout du moins je n’en ai aucun souvenir.

Derrière moi je vois Bordeaux, la rive gauche, s’éloigner tandis que je remarque l’arrivée prochaine d’un voilier sur la Garonne. La guide s’arrête en plein milieu du pont. Va-t-il pourtant se lever, alors même que nous restons là ?

« Vous vous demandez peut-être si le pont va se lever », dit la guide avec un grand sourire. « Certains d’entre vous doivent être au courant, mais cela fait déjà quelques années, quatre pour être précise, que le pont ne se lève plus. Nous utilisons la technologie de ”double-réalité” ».

Des murmures se font dans le groupe, nous avons déjà tous entendu parler de ça, mais en être témoin, car c’est ce qui va se passer, c’est une autre histoire. Un homme vêtu de la panoplie du parfait touriste intervient, il lui demande si le voilier va disparaître de notre réalité tout comme le pont va disparaître de la sienne.

« Oui c’est comme ça que ça va se passer. Puis il réapparaîtra à nos yeux, le même plan de nos réalités coïncidera de nouveau. »

Et c’est exactement ce qui se produit. Je vois le bateau s’effacer peu à peu, comme si une brume de plus en plus opaque l’entourait, jusqu’à disparaître totalement.

Un enfant intervient pour demander comment ça marche.

« Je ne suis pas très forte en explication scientifique, et l’idée de magie me plaît assez. » Certains rient, cette idée m’amuse et me plaît bien.

Arrivés de l’autre côté du pont, la guide nous invite à regarder la rive gauche, celle d’où nous venons. S’offre à moi la vue d’un Bordeaux de carte postale, je ne suis pas sûr de vraiment le reconnaître, il me paraît lointain désormais. Il détonne d’autant plus face aux infrastructures et à l’architecture moderne, si ce n’est futuriste, qui s’offre à mon regard, sur cette rive, la rive droite, narguant son versant historique.

Il y a là des structures vertigineuses défiant les lois de la gravité, des circonvolutions en diverses matières, du clinquant au mat, de multiples structures épurées ou labyrinthiques, et, éparses, des arabesques de lumières.

Soudain, une main se glisse dans la mienne. Je sursaute, avant de réaliser que c’est la main de ma compagne, celle avec qui je vis depuis plus de dix ans, qui est toujours à mes côtés, celle qui m’accompagne dans mes pas. À trop me perdre dans les souvenirs du passé, j’en avais oublié le présent.

J’ai voulu lui faire découvrir le temps d’un week-end la ville dans laquelle j’étais né, où j’avais vécu une bonne partie de ma vie, où j’avais connu des gens, traversé des choses, fragments de vie défilant jusqu’à disparaître, alors que la ville était toujours restée là, un peu la même, un peu différente, immuable. Cette ville qui ne me quittera pas.

« Ça va ? » me demande-t-elle avec un sourire légèrement inquiet. « Tu m’as semblé vraiment perdu dans tes pensées, et tu n’avais pas l’air très bien dans le tram. »

« Ça va mieux maintenant. Alors comment tu trouves Bordeaux en 2050 ? »

« Ça me plaît bien. J’aime ce mélange d’histoire et de modernité. C’est quand qu’on emménage ? » plaisante-t-elle.

« C’est une idée, ça ! Allez avance, la visite ne fait que commencer. »

Derrière la guide montrant du doigt le prochain bâtiment tout en déclamant « ici nous avons inauguré en 2037… », le groupe se met en marche. Sur la Garonne, le voilier est réapparu, et sur la coque, l’inscription « Ulysse » brille sous les rayons du soleil. Alcyonien, il se dirige vers l’embarcadère.

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