Concours de nouvelles : « La chasse est allumée » de Mélodie Lavrador
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Concours de nouvelles : « La chasse est allumée » de Mélodie Lavrador

Arrivée à la 23e place du concours organisé par Rue89 Bordeaux sur le thème Bordeaux en 2050, « La chasse est allumée » de Mélodie Lavrador est la huitième des dix nouvelles publiées ici. Les 13 premières ont fait l’objet d’une publication aux éditions Do.

Liste des nouvelles publiées sur Rue89 Bordeaux

« Le désir de Mansour » de Vincent Bordas
« La renaissance verte » de Elodie Paillé
« Heureux qui comme Ulysse » de Guillaume Berninet
« Il n’y a pas d’âge pour aimer » de Sylvain Durand
« Stalk story » de Florence Rivières
« Ressac » de Olivier Voyé
« C’est le moment » de Jesse Mellet
« L’appel » de Léa Carayon
« Nuages d’opprobre sur le cuisinier » de Antoine Vuarier
« La chasse est allumée » de Mélodie Lavrador

vendredi 1er avril

Non, malheureusement, ce qui est arrivé n’est pas une blague. J’étais à la boutique lorsque James Lombardi, le directeur, a reçu l’appel et appris la triste nouvelle. Lucas, l’un de nos plus fidèles collègues, nous avait soudainement quitté. Il se portait plutôt bien pourtant, demeurant si heureux, pétaradant de vie… Je n’ai pas réussi à entendre ce que James a répondu à son interlocuteur, mais, probablement trop bouleversé pour demander la moindre information supplémentaire, il avait raccroché son E.D.Ophone sans plus de réaction, et s’était muré dans le silence, se jetant à corps perdu dans le travail jusqu’au soir.

Il n’a probablement pas la force de lutter contre l’irrémédiable, mais moi, je le ferai.

lundi 4 avril

Plus tôt, je vous annonçais le décès de Lucas ; et bien qu’il m’ait causé beaucoup de peine, je dois avouer que cela ne m’a pas surpris. Depuis quelques années, et de manière tristement récurrente depuis quelques mois, des disparitions diverses sont constatées dans la métropole bordelaise.

Au départ, elles semblaient anodines, fruits du destin disséminés ici et là. Puis elles se sont faites régulières, et surtout de plus en plus rapprochées de notre petite boutique du pittoresque quartier Saint-Michel, jusqu’à l’atteindre en son sein il y a peu. S’il n’y avait rien d’alarmant jusqu’à présent, cela commence à devenir inquiétant. Alors, plutôt que de tirer la sonnette d’alarme, je préfère enquêter en solitaire. Et comme nous vendons des articles d’inventions en tous genres, de la poudre aux yeux comme on dit, ça me laisse assez de liberté d’enquête. Surtout que je ne m’occupe ni de la prospection – sans rire, il aurait fallu que je me déplace – ni de l’estimation, et ne parlons même pas de la négociation – j’ai toujours eu l’impression que personne ne me comprenait lorsque je m’exprimais, alors j’ai vite laissé tomber ce qui appartenait au domaine de l’échange social – , mais de la surveillance.

C’est ce qui m’a poussé à écrire, afin que mon passage laisse quelques traces, et surtout des preuves ; pour que cette histoire ne parte pas en fumée.

Aujourd’hui, j’ai pris une décision aussi dangereuse que salvatrice : je vais coincer le coupable. Mon objectif en tête, je m’étais juré de ne me laisser distraire sous aucun prétexte.

lundi 11 avril

J’ai rencontré quelqu’un au boulot, et quel quelqu’un ! Nous ne travaillons pas bien loin l’un de l’autre, et elle, je peux vous dire que c’est une bombe ! Une belle asiatique, modeste et moderne.

Elle était une évidence, et dès notre rencontre au coin d’une étagère, je m’étais promis de toujours la protéger, quoi qu’il arrive. Son nom, Efkat Taideu-Nde. Son rire cristallin m’avait définitivement séduit lorsque, lui ayant demandé ce qui donnait à sa peau de pêche une couleur si orangée, elle m’avait répondu, non sans une certaine malice : « Le calcium ! »

Son seul défaut ? Elle n’avait de cesse d’être en retard.

Bien que notre entente ait été immédiate, j’étais dans un tel état de méfiance que je ne m’entretenais pas avec elle de l’enquête secrète que je menais, n’oubliant pas la maxime préférée des enquêteurs et avocats en herbe, qu’ils susurraient d’un air grave au coin d’un réverbère – comme ceux que l’on peut voir scintiller le long des stations du métropolitain bordelais :

« On ne peut faire confiance à personne. »

mardi 19 avril

Cela fait un peu plus d’une semaine que j’ai ouvert mon intrinsèque enquête. Oui, je me suis autoproclamé enquêteur. C’est une jolie manière de justifier mon fictif emploi bancal, non ? J’observe les allées et venues des gens dans le magasin, mais ils ne sont pas très loquaces. A peine bonjour, et ils sont déjà partis… Il faudrait que je sorte pour en savoir plus, mais comment ? Peut-être qu’en étant un peu plus présent… Sans me montrer trop insistant… ? Espérons que cela fonctionne…

jeudi 28 avril

Je crois que je tiens quelque chose ! Lombardi a consenti à me laisser accompagner Maurice dans ses déplacements. Ainsi, je pourrais tâter le terrain et me faire une idée des alentours en plein jour…

En arrivant au Jardin public, mon ami m’a présenté à ses collègues, puis je suis resté là, planté sur place, à surveiller nos produits, tout en observant les gestes de chaque personne. Je les ai vus échanger, regarder des plans de scène dépliés en grand sur une table, se regrouper, venir me poser quelques questions par intermittence – bien que ce soit surtout par l’intermédiaire de Maurice – puis nous sommes repartis lorsque nos clients n’avaient plus besoin de nos services.

Je n’ai pas remarqué d’agissement suspect. En même temps, est-ce que je pourrais vraiment en remarquer un s’il y en avait ? J’ai, bien involontairement, recueilli des bribes de conversation, mais rien de vraiment probant. Enquêteur en carton…

mardi 3 mai

Les quelques personnes présentes en ce mois de mai viennent principalement récupérer leur commande, ou en passer, mais rares sont celles qui demandent des renseignements. Cependant, cette fois, un client un peu plus éloquent fit son entrée :

– Bien le bonjour, chef !
– Salut, Thierry ! Tu viens passer commande ?
– Yes, pour la fin de semaine, la même chose que d’habitude. T’as un nouveau modèle à ce que je vois !
– Ouais, et il est top…

Je n’aimais pas trop cette insinuation dans leur intonation vis-à-vis de ma chère collègue. Mais ils passèrent rapidement à autre chose :

Ça va, au boulot ? Le plan de gestion en est où ?
– Bah écoute, on fait toujours de la prévention de la primaire au lycée en espérant que ça responsabilise les jeunes, et de mon côté je continue de surveiller le fleuve, surtout aux points nodaux. On est largement au-dessous du débit d’objectif d’étiage… Heureusement, on est plus nombreux à s’en occuper qu’il y a trente ans…
– Mais l’usine de dessalement n’est pas plus productive que ça ?
– Pas en ce moment, tu oublies le coût de la construction du barrage structurant.
– Même avec l’expansion de la biomasse ?
– On rattrape pas le déficit. Les usines de traitement des eaux se retrouvent à la périphérie de la ville à cause de l’augmentation de la démographie, et la clarification prend plus de temps. Tu verrais les ordures qu’on trouve dans les eaux…
– J’imagine…
– Et toi, tu dois faire du bénéfice en ce moment, non ? Avec la saison estivale qui approche…
– Ouais, c’est la bonne période. Je pense qu’on fermera au mois de novembre et on reprendra en décembre, comme ça je pourrais t’aider à surveiller la Garonne ! Tiens, pour la signature…

Il tendit l’holographeur à son client, qui apposa son empreinte digitale avant de lui dire en riant :

Ça sera avec plaisir ! Pour vendredi, je passerais dans l’après-midi, tchao !
– A bientôt !

Lorsque le dénommé Thierry fut parti, Lombardi se tourna vers moi, et avec un sourire fatigué me lança :

– Je crois que ça sera notre seul client de la journée !

Je lui souris de la même façon avant qu’il ne retourne dans l’arrière boutique.

Efkat semblait dans ses pensées. Mais lorsqu’elle vit mon air préoccupé, elle me sourit avec compassion, ce qui effaça tous mes doutes. Thierry… Je te surveille, mon gars…

vendredi 13 mai

Je connais enfin le nom.

Ce nom, je l’ai entendu tant de fois que je m’étonne de ne pas l’avoir imaginé plus tôt…

En faisant l’inventaire des produits, j’entends quelqu’un sonner. C’est le boulanger d’en face qui vient discuter avec Lombardi, ne s’expliquant pas pourquoi les gens viennent demander une chocolatine à la place d’un pain au chocolat, gourmandise reconnue dont la dénomination avait fait débat sans raison apparente il y a un demi-siècle.

Comme notre bien-aimé responsable n’est pas pressé, et qu’il n’y a jamais grand monde le vendredi matin, il décide d’aller prendre un café avec son ami tout chamboulé pour le rassurer sur la teneur de son problème. En baissant les yeux sur le comptoir, je remarque qu’il a laissé son holographeur sur la page qu’il consultait. Dans un élan de bonne volonté, je me dis « ayons au moins la courtoisie de fermer la page pour qu’elle ne soit pas à la vue de tous ». Mais au lieu de tous, elle le fut à la mienne, et j’eus l’impression que le temps s’arrêtait en m’apercevant que je tâtais là le registre des commandes. Sous mes yeux ébahis s’exhibaient involontairement le nom de mes collègues et amis, les disparus et mystérieusement décédés. Les dates visibles étaient incontestablement les bonnes, malheureusement j’eus l’effroi de constater qu’il en était de même pour le nom qui les accompagnait : Laurent Breuzac.

En quoi les noms de mes collègues pouvaient-ils être liés à ces commandes ? S’étaient-il occupés de la livraison ? Avaient-ils préparé les produits ? Quelle était la corrélation entre ces événements ?

Ce Breuzac, il ne passe presque jamais à la boutique, la plupart de ses commandes s’effectuent en ligne ; je ne sais absolument pas à quoi il ressemble… La récurrence d’un lieu m’interpella également : la Garonne. Etait-ce le lieu de livraison convenu ?

Soudainement, je réalisais que si ces éléments étaient étroitement liés, il ne pouvait agir seul. Il y avait donc une taupe au magasin !

Continuant de parcourir la page, je constatais qu’il avait passé une nouvelle commande pour le vendredi 3 juin. Mais il n’y avait pas de nom associé. Une idée m’éclaira subitement : et si Lombardi référençait là les victimes des odieux meurtres ? Il s’était donc également décidé à enquêter en solitaire ? Ou en partie, puisqu’il avait volontairement laissé ce fichier à ma vue. Il ne l’aurait pas fait par hasard… Il me fait confiance ! Si c’est cela, je ne le décevrais pas. Si je trouve l’identité de la prochaine victime, je pourrais l’arrêter avant son méfait. Oui mais, comment la trouver ? Et où ?

samedi 14 mai

Si seulement j’étais resté concentré au lieu de m’emballer comme je l’ai fait… Je n’aurais pas raté cet élément essentiel, qui aurait pu éviter un nouvel assassinat. Celui du frère de Jokon, gestionnaire des stocks. C’est par son assommant silence que Jokon avait compris qu’il n’était plus.

Il me fallait trouver la prochaine victime, le danger se faisait de plus en plus présent, et pressant.

jeudi 26 mai

Cela fait presque deux semaines que je connais l’identité du meurtrier, et que mes recherches s’enchaînent. Surtout après ce que j’ai appris samedi… J’ai pu assister à plusieurs événements, mais l’assassin ne se trouvait à aucun d’entre eux. Ma relation avec Efkat s’étant, disons, intimement améliorée, j’avais mis fin à mes cachotteries, et lui avais tout révélé sur mon enquête. Elle ne s’était pas montrée effarée, bien au contraire. Elle m’assistait à présent dans mes investigations, et au détour d’une conversation je lui confiais mes interrogations :

– … Il y a ce fleuve, aussi, la Garonne. Au départ, je me suis dit que c’était sûrement le lieu de livraison, mais ça aurait dû interpeller Lombardi, et comme les modifications de ces informations ont été faites après le meurtre, il a dû n’être au courant qu’après la tragédie…
– C’est sûr, de toute façon ce serait trop imprudent de se faire livrer au même endroit à plusieurs reprises…
– … Du coup je me dis que, si ça se trouve, c’est là que Breuzac se débarrasse des corps. Mais depuis le temps, les policiers auraient dû trouver quelque chose… Et comme il n’y a pas eu de trouvaille signalée… Pourtant, je ne vois pas ce que ça pourrait être d’autre.
– S’ils disparaissent à chaque fois dans l’eau, des gens doivent le voir. Tu devrais peut-être aller au pont de pierre ce soir, regarder ce qui s’y passe…

Le pont de pierre ? Je l’aurais plutôt appelé l’allée de pierres, à la vue de cette masse flottante, comme déposée sur le fleuve. J’ai eu l’occasion de l’observer sur des diapositives holographiques, il semblait pourtant solide. Mais sans entretien, son charisme tout comme sa structure s’étaient affaissés. Napoléon Ier trempait volontairement ses cheveux dans un bain d’arsenic afin de prolonger leur durée de vie, et c’est désormais le prestigieux pont érigé sous son règne qui baigne dans les eaux tumultueuses de la Garonne…

Mais soit, je m’y rendrai. Si des témoins récurrents venaient à s’y trouver, j’aurais sûrement une chance d’y cueillir quelques indices.

Suite à la dernière disparition, je n’étais pas vraiment tranquille. Je ne l’avais pas dit à Efkat pour ne pas l’inquiéter, mais je ne souhaitais pas partir seul. Heureusement, alors que je cherchais une solution, j’ai croisé Maurice. Et, sans rien dire, il avait ouvert la portière de sa voiture, et nous étions partis. Il savait où je voulais aller, et m’accompagnait sans poser de questions.

Ce soir-là, j’étais resté près de la voiture, sur le parking de l’ancienne rue Sem, renommée Alain-Juppé en l’honneur de l’ancien maire de Bordeaux décédé quelques années auparavant. Il n’y avait pas grand monde qui passait par là, je ne voyais pas qui je pourrais interroger. Maurice était parti fumer plus loin, et les minutes s’égrenaient à la mesure de ma nervosité. J’avais comme un mauvais pressentiment, sans pouvoir en identifier la provenance. Je ne tarderais fâcheusement pas à en connaître la raison… Une silhouette noire accompagnée de deux autres ombres de la même espèce se détacha d’une arche et se dirigea vers mon ami, qui leur tournait inconsciemment le dos.

Saisi de frayeur, je fis mon possible pour le prévenir :

– MAURICE !!

Mais il n’entendait pas, et les hommes se rapprochaient inexorablement. Le plus alerte empoigna soudainement l’épaule de mon ami, et pris d’une violente panique, je n’osai plus bouger derrière la portière. Mon associé se retourna et fit face aux malfrats. Ils n’échangèrent pas de coups, mais des paroles. Maurice se trouva cerné par les deux autres hommes, qui regardaient autour de lui, semblant chercher quelque chose, ou plutôt quelqu’un. Tentant de maîtriser mes émotions, je voulus les écouter, mais n’entendis rien. Cependant, je pus lire un nom sur les lèvres de mon ami.

Un nom en deux syllabes, une terreur : Breuzac. La main gantée sur l’épaule de mon collègue.

Soudain, le meurtrier se tourna en ma direction, et son regard se fixa sur ma personne. Je restai immobile, sans broncher, tentant de me convaincre qu’il ne voyait là que la vitre. Mais très vite, Maurice se retourna également, et je pus m’apercevoir de la fébrilité qui habitait son expression. Il se mut très vite face à Breuzac, qui détourna ses yeux de la voiture pour regarder son interlocuteur, et après un bref échange conclu par un serrage de main, ils repartirent chacun de leur côté.

Il avait vendu la mèche ? Ce n’était tout de même pas mon ami, la taupe ?

Ce dernier était habituellement un taiseux. Pourtant, en rentrant dans la voiture qui allait nous ramener en lieu sûr – la boutique – il lâcha :

– Notre collaboration s’achève ici, mon vieux ; bonne chance pour la suite.

mercredi 1er juin

C’était donc Maurice la taupe… Mais il m’avait tout de même protégé ce soir-là.

Breuzac a dû apprendre que j’enquêtais, et je serais probablement sa prochaine victime après celle du 3 juin. Si seulement je savais de qui il s’agissait… Et dire que Maurice connaît son identité…

Il me faudra être vigilant, peut-être qu’il lâchera involontairement un indice qui pourra m’aider ?

vendredi 3 juin 2050, dans l’après-midi

Je ne comprends toujours pas ce qui s’est passé. J’étais assis à mon bureau, la boutique venait juste d’ouvrir, quand j’entends des éclats de voix. Je n’ai même pas le temps de me retourner que l’on m’attrape, m’attache et me glisse dans un endroit sombre et étroit. Lorsque l’endroit s’est mis à vibrer, j’ai compris que je me trouvais dans un camion.

Où m’emmenait-on ? Est-ce que Lombardi était encore en vie ?

Cependant, alors que je ne m’étais pas encore interrogé sur l’auteur de l’enlèvement, une voix sourde, plus loin devant moi, me parvient, et ma surprise n’est guère réelle :

– C’est son dernier voyage. Il en aura vu des paysages, mais celui-là le verra mourir…

Breuzac, et il n’était pas seul…

– Breuzac ! Ouvre-moi !

Mais pas de réponse. Je tentais d’attirer une nouvelle fois son attention, sans plus de succès :

– Breuzac !
– …
– Breuzac, pourquoi avoir tué tous ces gens ? Pourquoi tu fais ça ?
– …

N’obtenant toujours aucune réponse, je me tus, laissant place au silence inchangé qui régnait dans mes nuits depuis quelques jours.

Le camion s’arrêta enfin. Les portes s’ouvrirent d’un coup, et je n’aperçus que des ombres en contrejour, ou plutôt en contre-nuit, à la vue de la faible luminosité. Le discernement du visage de mes ravisseurs n’était pas aisé, mais ils ne semblaient pas malintentionnés, ce qui m’inquiétait d’autant plus que je connaissais leurs lugubres intentions. Jusqu’où allait leur sournoiserie ?

D’un coup, l’un d’eux m’attrapa, et je n’eus pas la présence d’esprit de crier, muet d’effarement.

Je ne marchais pas, j’étais porté, descendu le long des marches de pierre de la fameuse rue de notre précédente entrevue, emmené jusqu’au bord de la Garonne, déposé sur un bateau – et quel genre de malfrat dépose délicatement ses victimes au sol, je vous le demande – évincé de tout contact.

Enfin, de presque tout contact, car plus loin en relevant la tête, j’apercevais Jokon, dans la même situation que moi, semblant éteint. Je m’apprêtais à l’appeler, mais le moteur du remorqueur qui tirait la barge démarra, et je savais que ma voix ne serait pas assez puissante pour parvenir à mon ami, qu’elle serait masquée. Et ma peur-terreur de l’eau n’arrangeait rien…

A cet instant, j’ai bien cru que c’était ce que j’allais devenir, barje.

H-1

Je suis tellement nerveux, je crois que je vais exploser.

M-1

Le compte à rebours a débuté. La mise à feu ne va pas tarder. Ou l’implosion…

Cela fait quelque temps qu’une foule monstrueuse se rassemble, et que nous sommes à la vue de tous sur la plateforme. Comment tout ce monde peut-il s’apercevoir du crime sans avoir une quelconque réaction ? Même la police semble apathique ! Tout le monde sourit, rit, immortalise la frégate de douze qui ne se trouve pas loin… L’Hermione, je crois…

A croire que le meurtre est devenu un spectacle.

Je sursaute au soudain cri du meurtrier fou : « Je vais tout faire sauter ! »

Il s’est cru dans « La cité de la peur » ou quoi ? Le plus étrange, c’est que même après cela, personne ici ne réagit. Les gens ont-ils peur de lui ? Peur de ce qu’il pourrait accomplir ?

Il règne comme un curieux silence respectable à présent, voire anodin.

Trois coups, comme au théâtre. Puis de grands bruits retentissent près de moi. Je ne me souviens pas avoir vu Jokon partir, pourtant il n’est plus là… Je sais que mon tour va bientôt venir, mais je n’ai pas peur. Comme s’il était logique que cela arrive. J’ai pu communiquer le nom du meurtrier à Efkat, ainsi que les agissements de Maurice, et je sais qu’elle se débrouillera et qu’elle arrivera à les arrêter.

Les explosions se rapprochent soudainement, et au moment où la dernière m’atteint, je prends une grande respiration avant qu’un violent flash blanc m’aveugle un instant dans un vacarme fracassant.

Me voilà en plein cœur du ciel, étrangement serein, sans attache, dans l’insécurité la plus complète. Et l’obscurité aussi, par la même occasion. Je ne comprends pas le paradoxe ambiant…

Je vais donc bientôt disparaître, et pourtant, cet ensemble d’étoiles terrestres semble me dévisager avec bonheur et impatience….

C’est là que je compris soudainement l’exiguïté du lien entre ces étranges disparitions, les commandes du magasin et Breuzac.

Avant de repartir à l’état initial de tout être, retourner dans l’élément le plus basique qui soit, cette eau d’un bleu enivrant, je pus voir les yeux des enfants étinceler, ceux des adultes briller, et m’enquérir d’une vision d’ensemble plus que grandiose : un regroupement magistral.

Enfin, en m’évanouissant dans les airs, je distinguais un petit garçon qui tirait la manche de sa mère, volubile, pétillant : « Maman, maman ! T’as vu le feu d’artifice ? Il était gavé beau ! »

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