Concours de nouvelles : « C’est le moment » de Jesse Mellet
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Concours de nouvelles : « C’est le moment » de Jesse Mellet

Arrivée à la 20e place du concours organisé par Rue89 Bordeaux sur le thème Bordeaux en 2050, « C’est le moment » de Jesse Mellet est la cinquième des dix nouvelles publiées ici. Les 13 premières ont fait l’objet d’une publication aux éditions Do.

Liste des nouvelles publiées sur Rue89 Bordeaux

« Le désir de Mansour » de Vincent Bordas
« La renaissance verte » de Elodie Paillé
« Heureux qui comme Ulysse » de Guillaume Berninet
« Il n’y a pas d’âge pour aimer » de Sylvain Durand
« Stalk story » de Florence Rivières
« Ressac » de Olivier Voyé
« C’est le moment » de Jesse Mellet
« L’appel » de Léa Carayon
« Nuages d’opprobre sur le cuisinier » de Antoine Vuarier
« La chasse est allumée » de Mélodie Lavrador

C’est le moment. C’est maintenant et c’est le moment.
Les digues ont lâché, Bordeaux sous les eaux.
Je suis à l’arrière du bateau à moteur. En plastique ou en fibre de verre. Le bateau. Je sais pas bien. C’est pas vraiment important.
On est trois. Les deux autres rament.
On a fauché le bateau hier. Il traînait sur le bord de la Garonne. La rive est plutôt haute, c’est presque comme si cette coquille de noix était venue à nous au lendemain de l’inondation, pendant que les gens se faisaient hélitreuiller un à un.
Alors une idée. Descendre dans Bordeaux immergé, population évacuée, électricité coupée. Personne, pas d’alarme, pas de flics. Encore rien, et pourtant tout. Tout à portée de main. Enfin.
On est parti à la rame depuis la rive droite en se laissant porter par le courant. Discret. On a mis le moteur en marche à mi-chemin. On l’a coupé une fois au niveau des quais.
C’est ça, Bordeaux ? Il fait nuit noire, je vois rien. Depuis les collines, on voit pas grandchose et une fois en plein dedans, je vois que dalle. Tout est en nuances de gris bleuté, y’a rien qu’est beau.
Coup de coude sur le genou.
– Rame, merde, Pépé me chuchote.
Je souffle.
– Je te mets un coup de pagaie.
Je me lève, le bateau tangue. On change de place. Et je rame. Tout doucement. Je prends le rythme d’Ana à côté de moi. Petit à petit, on entre dans la ville.
– Cachez vos visages, on sait jamais.
C’est Pépé qui parle, assis au font du bateau à se la couler douce pendant qu’on essaie de se maintenir droit.
On rentre dans une grande rue. Le courant est plus fort que ce que je pensais. Vite fait, je mets ma capuche et je remonte mon écharpe sur mon nez. C’est le printemps. J’ai chaud. Je sue. Les caméras sont censées être autonomes et en réseau, donc c’est possible qu’elles soient en fonction et qu’une bande de barbouzes de la Société de Sécurité civile soit en train de nous mater.
On continue de ramer. Tout le quartier est une mine d’or, quelle maison choisir ?
Pépé se lève pour remplacer Ana. Ana se lève. Je suis tout seul à ramer. Je fais ce que je peux mais y’a un balcon qui se rapproche. Qui se rapproche. Pépé prend la pagaie des mains d’Ana et le vieux nous propulse au centre de la rue. J’en peux plus.
– Ça va ? y’a Ana qui me demande.
Je souffle.
– OK, Pépé dit tout bas. On y est presque. Ces quartiers, c’est du lourd, y’a du bourge et du fric.
Ana s’agite derrière moi. Elle prépare sûrement la corde pour l’amarrage.
On continue encore un peu.
Mes bras me font tellement mal que le temps paraît s’étirer. Les minutes, des heures. Le temps n’est soudainement plus une construction mais ma nouvelle réalité. Tangible. Palpable. Douloureuse. Je ressens le présent. Et j’ai la nausée.
– Ici, c’est bien, voilà Ana qui fait.
– OK, y’a Pépé qui dit.
On se laisse porter par le courant vers un balcon. On tend les rames vers la structure pour amortir le choc. Ana monte sur la saillie avec la corde et puis elle fixe tout ça. On lui passe sacs vides, pieds-de-biche et scotch. Je monte sur le balcon et c’est Pépé qui me suit. Je prends le gros rouleau de bande adhésive et j’en place méthodiquement sur la vitre de la porte-fenêtre. Voilà. Je me recule. Pas mal.
– Mets-en plus, Ana me dit.
Soupir.
– Parle, un peu, elle dit.
Je fais rien.
– Vas-y, Pépé me dit. Allez !
Je mets mon index sur ma bouche. Chut.
Je continue avec le scotch.
Pépé me dit de me pousser.
– Pousse-toi, Pépé me dit.
Je me décale d’un pas. Il hésite un peu, pied-de-biche en main. Et si y’avait une alarme ? Ou des gens à l’intérieur ? Des flics pas loin ? Ou même la Division République ?
Il file un coup sec sur le verre, qui se pète. Propre et tout. Pas trop de bruit. Et pas d’alarme. Pépé pousse la vitre fendue de partout qui tombe mollement dans l’appart avec un bruit de craquement. On entre avec le matos. On allume nos lampes frontales. Un salon. Télé, bibelots de merde, croûtes sur les murs. Et si ça valait du fric ? Je m’approche du tableau et je vais pour le décrocher.
– Laisse tomber ce truc. Des bijoux, du cash.
Je hoche la tête, aveuglé par la lumière de la frontale de Pépé.
Je fonce vers le couloir. Une cuisine. Je continue. Ana est en train de fouiller dans le placard d’une des deux chambres. Alors j’entre dans l’autre. Un lit superposé, des jouets par terre. Une console. Je la prends et je la fourre dans le sac que je porte en bandoulière. Et c’est tout. Ces gosses ont pas une tirelire ou un truc comme ça ? J’ouvre le placard. Des fringues.
Et encore des jouets. Je regarde sous le lit. Rien. J’ouvre tous les tiroirs de la commode, des bureaux. Rien. Rien rien rien rien rien et merde.
Je vais dans la cuisine. Tiroirs pleins de torchons et de couverts, placards pleins de boîtes de conserve et de paquets de pâtes. De poêles et de casseroles. J’ouvre le frigo. Un vent de pourriture. Un haut-le-coeur. Je referme ça vite fait.
Je retrouve Pépé dans le salon, assis sur le canapé.
– Qu’est-ce t’as trouvé ? y me demande.
Je lui montre la console.
– Hum.
Ana nous rejoint.
– J’ai une tablette, des bijoux et du parfum.
– Largue la tablette, Pépé lui fais. Traceur GPS.
Ana regarde la tablette, elle hésite et elle la pose sur un meuble.
– Fais voir le reste ? il dit.
Elle fout le sac sur les genoux de Pépé. Il farfouille dedans, vire les bouteilles de parfum.
– De la merde, de la merde…
Il sort les bijoux. Un collier, deux bagues et quelques boucles d’oreilles.
– Des trucs de familles, je dirais. Ça doit être de l’or. Ou du plaqué-or. OK, on prend.
Je sors carnet et stylo de la poche de ma veste. « On vole des pauvres ? » j’écris.
Ana et Pépé lisent.
– Je crois, la première dit.
Pépé souffle et ça se finit en bruit de bouche et de lèvres vibrantes.
– Bon, je dirai qu’on a en pour 300 ou 400 nouveau francs.
– C’est pas grand-chose.
J’écris : « ? » et je l’entoure.
– Ça paye même pas un mois de loyer, Ana dit.
Pépé tape sur ses cuisses et y se lève d’un bond.
– Allez, on se casse.
– On rentre ?! Ana fait.
Je lève les mains au ciel, incrédule. Le faisceau de ma frontale éclaire tout un tas de tâches d’humidité au plafond.
– Non, on rentre pas. On se fait un autre appart. Mais faudra aller plus loin. Y’a encore dix ans, c’était que des bourges, mais ça a dû changer. Par contre, les bourges, les vrais, les riches, eux, ils ont pas bougés. Mais va falloir ramer.
– Jusqu’où ?
– Jusqu’au bout de la rue.
– Mais elle est immense, cette rue ! T’as vu le courant ? On a failli se fracasser contre un immeuble, tout à l’heure.
« Le moteur ? » j’écris. Ils lisent. Pépé secoue la tête et ça veut dire : « Non. »
– Faut pas qu’on traîne trop ici, Ana dit. Le bateau est trop visible. Si un drone de la SSC passe, on se fait griller.
– Pareil que si on est en train de ramer.
Silence.
– Qu’est-ce t’en penses ? Ana me demande.
J’écris. « Chez les GROS bourges ! » et le mot « gros » est souligné trois fois.

Je suis à l’arrière de notre embarcation, la main sur le démarreur. Au cas où. Les deux autres rament.
Le plus compliqué, c’est quand on arrive à des intersections. Il faut pagayer deux fois plus pour pas se faire emporter dans une autre rue plus petite, et donc avec plus de courant. Au fur et à mesure qu’on approche de notre destination, les immeubles sont plus élevés, signe qu’on est un peu plus en hauteur ici qu’au niveau des quais. On se relaie aux rames.
– Regardez, y’a Pépé qui nous dit. On y est presque. C’est la Porte Dijeaux.
On continue de ramer. Ana prend ma place. Et puis je prends celle du vieux.
On passe sous la Porte Machin et on frôle la catastrophe. Le côté droit du bateau racle la pierre. Je retire la rame avant qu’elle se fasse broyer. Et là, le courant nous porte tranquille. On est sur une place.
– Gaffe aux arbres, Pépé dit.
– Y’a pas d’arbres, Ana dit.
Il grogne. Et le vioque me remplace.
– On se laisse porter par le courant. C’est cette rue, là, il fait et il montre du doigt.
Le bateau dévie tout seul vers la droite et la flotte nous amène dans une autre avenue. L’eau est bien moins haute, ici. Mais ça sera quand même pas compliqué de rentrer dans un immeuble. On passe cinq ou six balcons trop hauts.
Et là, Pépé se retourne et se met à ramer contre le courant.
Je le regarde, genre : « Qu’est-ce que tu fous ? »
– Pagaie ! il gueule à Ana.
Je me mets le doigt sur la bouche, et avec mon autre main, je fais signe de baisser le volume.
Ana se retourne et elle imite Pépé. Les deux rament à contre-courant pour ralentir. Je prends la corde. Je me lève. On approche d’un balcon. Ana et le vieux bondissent et agrippent les barreaux tout en se tenant au rafiot pendant que je grimpe. Rapidement, j’attache la corde à la balustrade et je fais un nœud que je sécurise avec un mousqueton. Pépé et Ana montent avec les sacs et tout.
– C’est quoi ce noeud de merde ? Ana lance.
Elle refait le noeud et je me sens con.
Le vieux pose le scotch, cette fois. Et c’est Ana qui casse la vitre de la porte-fenêtre après avoir hésité et regardé tout le monde dans les yeux plusieurs fois. Et pas d’alarme. On entre. On marche sur la vitre, crac. On allume nos lampes frontales. Une chambre. Ici, c’est nettement plus grand. Des portraits de Jésus aux murs. J’inspecte le plafond. Des moulures en plâtre, pas en moisissure. Je reste planté là, signe que je veux me faire cette pièce. Z’ont qu’à aller ailleurs. Ana et Pépé se tirent.
OK. J’ouvre une armoire. Des fringues. Des robes de vieilles. Des trucs en fourrures. Dégueulasse. Ça doit valoir un max. Mais impossible de revendre ça sans se faire gauler. Je referme l’armoire. Un petit bureau avec une chaise et un gros miroir. Des cosmétiques. Et plein de tiroirs. C’est là que sont planqués les bijoux de la vioque, c’est sûr. C’est fermé à clé. Les six tiroirs. Fermés à clé. Excité, je me dirige vers la table de nuit pour trouver la clé. Les clés ? Je tremble, le cœur qui bat à 100 km/h et où est cette foutue clé ?
Un cri.
L’excitation s’en va d’un seul coup et c’est l’angoisse qui prend sa place.
– Je sais m’en servir ! on gueule.
Une voix chevrotante à l’autre bout de l’appart.
Je sors de la chambre et je me dirige vers la source de tout ce bordel. L’appart est un dédale, je tourne à un coin de couloir, d’autres pièces, et c’est où, merde ? De la lumière. Un autre angle. Je tourne après l’arête que fait le mur et je vois un vieux en pyjama qui me braque avec un truc. Je fais demi-tour et un quelque chose vient se planter dans le plâtre, là où j’étais y’a même pas deux secondes.
– N’avancez pas ! il gueule.
Je regarde rapidement et il est en train de tripoter un gros machin.
C’est quoi, ça, une arbalète ? Le mec est en train d’armer une arbalète ?
Mon pouls s’accélère encore plus.
– Pose-ça, Pépé lui dit.
J’arrive en courant vers le mec qui continue à armer son truc, je traverse le salon et je pousse Pyjama-en-Soie. On tombe à terre. Ana arrive et elle chope l’arbalète et je me prends un coup de crosse au passage. Je me redresse et je fais signe au vieux de rester à terre. J’ai envie de le défoncer. Mais merde, j’ai dû mettre mon ADN partout.
Fait chier !
Je tourne dans tous les sens, je gesticule.
Je vais le défoncer !
– Calme-toi, y’a Ana qui me dit.
Dans un coin du salon éclairé par des lampes à LED autonomes, Pépé est debout, derrière une vieille en pleurs et tétanisée et le cul vissé sur une chaise. Cutter sous la gorge.
Je me calme un peu. On a le contrôle. On a les armes. Nos visages sont masqués. On a toujours nos gants et nos capuches. Suffira à Pyjama de prendre une douche, un peu de Javel sur le sol et c’est bon, mon ADN aura disparu.
Parfait !
Je sors mon carnet et mon crayon. J’écris.
« La clé ? » avec un point d’interrogation démesuré.
Je le fous sous le nez du vicomte de Bordeaux.
– Quoi ? il fait, incrédule.
« Où ? » j’écris et je lui mets mon carnet dans la gueule.
– Je ne comprends pas !
Il se tourne vers la marquise de la Nouvelle-Aquitaine.
– Sylvie, une clé ?
La comtesse de Paris pleure, à chaudes larmes, ce coup-ci.
– Pour les bijoux ? Pépé me demande. Dans la chambre ?
Je fais « Oui » de la tête.
Le duc d’Orléans bafouille, à genoux sous son drapeau Bleu-Blanc-Rouge marqué de l’inscription « Cœur Sacré de Jésus – Espoir et Salut de la France ». Un coeur palpitant au centre et sa couronne d’épine. Il arrête de bafouiller et il nous regarde plein de triomphe.
– Ils… Ils vont arriver, maintenant, y dit.
– Quoi ? Ana fait
– T’as appelé les flics, la SSC ? y’a Pépé qui veux savoir.
Le roi de France nous regarde, éructation de joie.
– La DR ! il nous dit, enjoué.
Pépé pousse la vieille par terre et il détale dans le couloir. Ana me regarde et elle ouvre de grands yeux. Et quand je vois ses grands yeux, je pige enfin. La Division République. Elle part en premier et je la suis. On court à travers l’appart et on se retrouve dans la chambre de l’infante d’Espagne, Pépé sur le balcon.
– Grouillez-vous !
On se précipite vers lui. Il monte dans le bateau en premier pendant qu’Ana jette l’arbalète dans la flotte. Je saute sur le rafiot et Ana saute sur le rafiot et elle coupe la corde. Pépé commence à vouloir démarrer le moteur. Je lui fais signe que « Pas de bruit ! »
– Y faut qu’on se casse, y’a Pépé qui chuchote, complètement affolé. Ces fachos de merde vont nous flinguer. C’est pas des flics ou la SSC. C’est des tarés.
– On reste tranquille, on se laisse porter, voilà Ana qui lui propose. On a moins de chance de se faire voir.
Pépé flippe vraiment.
– OK mais on rame, il fait et il jette son cutter dans l’eau. Et on reste sur le bord, pas en plein milieu.
– OK, Ana dit.
Je hoche la tête. « D’accord. »
Je me mets aux rames avec Ana. Avec le courant, on avance assez vite, jusqu’à arriver à un espace assez dégagé sur la gauche. Le courant nous y amène.
Pépé est tout crispé, la main sur le démarreur.
Et on heurte un truc. Le bateau est immobilisé et penche sur la droite. Mais il est stable.
– Merde, Ana dit. C’est quoi, ce bordel ?
– Ça doit être les grilles du parc. La coque est touchée ?
Pas d’eau qui s’infiltre. Je secoue la tête pour dire : « Non. »
– C’est l’hélice du moteur qu’est coincée, Ana dit.
– OK, j’y vais. Démarrez pas le moteur, OK ?
– OK.
– OK ? Pépé me fait, insistant.
Je hoche la tête.
– Bon, il dit et à Ana : Passe-moi la corde.
– Je l’ai coupée.
– Quoi, t’as tout coupé ? le vieux chuchote, énervé.
– Fallait qu’on se tire.
– OK, OK.
Pépé me demande de lui passer ma main.
– Passe-moi ta main, Pépé me demande.
Il m’agrippe, ôte son masque, et d’un coup, tout habillé, il saute dans l’eau.
– Fais gaffe, Ana lui dit. Merde, t’as failli le faire tomber.
Je m’accroche sur le rebord du bateau pour pas rejoindre le vioque.
– Amène-moi à l’arrière, il me dit.
Je le fais. Il se cramponne au moteur. Il se cale je sais pas trop comment avec ses pieds.
Un sur la grille, l’autre sur l’hélice, je suppose. Il pousse de toutes ses forces. La gueule déformée par l’effort. Il arrête. Et il reprend. Rien. On est coincé.
– Remonte-le, Ana me dit. Dépêche !
Je me retourne vers elle, interrogateur. Un bourdonnement. De bateau. Le stress remonte, l’adrénaline avec.
Je fais faire le tour à Pépé qui comprend rien avec les mètres cubes d’eau qu’y se prend dans la tronche.
– Arrête, il dit entre deux remous. Je vais…
Remous.
– … y arriver.
Une lumière bruyante et qui fend la surface de l’eau boueuse bifurque pour arriver au bout de la rue. Pépé la voit.
– Remonte-moi, le vieux me fait.
Panique.
Je tire et Ana vient m’aider. Pépé se hisse sur l’embarcation et Pépé s’allonge en vitesse. Nous aussi. On entend la lumière passer dans un bvvv sonore et elle éclaire toute la rue. J’ose un regard par-dessus le rebord. Je vois le zodiac de la DR tracer à toute allure vers le château de Louis XVI.
Pépé se redresse, prêt à replonger dans l’eau. Je le chope par la manche. Ça veut dire : « Non ! » Ça veut dire : « Attends ! »
– Lâche-moi !
Le zodiac fait demi-tour.
– Merde ! Pépé gueule. Pousse-toi !
Il me dégage de son chemin. Il saute à l’arrière. Démarre le moteur. Met les gaz. À fond. On reste bloqué. Pépé insiste. L’hélice se dégage pas. Je suis tout crispé, Ana aussi.
– Allez ! il gueule.
Main à fond sur l’accélérateur. Le moteur fume.
– Tu vas le griller ! y’a Ana qui lui hurle.
Le zodiac se rapproche.
– Vas-y ! Pépé gueule. Putain, allez !
Je commence à secouer le bateau dans tous les sens dans l’espoir de dégager l’hélice. Ana aussi.
Coups de feu.
Pépé lâche l’accélérateur.
– Bougez plus, un mégaphone nous dit. Premier et dernier avertissement.
Le zodiac vient à notre niveau, projecteur dans la gueule. On bouge plus. Des silhouettes nous pointent leur Famas dessus.
– Coupez le moteur.
On coupe le moteur.
Le zodiac s’approche de notre bateau et le heurte tout doucement, le moulin en marche pour se stabiliser.
– Montez, on nous dit.
Je me retourne vers Pépé qui tremble et qui ferme les yeux. Je me retourne vers Ana qui regarde par terre.
– Allez ! on nous gueule.
Devant la menace des pistolets mitrailleurs, y’a qu’une chose à faire. Obéir. Alors on obéit. D’abord moi puis Ana puis Pépé. On nous fait nous mettre à genoux. Une femme monte sur notre bateau. Elle récupère nos affaires. Le projecteur éclaire notre coquille de noix vide.
Je vois mieux les miliciens, maintenant. Je jette des coups d’œil. Ils sont quatre. Armés. Mais je vois pas leur visage.
– Regarde tes pompes, toi !
Si on est docile, ils nous amèneront peut-être aux flics. S’écraser et pas moufeter, c’est mon plan d’action.
– Qu’est-ce qu’y a dans les sacs ? quelqu’un demande.
– Des bijoux, une console, quelqu’un répond.
– Et les pieds-de-biche, c’est pour quoi faire ?
C’est à nous qu’on s’adresse. Personne répond. Coup de botte dans le bide de Pépé. Un grognement de douleur.
– C’est pour péter les vitres, Ana dit. Pour rentrer dans des apparts.
– Et voler les français ? Bande de dégénérés de fin de race.
Tout le monde s’adresse à nous, qui parle ? Je vois que le fond du zodiac.
– On balance tout dans la flotte ? y’en a un qui demande.
Tous approuvent. Je fais dans mon froc.
– Pas de preuve, Ana dit.
– Qu’est-ce t’as dit ?
On lui retire son masque. Rires.
– C’est quoi, ça ? Une tarlouze ? C’est quoi cette gueule de pédé ? C’est quoi ces cheveux ? Hé, on a un travelo à bord !
Ana respire de plus en plus fort, de plus en plus vite.
– Lève-toi !
Elle reste à genoux. Quelqu’un la soulève de force. Elle se débat et Pépé et moi, on reste là sans rien faire. On lui met les mains dans le dos et on lui passe des liens en plastique.
Ma respiration s’accélère, tachycardie, bruxisme. Profil bas.
– On va te crever, pédé !
Non. Je me redresse pour protester, faire quelque chose. Coup de crosse dans le pif.
Sonné. Je tombe en arrière. Ma vision se brouille, mon nez me fait un effet bizarre. Tout est flou.

Je me réveille, le tarin enflé. Douleur. Je me redresse et c’est un flot de sang et de caillots séchés qui coule et j’en ai partout.
J’arrive pas à me mouvoir correctement. J’ai les mains attachées dans le dos. Pépé est à côté de moi, torse nu et à genoux dans les hautes herbes. Je regarde le vieux, énervé, incrédule, paumé, plein de question dans les yeux. Pépé a la gueule en sang. Le corps tuméfié.
Je regarde autour de moi.
On est dans un champ trempé d’eau. Les miliciens de la Division sont un peu plus loin en train de discuter.
J’articule en bougeant les lèvres. A-N-A.
Pépé secoue la tête mollement.
– Ils l’ont balancée dans la rivière, il dit, il chiale. Les mains attachées. Dans la Garonne. Elle est morte.
Je le fixe, la bouche ouverte, les yeux écarquillés, la bave aux coins des lèvres, du sang partout et à travers tout.
Ana est morte. Ana est morte. Ana est morte. Morte. Est. Ana. Ana morte. Est Ana. Morte. Est. Morte. Ana.
Je répète ces mots dans ma tête jusqu’à ce qu’ils aient plus aucun sens. Mais Ana est toujours morte. Déposséder les mots de leur sens change pas ce qu’il vient d’arriver.
Je regarde l’eau sur le sol détrempé. Pépé sait ce qu’il va se passer pour nous.
Je le regarde, signe de tête pour dire : « Tu tiens le coup ? »
– Ils vont nous tuer. Ils ont foutu à l’eau toutes les preuves. Ils nous emmèneront pas à la SSC.
Il me regarde dans les yeux, il attend que je lui dise quelque chose. Il attend.
– Parle, putain ! il crie. Parle, p’tite merde !
– Ta gueule ! un mec de la Division hurle.
Pépé baisse les yeux.
– 2050, y’a le vieux qui continue plus bas. Je devrais déjà être mort depuis longtemps. Au lieu de ça je suis là, de la boue jusqu’au bide, les dents et les côtes pétées et je vais me faire buter par des fachos. Avec toi qui me regarde, avec tes yeux écarquillés, qu’en a pas aligné une depuis six ans.
Il ricane.
– Tu fermais jamais ta gueule et maintenant tu me parles même pas alors qu’on va crever. Parle-moi. Dis-moi qu’Ana a réussi à se détacher. Qu’elle est pas morte.
Je secoue la tête : « Non. »
– Dis-le ! il gueule. Parle ! Mais parle !
Un milicien arrive en trombe. Coup de tonfa derrière la tête. Pépé tombe en avant. Je suis pétrifié, toujours à moitié allongé dans l’eau boueuse. Le gars de la DR met son genou sur la nuque de Pépé, qui se débat, se débat, lutte, lutte, se noie. Se noie. Je regarde le bourreau avec des yeux affolés après ces trente secondes qui m’en ont paru trois.
Immédiatement, je me propulse en arrière avec pour seule aide mes jambes ankylosées. Mon sang afflue, me monte à la tête et coule par mon nez au rythme de mes pulsations cardiaques. Le milicien s’approche de moi, me prend par le col et me redresse. À peine debout, il me pousse en avant violemment et je tombe par terre. Il me redresse à nouveau et il exerce une pression avec sa main autour de ma nuque.
– Avance, sale bougnoule ! il m’ordonne.
J’avance, mais c’est lui qui fait tout le boulot. Il m’amène vers les trois autres.
J’aimerais me retourner pour voir si Pépé est toujours vivant.
Le mec me balance par terre, aux pieds de ses potes. Je reçois un coup de Rangers dans la gueule. Je hurle de douleur parce que cette botte a précisément éclaté ce qu’il restait de mon nez. Un autre coup de botte, sur la tempe, cette fois.
– Lève-toi !
Je peux pas.
– Allez, debout, le métèque !
Deux paires de bras me redressent de force.
Je suis à moitié dans les vapes. Tout est flou autour de moi, je capte plus rien. Les mots sont déformés, les sons réverbérés, les lumières scintillent.
J’entends « chez toi », « France », « bougnoule », « race », « Afrique », « pédé », « mort ».
– T’es mort !
Cette douleur qui accaparait toute mon attention a disparu. Je suis sur le sol, les mains sur le ventre et un truc chaud et visqueux plein les doigts.
On me traine, la flotte crade me rentre dans la bouche, je m’étouffe. Je tousse, je grogne.
J’aurai pas pensé finir comme ça. Tabassé à mort oui, traumatisme crânien et coup de surin, je l’ai toujours parfaitement imaginé. Mais c’est le béton, que je voyais. Pas la boue, pas l’herbe. Je veux voir le béton, je veux crever chez moi. Pas ici. Ici c’est loin. Je veux voir les lumières de la ville.
Et le béton.

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