Média local avec zéro milliardaire dedans

Hébergement indigne dans le Médoc : des saisonniers assument, des élus allument

Des vidéos diffusées sur les réseaux sociaux et relayées par des associations alertaient sur un accueil indigne des saisonniers à Saint-Laurent-du-Médoc. Selon l’enquête réalisée sur place par Rue89 Bordeaux, certains ouvriers concernés parlent d’un choix assumé. Mais des maires du Médoc accusent des marchands de sommeil de tirer profits de cette situation, et demandent aux châtelains de faire le tri parmi leurs sociétés prestataires en charge de l’embauche et de l’hébergement des travailleurs.

Édition abonnés
Hébergement indigne dans le Médoc : des saisonniers assument, des élus allument

« On a lu tout et n’importe quoi sur nos conditions de vie ces derniers jours », s’agace Max.

On comprend mieux pourquoi, en ce jour de 2 novembre, l’accueil est froid  chez les saisonniers logeant au lieu-dit Perganson, non loin de la déchèterie de Saint-Laurent-du-Médoc. Voir venir encore un journaliste ne réjouit guère les quelques personnes qui ont trouvé refuge dans ces anciennes bâtisses désaffectées du château La Rose Perganson (marque disparue après son rachat et son absorption par le château viticole voisin, La Rose Trintaudon). 

Sur les réseaux sociaux, quelques vidéos ont mis en émoi les associations puis la presse. Elles ont été filmées par une voisine venue pour apporter son soutien aux occupants des lieux en ruine.

« Ce n’est pas très correct, ajoute Ana. Peut-être qu’il y a des gens ici qui sont dans le besoin, je ne dis pas. Mais avant de filmer, elle aurait du nous demander notre avis, se renseigner pour savoir qui on est et comment est-ce qu’on vit ».

« Elle est venue avec sa voiture chargée de nourriture, elle a fait sa vidéo pour dire qu’elle faisait une bonne action. Après des journalistes et des voisins sont arrivé, ont toqué à la porte de nos camions mais nous on n’a rien demandé et encore moins de la nourriture », abonde Charly.

Les anciennes bâtisses désaffectées abritent jusqu’à 100 ouvriers agricoles selon la saison (EB/Rue89 Bordeaux)

Un endroit connu

Contacté le lendemain par Rue89 Bordeaux, un maître de chai qui travaille sur le secteur, et qui préfère garder l’anonymat, témoigne :

« Des logements sont parfois proposés aux vendangeurs, mais c’est des dortoirs, c’est-à-dire un lit et c’est tout. Pour être tranquilles, ils préfèrent dormir ailleurs, dans leurs camions ou sous une tente, comme ça ils font ce qu’ils veulent, la fête aussi s’il faut. […] Cet endroit est connu. Donc ils y vont, personne va les embêter. »

Jean-Marie Feron, maire Divers droite de la commune, confirme que cette « situation date d’il y a longtemps ».

« Cela avait déjà été signalé à mon prédécesseur il y a au moins 15 ans, avec des périodes plus ou moins denses. Il y a des travailleurs saisonniers mais aussi des ferrailleurs et des gens de passage. »

En 2018, le maire médocain a pris un arrêté de péril, les bâtisses présentant en effet un danger en raison de son état.

« C’est un vieux château en ruine, insiste l’édile. Mais je me suis retrouvé au tribunal car la société foncière agricole à qui il appartient jugeait mon arrêté infondé. Heureusement j’ai gagné et il est donc de leur responsabilité de sécuriser le site mais on en est toujours au même point. J’ai signalé la situation a la gendarmerie mais elle ne peut pas intervenir car il s’agit d’un terrain privé. »

« Laisser les lieux propres »

Le jour de notre passage, les véhicules visibles depuis la route ont été enlevés. Les occupants que nous avons rencontrés dorment pour certains dans des tentes abritées par les ruines du château, se chauffent grâce à un feu de bois à même le sol.

A l’arrière, un grand parking entouré de murs de terre accueille une trentaine de camping cars et caravanes. Ils seraient une cinquantaine à vivre là, mais les va-et-vient sont incessants.

Max, ancien cuisinier, a 29 ans. Il est Français et travaille actuellement dans les vignes. Pour se loger, il a choisi de se poser ici. Tout comme Charly : Espagnol d’une vingtaine d’année, ce professeur de musique de formation enchaine depuis 3 ans les contrats de 3 à 4 mois dans les vignes, entre deux allers-retours vers son pays natal.

« Là le terrain est dégueulasse à cause des saisonniers qui ne viennent que pour les vendanges. Ils sont une cinquantaine voire une centaine, restent là quinze jours, récupèrent des canapés et des palettes, puis partent en laissant leurs détritus. Tous les hivers c’est la même chose, on nettoie tout jusqu’à la forêt, on amène ce qu’il y a à jeter à la déchèterie pour laisser les lieux propre pour l’année suivante. »

Certains occupants vivent ici 3 à 4 mois l’année (EB/Rue89 Bordeaux)

Pas de douche

Ana, ouvrière agricole espagnole de 23 ans, vient ici au moins six mois par an, depuis deux ans.

« Ici on est tranquilles car personne ne veut de nous et de nos chiens. A Pauillac où ailleurs, on ne peut pas dormir plus de deux jours sans subir un contrôle de police ou des réflexions du voisinage. […] Ce n’est pas le luxe mais on vit correctement. On a un panneau solaire, des plaques, un frigo. Pour le linge on va dans les laveries automatiques.  Cet été un pépiniériste nous avait donné des plants de tomates. Un temps, il y avait même des poules. Le seul gros problème, c’est qu’il n’y a pas de douche. »

Charly surenchérit :

« On se débrouille. Douche solaire quand il ne fait pas trop froid, sinon on va à la piscine de Pauillac où chez des amis. Mais dans les logements destinés aux saisonniers, il n’y a pas souvent de douche non plus. »

Le jeune ouvrier des vignes souligne également que certaines société de prestations de service non plus ne proposent pas de douches. Ces sociétés fournissent aux châteaux la main-d’œuvre pour leurs vendanges en prenant en charge le personnel, de l’établissement de son salaire jusqu’à son logement.

« Les travailleurs saisonniers sont pour la plupart embauchés par des prestataires qui n’en ont rien a faire de leurs conditions d’hébergement », reconnaît Jean-Marie Feron.

Marchands de sommeil

Ce constat, Florent Fatin le connaît. Dans un courrier adressé en septembre dernier aux domaines viticoles de sa commune, et que Rue89 Bordeaux a pu consulter, le maire de Pauillac propose de dresser une « liste noire » de ces prestataires et « de ne faire intervenir que des entreprises vertueuses en termes de logement ».

« De nombreux immeubles ont été rachetés afin de pouvoir y loger le personnel nécessaire pour réaliser les missions confiés aux prestataires, écrit Florent Fatin. Malheureusement, alors que certains jouent le jeu, d’autres prestataires vont créer de réels centres de profits grâce à ces logements. J’ai pu constater, par exemple, qu’un appartement de 40 mètres carrés en centre ville était utilisé pour 15 travailleurs ». 

Suite à ce courrier, une réunion avec les propriétaires et leurs représentants a eu lieu en octobre. Selon nos informations, a été évoqué l’exemple d’ « une maison qui rapporte à sa société 15000€ par mois ». Un loyer est en effet ponctionné des salaires des saisonniers.

A noter par ailleurs, que l’hébergement par les châteaux des saisonniers est considéré comme un avantage en nature que ce dernier doit déclaré dans ses revenus. Cependant, l’employeur est amené à payer des charges dessus. Ce qui finalement n’arrange les affaires de personne.

Lisez la suite pour 1€

En profitant de notre offre d’essai, résiliable en ligne à tout moment.

Pour accéder à cet article, il faut être abonné. Pourquoi ?

Les informations exclusives, les enquêtes et certains reportages constituent l’édition abonnés de Rue89 Bordeaux. En tant que média indépendant, nos ressources proviennent de nos lectrices et lecteurs abonnés, aucun milliardaire ni groupe bancaire ne nous finance.

Nous demandons à nos lecteurs une faible contribution pour disposer à Bordeaux d’un média critique des pouvoirs, capable d’enquêter et de traiter les enjeux locaux en profondeur et dans la durée.

Chaque abonnement compte. Toutes nos recettes sont investies dans un journalisme local indépendant, dont la force et la réactivité dépend directement du nombre d’abonnés actifs.

Je m’abonne 

Abonnez-vous maintenant pour suivre l’actualité locale.

Déjà abonné⋅e ?

Connectez-vous

#vie de château

Activez les notifications pour être alerté des nouveaux articles publiés en lien avec ce sujet.

Voir tous les articles
Partager
Plus d'options