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Un nom maghrébin, frein à l’embauche partout en France… sauf à Bordeaux
Entretien 

Un nom maghrébin, frein à l’embauche partout en France… sauf à Bordeaux

par Walid Salem.
Publié le 21 janvier 2020.
Imprimé le 20 septembre 2021 à 13:49
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Une étude nationale vient d’épingler les grandes entreprises françaises pour discrimination à l’embauche. Elle a été menée dans les plus grandes aires urbaines de France métropolitaine, notamment Bordeaux. Bonne nouvelle, la capitale girondine présente les meilleurs résultats. Entretien avec Yannick L’horty, coordinateur du testing.

A la demande du Ministère du logement et de la ville, la fédération de recherche du CNRS « Travail, Evaluation et politiques publiques » (TEPP), qui regroupe 6 laboratoires de recherche et 150 chercheurs en économie et en sociologie, a mené une étude sur la discrimination dans l’accès à l’emploi.

Début janvier, cette étude a livré les résultats de ses tests correspondants à 17163 demandes émanant de candidats fictifs envoyées entre octobre 2018 et janvier 2019 à 103 très grandes entreprises françaises. Ces candidatures, à la fois en réponse à des offres d’emploi publiées ou envoyées de façon spontanée, combinaient deux critères : la réputation d’une résidence dans un « quartier politique de la ville » (QPV) et l’effet de l’origine supposée française ou maghrébine, pour des candidats tous de nationalité française.

« Pour l’ensemble des entreprises testées, l’étude met en évidence une discrimination significative et robuste selon le critère de l’origine, à l’encontre du candidat français présumé maghrébin, dans tous les territoires testés », peut-on lire dans l’introduction du rapport.

Yannick L’Horty (DR)

A la lecture des conclusions de l’étude, l’aire urbaine de Bordeaux (avec le quartier Saint-Michel comme QPV étudié) semble tirer son épingle du jeu. Ce constat est confirmé par le coordinateur du testing, Yannick L’Horty. Ce professeur d’économie à l’université Paris-Est Marne-la-Vallée et directeur de la TEPP a répondu aux questions de Rue89 Bordeaux.

882 requêtes à Bordeaux

Rue89 Bordeaux : Comment se situe précisément l’aire urbaine de Bordeaux dans les résultats de votre étude en comparaison avec les cinq autres aires urbaines concernées : Nanterre, Lyon, Toulouse, Nice et Nantes ? 

Yannick L’Horty : Il faut préciser d’abord que nous nous sommes intéressés aux déterminants des discriminations, aux effets des caractéristiques des entreprises, aux effets de l’appartenance à tel ou tel secteur d’activité, et également aux effets de localisation des entreprises. Nous avons ainsi trouvé des résultats significatifs pour plusieurs aires urbaines.

Pour exemple, la localisation d’une entreprise en région parisienne diminue les chances d’accéder à un emploi pour un candidat qui est a un patronyme d’origine maghrébine. C’est un résultat constaté dans toutes les aires urbaines sauf à Bordeaux. A Bordeaux, nous n’avons pas pu mettre en évidence des faits significatifs sur les faibles chances d’accès à l’emploi d’un patronyme maghrébin.

Quelle est la part des échantillons bordelais dans le testing global national ?

Les requêtes sur l’aire urbaine bordelaise représentent 5% par zone d’emploi. C’est-à-dire sur l’ensemble, qui est de 17 163 requêtes, 882 sont de Bordeaux, qu’ils soient sous forme de candidatures spontanées ou sous forme de réponses à des offres.

Est-ce un échantillon suffisant pour établir des conclusions ?

C’est un nombre exploitable. Habituellement, on produit des résultats sur 300 tests pour un marché du travail. Il y a beaucoup d’études qui se contentent de quelques dizaines de tests.

Avec 882 requêtes sur Bordeaux, on est sur un nombre important qui constitue un échantillon suffisant pour détecter une différence de traitement entre les candidats. Ce qui serait évidemment intéressant est de faire un test bordelais qui soit plus représentatif du tissus des entreprises de la région, ce qui n’est pas le cas dans notre expérience puisqu’on est sur une catégorie d’entreprises assez particulière.

Laquelle ?

Nous avons pris les plus grandes aires urbaines qui n’étaient pas concernées par les expérimentations des emplois francs (l’emploi franc est une aide à l’embauche pour favoriser la mixité sociale, NDLR). Raison pour laquelle Lille et Marseille étaient exclues.

Nous avons également choisi les plus grandes entreprises. L’étude initiale commandée par le ministère du logement et de la ville portait sur 40 entreprises du SBF 120 (SBF pour Société des Bourses Françaises, un indice boursier, NDLR). Nous avons pris le parti d’étendre ces tests jusqu’à 103 entreprises du SBF 250. Ce qui constitue un domaine qui était jusqu’à maintenant inexploré par les associations. Il y a eu quelques tests faits mais jamais à cette échelle.

Différentes tensions selon les villes

Est-ce qu’il y a d’autres phénomènes qui expliquent la particularité bordelaise ?

Avec notre petit millier de tests bordelais, on n’a pas pu mettre des différences significatives entre un candidat qui suggère par son patronyme une origine franco-français et un autre pour une origine maghrébin. Ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas de discrimination ! Ça veut dire qu’avec notre approche, on n’a pas pu en mettre en évidence, ou on ne les a pas détectés. Ça peut venir du test lui-même donc.

Mais cela peut aussi venir des différences entre les villes. On est sur le marché du travail, on est sur des degrés de tensions différents d’une ville à l’autre. Le marché du travail est assez tendu, on sait qu’il est assez tendu en région parisienne. Qu’il l’est peut-être moins ailleurs. Il y a des différences régionales en matière de dynamisme de l’emploi et ces différences peuvent expliquer en partie les résultats.

Y a-t-il des tests antérieurs ou d’autres marqueurs permettant un comparatif qui démontrerait par exemple une hausse ou une baisse des discriminations à l’embauche ?

Ce n’est a priori pas possible. Il y a une étude nationale analogue réalisée par le Ministère du travail en 2016, et qui portait sur 40 grandes entreprises. A l’issue de cette étude, les auteurs avaient indiqué que 12 entreprises sur les 40 pouvaient être suspectées de discrimination. Ce qui a poussé le ministère du travail à travailler sur ces 12 entreprises en particulier.

De notre côté, nous sommes sur une proportion allant entre 5 et 15 sur 103 entreprises selon les indicateurs. C’est une proportion plus faible effectivement, qui intervient trois ans plus tard. On peut alors se demander si ça vient d’un changement de comportement des entreprises. En effet, il y a beaucoup d’engagements et d’actions prises par les entreprises d’un côté, et il y a un durcissement du cadre légal d’un autre côté.

Ça peut donc être un changement de pratique. Mais ça peut être aussi autre choses : la conjoncture du marché du travail se porte globalement beaucoup mieux qu’il y a 4 ou 5 ans. Les plus grandes entreprises disent être en situation de pénurie de main-d’œuvre et ont d’importantes difficultés de recrutement. Quand il y a peu de candidats par poste, le contexte est peu favorable aux discriminations.

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L'AUTEUR
Walid Salem
Walid Salem
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