Lettre ouverte à Tina
Écrire le confinement
Raconter le confinement, ce quotidien improbable qu'il y a quelques jours encore ne pouvait être envisagé. Comment vos habitudes sont bouleversées et comment vous trouvez les ressources pour vous y adapter. Récits de riverains.
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Lettre ouverte à Tina

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Toi et moi on se connait depuis longtemps.
La preuve, à nouveau tu viens de surgir, presque sans prévenir, devant moi, devant nous.
Tu es comme un virus, invisible à l’œil nu, mais bien visible dans ses effets sur le mouvement des sociétés.
Dans une mini-série, publiée par HBO, intitulée très simplement Tchernobyl, un soldat soviétique s’adresse à une femme qui lui tourne le dos, pour lui intimer l’ordre de cesser son activité afin de fuir, de gré ou de force. La femme est en train de traire son unique vache. Sa ferme se trouve dans la zone d’exclusion. Elle se parle à elle-même plutôt qu’au soldat. Elle dit qu’elle et sa famille, ils en ont vu d’autres, invasions, guerres, massacres… Et ce truc dont tu me parles, camarade, n’est même pas visible…
Le soldat tue la vache et son lait coule au sol. Cut.
Mais qu’est-ce qui nous arrive ?
Le mardi 11 septembre 1973, en fin d’après midi, je suis dans la rue à Toulouse. Une sorte d’ouragan vient de s’abattre sur le Chili. Très souvent, on donne un prénom de femme à ce genre d’événement dramatique. Appelons celui-là Tina et n’en parlons plus.
Ce dimanche 22 mars 2020, vers 11 heures, je suis comme un con fini – confiné, si vous préférez – devant mon ordinateur. Dans ma rue, j’ai compté, depuis ma fenêtre du 1er étage, un passage de 10 personnes par heure. Ça ferait en moyenne 240 par 24h x 365. Je vous laisse faire l’opération. Dis comme cela, ça fait beaucoup de monde. En réalité, c’est trois fois rien.
Mais qu’est-ce qui nous arrive ?
Herber Spencer – 1820-1903 – est un philosophe anglais de l’ère victorienne.
Il écrit pour dire qu’en matière d’économie, il faut laisser faire. Pourquoi écrit-il, alors ?
En 1974, Friedrich Hayek reçoit le prix Nobel d’économie. L’ordre économique actuel est un « ordre spontané ». Circulez, il n’y a rien à voir dans l’air du temps.
En 1976, Milton Friedman reçoit le prix Nobel d’économie.
Au chili, le 14, 15 ou le 16 septembre 1973, on cisaille les doigts de Victor Jara.
Pendant ce temps et même après ce crime, l’ami Milton conseille le général Pinochet pour en finir au plus vite avec l’ère Allende.
Bien-sûr, il n’est pas à Santiago, le PNE. Il est là mais il n’est pas là. Sa théorie est comme un virus mortel. A la fin de chaque journée passée, on compte les morts par centaines.
Victor Jara est guitariste. Il est emprisonné dans l’Estadio Chile de Santiago. Lui, il est dans la place.
Milton Friedman est un éminent intellectuel de l’université de Chicago. Là-bas, on dit que d’un côté de la rue, on trouve les locaux spacieux des laboratoires d’analyse économique, et de l’autre côté commence le ghetto où vivent les Afro-Américains.
Il faut l’imaginer sur le trottoir, avec un pote à lui, en train de refaire le monde afin qu’il soit plus libéral. De là où je me trouve, je ne peux pas visualiser ses paroles. Elles sont comme un virus. Je crois entendre que cet homme développe l’idée que « faire des profits est l’essence (pétrole, gasoil et autres dérivés…) de la démocratie ».
Ça a de la gueule, non ?
Eh bien, croyez-moi si vous voulez, à des milliers de kilomètres, partout dans le monde, chacun de vos mots, Milt, décomposés en syllabes, puis en lettres associées d’une manière harmonieuse afin de produire du sens, vos mots tuent, car ils ont muté en virus économique, dont on ne peut plus contrôler l’expansion.
Le jour, le nobélisé travaille l’économie dans son labo en vase clos. Quand il revient tardivement chez lui, disons la nuit venue, il peut se faire raccompagner, à distance respectueuse, par une voiture de police.
C’est un prix Nobel, quand même.
Ce que je raconte, c’est vrai, mais je n’ai pas les preuves en main. Une sorte de virus, si vous voulez.
Mais qu’est-ce qui nous arrive ?
Le vingt-cinq juin 1980, Iron Lady prononce un discours au 10 Downing Street, devant les correspondants de la presse américaine. Son dada, c’est la défense du capitalisme.
Ma très chère Tina, voici ce que dit Margareth Thatcher, ce vingt-cinq juin 1980 :
There is no alternative.
Kill TINA.

Jean-Paul Chaumeil
Auteur de
Ground Zero et Parfois c’est le diable qui vous sauve de l’enfer, ouvrages parus aux éditions du Rouergue.

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