Lectures d’après confinement bordelais
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Lectures d’après confinement bordelais

Après la crise sanitaire qui aura des conséquences durables sur le secteur du livre, une première sélection de titres à soutenir et avec eux l’édition locale.

Ces longs mois de claustration n’ont pas été sans effet sur la santé économique du circuit des livres. Entre les auteurs dont les livres devaient sortir fin mars/début avril, les éditeurs qui ont vu leurs ventes s’arrêter net et toutes les manifestations culturelles annulées les unes après les autres et les libraires qui ont dû baisser leur rideau, la crise aura des conséquences durables. Bien sûr, des aides vont se mettre en place, mais on a eu l’impression que le secteur du livre n’était pas celui qui intéressait au premier chef les responsables de la Culture.

En attendant de voir comment la situation va évoluer, je vous propose quelques titres qui méritent d’être soutenus au lieu des grosses machines éditoriales qui monopolisent l’attention de la presse.

Visages de l’estuaire, Chantal Detcherry, aux éditions du Festin

Il faut tout le talent de Chantal Detcherry et sa connaissance de la pratique photographique pour aborder ce genre périlleux qu’est le commentaire de photos. Les photos sont celles de Jean Bernaleau qui travailla pour Sud-Ouest dans les années 50/70 . Il a parcouru la région du Blayais et y a photographié les travaux et les jours de sa population de paysans et d’ouvriers agricoles, leurs joies et leurs peines ; il nous apporte ainsi les vestiges d’un monde pas si éloigné de nous et  pourtant  disparu – Michel Serres a souvent souligné que cette période avait vu disparaître la paysannerie française sacrifiée aux exigences de rentabilité de l’industrie agro-alimentaire.

C’est peu de dire que ces photos sont datées, elles sont d’un autre siècle.  Pourtant ces visages d’hommes et de femmes âgées, d’enfants turbulents, de jeunes filles rêveuses, de travailleurs fiers de la tâche accomplie sont de toujours. Le regard de Bernaleau est plein de respect et d’affection.

Chacune de ces photos est pour Chantal Detcherry l’occasion d’une petite nouvelle, d’une enquête, d’une rêverie qui s’élève parfois jusqu’au poème en prose. Elle est de ce lieu, elle y est liée par mille souvenirs d’enfance, elle y revient toujours. Nous avions déjà fait avec elle, dans Le Sentiment de l’estuaire, une magnifique promenade au travers de ses souvenirs. On retrouve ici cet attachement indéfectible.

« Aussi, allant à la rencontre des flots de l’estuaire, que ce soit dans la matérialité de l’instant, ou par l’entremise d’une photo en noir et blanc déjà assez ancienne, est-ce toujours un voyage dans le temps que je fais, tout autant qu’un déplacement dans l’espace. Depuis ma naissance cette eau m’est consubstantielle, elle m’est origine. »

Il n’est pas nécessaire d’être du coin pour saisir et goûter la poésie nostalgique qui se dégage de ces pages.

Panetta regardait le ciel, notes sur le tennis, Bernard Duché, aux éditions Confluences

Bernard Duché aime le tennis. Il l’a pratiqué depuis son enfance et il a continué longtemps, il a aimé les compétitions, longtemps accompagné par son père qui rêvait, sans doute, de voir son fils devenir un champion.

Il a aimé jouer et regarder jouer les plus grands tennismen de l’époque. Et sa mémoire est surprenante qui évoque ces matchs avec autant de précision que s’il venait de les jouer ou de les voir jouer. Sans doute faut-il avoir soi-même joué pour trouver du plaisir au récit de ces bonheurs et à ces peines qui tiennent au rebond heureux ou malheureux d’une balle. J’ai, pour ma part, joué tard, un médecin ayant déclaré que ce sport était dangereux qui risquait de développer un côté du corps au détriment de l’autre – ce qui avait convaincu une mère trop près de ses sous à une époque où le tennis ne s’était pas encore démocratisé (Primrose, Chiberta… pas à la portée de toutes les bourses) – et sans doute assez mal puisque je ne me suis pas obstiné au-delà du raisonnable et ai préféré m’arrêter quand mon fils me faisait trop courir ; mais je garde un souvenir ému des parties que je disputais avec mon ami Henri Martin sur les terrasses de Mériadeck.

Du coup, j’ai pris plaisir à ces notes, non dépourvues d’humour ; j’ai revu les matchs que je regardais à la télévision et qui n’étaient pas ceux dont parle Duché ; j’ai retrouvé des noms qui m’étaient familiers, comme ceux des Jauffret qui étaient avec moi au Lycée Longchamps.

Mais plus que tout, j’ai été sensible à l’émotion diffuse de ces pages et qui s’explique à la toute fin du livre. Après tout cela pourrait être aussi dépourvu d’intérêt que le récit d’une chasse ou d’une descente à ski fait à quelqu’un qui ne supporte pas la chasse ou qui n’a jamais chaussé de skis. Cette émotion est liée à la silhouette du père qui suit avec tant de passion les exploits ou les défaites de son fils. De ce père dont on devine qu’il n’est plus là : « Toi qui m’as appris à jouer, qui m’a cassé les pieds pendant des années à tourner autour du court comme un lion en cage, à vociférer, à soupirer, à vitupérer, à m’étourdir avec la fumée de ton cigarillo, à refaire le match dans les moindres détails jusqu’à la nausée, tu me manques. »

Le livre de raison de Malagar, François Mauriac, aux éditions Le Festin

Un Mauriac inédit ? Une découverte inattendue d’un manuscrit qui dormait dans une malle oubliée de la vieille maison ? Non, évidemment. Des pages que les érudits n’ignoraient pas mais  qui n’avaient jamais été éditées. Les voici maintenant à la portée de tous. Il s’agit donc du livre de raison sur lequel Mauriac a noté les moments les plus importants de la vie de Malagar, de sa vie à Malagar, comme cela se fait dans les propriétés bourgeoises, livre de comptes. Philippe Baudorre, dans une préface très savoureuse, nous explique tout cela.

On y découvre un François Mauriac soucieux de ses vignes et du vin parfois médiocre qu’on en tire ; amoureux de cette demeure où il investit une partie de l’argent du Nobel, de cette terre où il plante des cyprès comme pour souligner la ressemblance entre l’Entre-deux-mers et la Toscane, où il agrandit les chais pour accueillir ces tonneaux qu’il s’inquiète parfois de ne pouvoir vendre.

Il y tient un inventaire sélectif des visites des uns et des autres – les écrivains parisiens qui viennent voir le lieu dont ils l’ont si souvent entendu parler (Gide évidemment), les journalistes, les enfants, plus tard les petits-enfants, source de joies d’abord, puis de fatigue l’âge venant. Il relate les événements dramatiques qui viennent jusqu’ici troubler la paix qui lui est nécessaire pour écrire – l’occupation allemande, l’attentat de l’OAS -, les combats politiques dans lesquels il est pris, les polémiques, les insultes. Il y parle du temps qu’il fait – des printemps pourris, de la grêle honnie des viticulteurs,  des étés écrasés de chaleur, des automnes éclatants de couleurs – et du temps qui passe, avec les naissances et les morts, avec l’usure du corps.

Il arrive qu’il laisse échapper une confidence plus personnelle, ainsi en 1955, à l’occasion de son soixante-dixième anniversaire : « Le poids écrasant de toute une vie pleine de péchés sans nombre ne m’a pas interdit d’être à genoux et d’accueillir le Seigneur avec la même foi, avec la même espérance, avec le même amour que le petit garçon qui communia pour la première fois le 12 mai 1886 dans la chapelle de la rue du Mirail. Aucune grâce temporelle ne tient contre cette grâce-là. Qu’il a fallu d’absolutions sans cesse renouvelées pour que j’atteigne, de péché en péché, de chute en chute, ce silence et cette paix du soir de la vie. »

Mais somme toute, l’intérêt de ce livre de raison tient plus à ce qui n’y est pas dit qu’à ce qui y est dit. Il y a des absences que l’on aurait pu expliciter – ainsi celle de son frère Raymond ; des silences qui paraissent pesants comme ceux qui touchent son fils Jean par comparaison à la présence constante de Claude ; des préférences qui se manifestent pour tel ou tel de ses petits-enfants, Gérard, le fils de Claude, Anne Wiazemski malgré son mariage avec Godard.

Il faut rendre hommage à une iconographie très riche puisée dans les réserves du Centre Mauriac de Malagar et qui offre des photos peu connues de Mauriac.

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L'AUTEUR
Patrick Rödel
Patrick Rödel
Jadis prof de philo, désormais écrivain à temps presque complet, ne détestant pas la forme courte des billets de blog pour parler littérature et philosophie.

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