La Fumainerie, bon (petit) coin bordelais des toilettes sèches à domicile
Ecologie 

La Fumainerie, bon (petit) coin bordelais des toilettes sèches à domicile

Marre de faire vos besoins dans l’eau potable ? Ça tombe bien, et c’est une première en France : l’association La Fumainerie propose d’installer des toilettes sèches chez les habitants de l’agglomération de Bordeaux. Elle se charge ensuite de collecter leurs déjections pour en faire du compost, et travaille sur l’acceptabilité du concept. 17 premiers foyers seront « raccordés » en juillet.

Les toilettes sèches, on connaissait déjà dans les festivals ou à la campagne, mais en ville, c’est mois courant. « On est les premiers en France », appuie Maïlys Horiot, de la Fumainerie. Les membres de cette association se sont jetés à l’eau et ont créés leur association en février 2019.

Fumain, terme éponyme, vient du latin fimus, fumier et humanus, humain. Il désigne le sous-produit du système digestif humain valorisé à des fins agricoles. Comprenez, fumier humain. Leur objectif est en effet de développer un système d’assainissement écologique en expérimentant un réseau de collecte et de valorisation des « déchets » de toilettes sèches chez les particuliers en ville. 

La Fumainerie s’apprête à « raccorder » en juillet prochain pas moins de 17 logements disséminés dans Bordeaux et la métropole. L’association peut encore raccorder d’autres foyers. Pour l’expérimentation, elle s’est fixée une limite de 50 foyers.

L’équipe de la Fumainerie. (DR)

C’est l’association qui se charge d’installer les toilettes sèches fabriquées par l’entreprise bordelaise, Un petit coin de Paradis. La Planche, une entreprise locale également, fournit les copeaux de bois, destinés à recouvrir urine et excrément pour masquer les odeurs et faciliter leur biodégradation.

Pas la foire du trône

Pour ne pas s’y perdre les usagers pourront compter sur le guide de bonnes pratiques rédigé par la Fumainerie. Ainsi les membres de l’association dispensent quelques astuces pour dissiper les inquiétudes des adhérents : quelle quantité de copeaux mettre à chaque passage, ou comment nettoyer ses toilettes sèches (avec du vinaigre pour neutraliser les odeurs d’ammoniac qui proviennent de la fermentation de l’urine dans le copeaux).

A l’origine du projet, Ambre Diazabakana, ingénieur agronome et spécialiste de l’environnement est partie des constats suivants : une chasse d’eau consomme presque dix litres d’eau potable à chaque fois qu’elle est tirée, les sanitaires représentant ainsi 20% de la consommation d’eau à usage domestique, alors que dans le monde 500 millions de personnes manquent d’eau potable :

« L’idée c’est aussi de gagner en résilience. Plus un système est diversifié, plus il sera résilient s’il est confronté à un changement. Mon objectif est d’appliquer ce principe à l’assainissement pour accompagner les mutations à venir », précise Ambre Diazabakana.

Votre futur petit coin de paradis (la Fumainerie/DR)

Dans la métropole bordelaise, le volume total d’eaux rejeté au milieu naturel ayant transité par le système d’assainissement métropolitain était de 123 millions m3 en 2014, soit l’équivalent de 10 km de hauteur d’eau sur la place des Quinconces… Les trois-quarts sont de l’eau traitée dans les stations d’épuration de la métropole, le quart restant des rejets directs des réseaux pluviaux.

Or cette pression, liée à l’urbanisation, contribue au piètre état des eaux de la métropole, dont les 300 kilomètres de ruisseaux sont dans des états jugés moyens, médiocres ou mauvais, alors qu’ils doivent être tous en bon état d’ici 2027. Aujourd’hui seulement 35% des cours d’eau français sont en bon état chimique.

Grande vidange : on fait quoi ?

Pourtant, nos excréments sont loin de n’être que des déchets : ils concentrent des nutriments non assimilés par notre corps. Aussi, la Fumainerie se propose d’étudier dans quelle mesure ils pourraient être valorisés en agriculture.

Installer des toilettes sèches dans son appartement pose évidemment la question de l’évacuation des déjections. C’est Ambre Diazabakana qui s’y colle, explique Maïlys Horiot :

« Ambre a quitté son travail pour devenir salariée de l’association. C’est elle qui, à partir du mois de juillet, va faire le tour des foyers pour vidanger les toilettes. Elle va collecter les matières au moyen d’un vélo- cargo pour les amener ensuite à Mérignac où nous avons un partenariat avec Pena environnement, entreprise de recyclage des déchets. C’est eux qui vont les transformer en compost. »

Pour pouvoir être utilisé en agriculture, les sous-produits du système digestif humain doivent composter pendant deux ans. Durant cette période la Fumainerie met en place un suivi scientifique sur les matières. L’enjeu étant d’évaluer la réduction des pathogènes et de quantifier les résidus médicamenteux. Actuellement, le compost provenant des toilettes sèches est interdit par le cahier des charges en agriculture biologique en raison des résidus médicamenteux qui peuvent s’y trouver.

Se décoincer… l’esprit

« Si certains Bordelais ont tout de suite adhérer aux projets d’autres sont totalement réfractaires, estime Maïlys Horiot. Il y en a qui bloquent par exemple parce qu’ils se demandent comment va réagir leur entourage. On travaille donc sur la question de l’acceptabilité sociale des toilettes sèches. »

La Fumainerie se donne deux ans pour étudier quels pourraient être les facteurs de blocage et de peur chez les particuliers, en partenariat avec Kedge business school, l’école de commerce bordelaise.  

« On commence à faire des émules en région parisienne, ajoute Maïlys Horiot. On vient également d’être sollicités par quelqu’un qui veut faire la même chose à Bruxelles. »

Preuve, si il en est, que les mentalités commencent à se décoincer ? Il encore tôt pour le dire. 

Quoiqu’il en soit, pour ne plus tirer votre chasse d’eau, il vous en coûtera uniquement ce que vous êtes prêts à y mettre. Les toilettes sèches seront louées à prix libre. Rappelons que le prix d’achat de toilettes sèches dans le commerce se situe entre 800 et 1200 euros :

« Les co-producteurs de fumain – c’est ainsi que nous appelons les usagers –, n’auront qu’à adhérer à l’association pour bénéficier de ce service. L’idée est aussi de tester le consentement à payer des usagers. Par ailleurs le but est de contribuer à l’intérêt général et pas de faire du profit », termine Maïlys Horiot.

L’association est financée par des dons. La Fumainerie a également lancé une campagne de financement participatif en février qui leur a permis de récolter 8000 euros. 

L'AUTEUR
Audrey Gleonec
Audrey Gleonec
Géographe et archéologue du monde contemporain passionnée de photographie documentaire

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