Fifib 2020 : « Gagarine », la cité de l’espace
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Fifib 2020 : « Gagarine », la cité de l’espace

Avec ce surprenant premier long métrage, Fanny Liatard et Jérémy Trouilh signent une œuvre d’une sensibilité extrême, écrite et réalisée avec les habitants d’une cité vouée à la démolition. Témoignage d’une utopie collective et d’un rêve perdu, « Gagarine » est la Sélection Rue89 Bordeaux pour l’édition 2020 du Festival international du film indépendant de Bordeaux.

Glissement progressif vers une désillusion, « Gagarine » est sans aucun doute la meilleure façon de raconter un attachement et un arrachement à un lieu. La mythique cité ouvrière de la banlieue sud de Paris, dont le nom donné au film est celui du premier homme à avoir effectué un vol dans l’espace, a été rasée en août 2019. Ce film est né de ses ruines.

La barre conçue en 1961 par les frères Chevalier, et inaugurée en 1963 par le cosmonaute russe Youri Gagarine, ne pouvait espérer un meilleur hommage. Entre dure réalité et espoir de conquête, Fanny Liatard et Jérémy Trouilh ont trouvé le ton juste pour écrire, avec les habitants, le rêve envolé de 380 familles, pour certaines installées dans cette banlieue rouge depuis toujours.

Entretien avec les deux réalisateurs, elle Iséroise et lui Landais, tous deux passés par Sciences Po Bordeaux avant de se donner littéralement au septième art et de côtoyer le septième ciel.

Fanny Liatard et Jérémy Trouilh (DR)

Rue89 Bordeaux : Comment êtes-vous passé de Sciences Po au cinéma ?

Jérémy Trouilh : Dans le cadre de Sciences Po, on a eu la chance avec Fanny de partir en Colombie où on a passé pas mal de temps. Il y a eu un premier déclic, une ouverture à un certain réalisme magique, une manière de voir le monde et de raconter les histoires. Fanny s’était tournée vers l’urbanisme, et moi vers la coopération internationale.

Après les études, on a tous les deux continué à voyager et à développer individuellement le désir de faire des films. J’ai fait une formation en documentaire de création dans un petit village en Ardèche qui s’appelle Lussas. Et Fanny a fait une formation à Gindou dans le Quercy en écriture de scénarios. On s’est retrouvés pour travailler ensemble, en amis.

Comment est née cette idée de collaboration en duo ?

Fanny Liatard : On venait tout juste de débarquer à Paris en 2014, des amis urbanistes travaillaient sur la démolition de la cité Gagarine à Ivry. Ils voulaient des portraits documentaires des habitants qu’ils nous ont proposé de faire. Quand on est arrivés devant cette grande barre de brique rouge, on a eu un choc parce que visuellement c’était très impressionnant. On a appris son histoire et que Youri Gagarine était venu l’inaugurer. Ça nous a donné envie de faire une fiction.

Jérémy Trouilh : En rentrant par la ligne 7 du métro, Fanny s’est rappelée qu’il y a avait un concours de scénario « HLM sur court » ; une invitation à écrire des courts-métrages sur des quartiers populaires. Il restait 5 jours pour remettre le scénario. On a réussi à faire une première mouture de Gagarine et on a fait partie des trois lauréats ! On s’est retrouvés à faire un film dans la cité. On voulait surtout le faire avec les habitants.

C’était nouveau pour nous. Une opportunité géniale ! On a remué ciel et terre. Il a fallu qu’on trouve une équipe, des collaborateurs… Il fallait surtout trouver 10000€ ! Cette somme était attribuée à chaque lauréat, mais il fallait l’avancer. On a trouvé une production qui a accepté de nous aider. Finalement, on a passé beaucoup de temps dans la cité alors que le court-métrage faisait 15 minutes.

Fanny Liatard : On voulait en raconter plus sur cette cité et ses habitants. On voulait creuser le personnage de Youri [personnage principal du film, NDLR]. Après le court-métrage, on a commencé à écrire le long. Au même moment, on eu la chance de recevoir un message de Julie Billy, productrice de Haut et court. Avec Carole Scotta, elles avaient entendu parler du film. Elles l’ont vu et nous ont soutenu dans l’écriture du long.

« Quand est-ce qu’on dit moteur ? »

C’était si simple de passer d’un film court à un film long ?

Jérémy Trouilh : Quand on s’est retrouvés le premier jour sur le tournage, c’était entièrement nouveau pour nous. On n’avait pas le langage technique : quand est ce qu’on dit moteur ? ou est-ce qu’il faut dire action ?!

Fanny Liatard : On n’avait jamais mis les pieds sur un plateau. Ce qui nous a donné une certaine liberté, c’était agréable d’avoir peu de codes. On a été bien accompagnés par nos équipes. Pendant l’écriture du long, on a pu faire deux autres courts. On a pu s’exercer. On a appris en faisant en fait.

Effectivement, vous avez réalisé d’autres courts-métrages sur d’autres cités. C’est un hasard ou vous en avez fait votre spécialité ?

Fanny Liatard : Les quartiers nous intéressent beaucoup. Je fais de l’urbanisme, ce n’est pas par hasard. Après le premier court-métrage, des producteurs nous ont invités à Nantes et à Aubervilliers. Ils nous ont donné carte blanche pour faire avec les habitants. Rencontrer des gens, on y trouve beaucoup d’histoires. C’est riche pour nous.

Jérémy Trouilh : C’est à la fois riche de part le côté multiculturel qu’on met en valeur et où les gens se rencontrent. Mais ça l’est aussi d’un point de vue politique, tant ces territoires sont stigmatisés. Faire un film dans un quartier populaire, ce n’est pas anodin. Habituellement, on montre la pauvreté, la violence et l’exclusion. Faire un film qui met en valeur la poésie de ces gens, c’est une manière de leur dire qu’on est capable de les regarder autrement.

Fanny Liatard : On a plutôt grandi, l’un comme l’autre, dans des zones périphériques ou des villages. Quand on est arrivés à Ivry, on s’est sentis plus à l’aise dans ce village qu’est la cité, que dans la grande ville de Paris. On trouve des restes de l’utopie des grands ensembles qu’on a connu. Malgré les problèmes qu’on trouve dans les cités où on tourne, on trouve aussi des choses qui nous touchent nous personnellement.

Lina Khoudri (à droite), l’actrice pro du film (© Haut et court)

Comment avez-vous été accueillis par les habitants ?

Fanny Liatard : C’est assez drôle. La première fois on nous a demandé nos papiers ! La deuxième fois, on devait prendre des photos de nuit pour préparer le film. On est arrivés en scooter, on n’est même pas descendus. Mimoun, un jeune qu’on connaît bien maintenant, nous a couru après. On s’est expliqués et on a été tout de suite très bien accueillis. Les gens ont vite compris qu’on allait faire un projet positif et attentif, qui allait les inclure.

Jérémy Trouilh : Quand on a tourné le court-métrage en 2015, la cité était habitée. Pour le long, elle était entièrement vide et déjà remplie d’ouvriers qui avaient commencé à la démonter et la désamianter.

Au bout de 4 ans, on a tissé des liens assez forts avec certains des habitants. On a suivi le processus de relogement de pas mal de familles. Certaines étaient très angoissées, d’autres très contentes de partir, et d’autres encore qui ne voulaient pas partir et sont restées jusqu’au bout. On a vu la cité se vider petit à petit jusqu’à devenir un vaisseau fantôme.

« On voulait éviter les clichés »

Cette cité faisait partie de la banlieue rouge. Elle a connu des émeutes en 2005. Pourtant, vous avez en effet choisi une écriture beaucoup plus douce et poétique. Même la bande originale est soft, plutôt Bob Marley que PNL (groupe originaire de la cité)

Fanny Liatard : PNL, ils avaient mis une banderole géante de leur dernier album sur le bâtiment quand on a tourné. On a du jongler pour trouver des appartements et faire des prises en l’évitant !

Jérémy Trouilh : Pour tous les choix de mise en scène, de musiques et de comédiens, on se base sur notre histoire et ses personnages. Notre personnage principal, Youri, rêve de conquérir l’espace ! Du coup la musique, c’est une BO plutôt cosmique. On voulait éviter les clichés. Même le personnage dealer, quand il est loin de Youri, il a un air agressif. Puis quand il s’en rapproche, on découvre quelqu’un qui a ses failles, et se retrouve, comme Youri, abandonné par tous. Globalement, on avait envie de creuser les personnages pour éviter des clichés qu’on connaît trop.

Youri, un personnage cosmique (© Haut et court)

Comment est venue cette idée d’écriture qui frise la science-fiction ?

Fanny Liatard : Tout de suite, on a eu envie de décaler le regard sur cette cité. C’était important d’y amener de la magie. Evidemment avec cette histoire d’astronaute ; il y a des personnes âgées qui habitent cette cité et qui ont connu la venue de Youri Gagarine pour son inauguration. C’est fou ! C’était l’époque de l’utopie des grands ensembles, l’utopie de vivre ensemble, liées à l’utopie de conquérir l’espace… Faire revivre ces rêves nous excitait beaucoup. Rapidement est venue l’envie de mise en scène, de jouer avec l’immeuble et de le comparer à un vaisseau. C’était la base même du travail.

Jérémy Trouilh : Cet architecture rétro-futuriste a inspiré bien des cinéastes avant nous, et ils en ont fait des films de science-fiction que ce soit Ridley Scott avec Blade Runner ou Andreï Tarkovski avec Stlaker. Il y a quelque chose qui se dégage de la brique et des courbes des immeubles qui évoque la science-fiction. Notre film est ancré dans le réalisme mais il est teinté de ces rêves d’espaces et de ce cinéma de science-fiction. Pour nous, filmer les gens, filmer la cité, filmer l’apesanteur, est assez vite devenu un jeu.

Fanny Liatard : La rencontre avec les habitants a aussi été le moteur. Leurs histoires nous ont donné envie de créer un héros. Youri a des rêves peu communs et rentre en résistance contre l’évacuation de la cité. On a façonné un héros sensible, doux, rêveur, et qui va se battre pour des idées.

Un film « outil de mémoire »

Qu’ont pensé les habitants du résultat final ?

Fanny Liatard : Malheureusement, avec la crise sanitaire, tout a été repoussé. On a fini la post-production après le confinement. Ils n’ont pas encore vu le film. On attend la grande première. Comme Cannes n’a pas eu lieu [le film était sélectionné pour le festival, NDLR], on va faire Cannes à Ivry ! Le 6 novembre, on va montrer le film à tous les habitants. Ils vont être surpris…

Comment s’est déroulé le casting ?

Jérémy Trouilh : On adore ce processus ! Quand le scénario est prêt et qu’il faut trouver ceux qui vont incarner chaque personnage… On avait dans l’idée de mêler des acteurs non professionnels et d’autres qui avaient de l’expérience. D’avoir Lina Khoudri (Diana) et Alséni Bathily (Youri), c’est un beau duo.

Le personnage de Youri, c’était un sacré défi. C’était le premier. On espérait un jeune de la cité. On n’a pas trouvé alors on a élargi. Il a fallu six mois ! Alséni, habitant du nord de Paris, avait vu le flyer et a envoyé un mail assez assuré. Il avait envie d’essayer alors qu’il n’avait pas fait de théâtre. Quand on l’a rencontré, il avait quelque chose de très proche du personnage. Une carrure de héros et, dans le regard, quelque chose de l’enfance. Il est devenu évident après revisionnage des vidéos.

C’est quelqu’un qui s’investit énormément. Il avait un sacré poids sur les épaules puisqu’il est pratiquement de toutes les scènes. Lina a aidé Alséni à maitriser les moments d’émotion, et Alséni a apporté une fraîcheur au jeu de Lina.

C’est comme Farida Rahouadj et Michel Pichon. Michel avait joué dans notre deuxième court « Le Chien bleu ». Mais Farida, dans les quelques instants où ils sont ensemble, l’a poussé et c’est devenu un duo formidable.

Lina Khoudri et Alséni Bathily (© Margaux Opinel)

Fanny Liatard : Pour le personnage de Diana, fille d’une communauté rom dans le film, on avait passé pas mal de temps avec la communauté d’Ivry. Au pied de la cité Gagarine, il y avait un camp. Il y avait là ces deux précarités, une verticale et l’autre horizontale, qui se côtoyaient sans vraiment s’entraider. On avait envie de créer cette rencontre.

Est-ce que ce film est politique, dans le sens où il émet une critique sur la gentrification ?

Jérémy Trouilh : Nous avons voulu mettre en parallèle le destin des habitants de Gagarine, pris en charge par la municipalité, et celui du camp rom, démantelé par la police. Les deux sont des exemples de précarité. Conclusion : les précaires ne choisissent pas, ils subissent. Ils sont expulsés et éloignés, parfois vers plus de précarité. Mais dans le cas de Gagrine, il y a eu un engagement de la municipalité pour le relogement. Un adjoint est un habitant de Gagarine. Il a été un des derniers à partir.

Fanny Liatard : On a rencontré les architectes qui travaillent sur le nouveau projet. On sait qu’il y aura moins de logements sociaux, c’est dommage. Mais on sait qu’il y aura plus d’espaces partagés, le but étant de mettre en place une agrocité.

Le film a été sélectionné au festival de Cannes. Celui-ci n’a pas eu lieu. C’est une regret ?

Jérémy Trouilh : Avoir son premier long métrage sélectionné à Cannes, c’est beaucoup de joie. On a appris la nouvelle pendant le confinement. Ç’a été une nouvelle folle. On a croisé les doigts pour que le festival ait lieu. Il n’a pas eu lieu. Thierry Frémaux (le directeur du festival) a décidé de faire un label « Sélection Cannes 2020 » pour mettre à l’honneur les films qu’il avait vus et aimés. Ce label nous a beaucoup servi. Nous avons eu beaucoup de presse étrangère. 30 pays ont voulu le prendre. Il circule en Corée, au Canada, au Brésil… et on ne peut aller nulle part pour l’accompagner !

Fanny Liatard : On prend ce qu’il y a à prendre. C’est que du bonheur.

Que restera-t-il de cette expérience ?

Fanny Liatard : On a mêlé la fiction et la réalité. On a mis quatre ans pour écrire ce film avec les habitants. C’est une méthode de travail qui nous plait beaucoup : nous ancrer dans un endroit et faire un film.

Jérémy Trouilh : Je veux ajouter que parmi l’équipe il y a pas mal d’anciens habitants qui se sont investis. Des jeunes qui se sont intéressés au cinéma, dont Mimoun qui a été assistant à la mise en scène. Il y a une équipe de mamans du quartier qui a monté une cantine pour nourrir tout le monde pendant le tournage. Ce principe d’inclusion est très important. On avait le fort objectif que ce film devienne un outil de mémoire pour ces personnes qui ont vu une partie de leur histoire disparaître. On espère que ce travail collectif a consolidé cette mémoire.

L'AUTEUR
Walid Salem
Walid Salem
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