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Expulsée de son logement aux Chartrons, une mère force la serrure et le réoccupe
Société  Témoignage 

Expulsée de son logement aux Chartrons, une mère force la serrure et le réoccupe

par Walid Salem.
Publié le 25 août 2020.
Imprimé le 07 octobre 2022 à 18:26
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C’est la spirale infernale pour cette mère et ses deux enfants. Expulsée en octobre 2019 pour un projet de réaménagement rue Barreyre, piloté par Bordeaux Métropole, elle réoccupe illégalement son appartement devenu insalubre pour garder ses enfants « chez eux » et au même collège. Bien qu’elle attende beaucoup du nouveau maire, à la veille de la rentrée scolaire, son inquiétude grandit.

A quelques minutes de l’heure du rendez-vous, elle se fend d’un SMS :

« Quand vous êtes là, attendez dehors que je vous appelle. Il y a des hommes en costard-cravate en train d’inspecter l’immeuble. »

Locataire depuis 32 ans

Depuis quelques semaines, Anne B. est aux aguets dans son appartement de la rue Barreyre qu’elle occupe pourtant depuis 32 ans. Et pour cause, depuis fin octobre 2019, elle le « squatte ».

« J’ai lu votre article sur la préfecture qui veut expulser les squats avant la fin de l’été et je suis de plus en plus angoissée. Je crains qu’ils arrivent la nuit, ou le matin tôt… J’y pense. C’est pas une vie ça avec deux jeunes ados. »

Dans cet appartement au rez-de-chaussée avec jardin, Anne B., la cinquantaine, a passé plus de la moitié de sa vie. C’est ici qu’elle était en coloc avec ses copines de jeunesse après avoir repris l’appartement à un ami de son père, un ex-locataire qui lui a refilé le tuyau en octobre 1988. C’est dans ce jardin qu’elle a vécu les soirées entre amis à faire des grillades et refaire le monde. C’est entre ces murs que ses cinq enfants sont nés.

Aujourd’hui, les trois aînés volent de leurs propres ailes. Deux restent à sa charge, un garçon de 12 ans et une fille de 13 ans, « qui ne veulent quitter le quartier pour rien au monde ».

« Je voulais tout laisser et partir avec eux rejoindre mon grand fils qui a ouvert un restaurant en Guadeloupe. Quand je l’ai annoncé à ma fille, elle m’a dit oui parce qu’elle ne dit jamais non pour ne pas me faire de la peine. Mais j’ai vu les larmes lui monter aux yeux et j’ai compris qu’elle et son frère voulaient rester ici, là où ils ont leurs copains et leur collège. »

Toujours un coup d’œil avant d’ouvrir la porte (WS/Rue89 Bordeaux)

Réaménagements sans relogements ?

Dans cette rue du quartier des Chartrons, un projet est en cours comme il y en a pratiquement à tous les coins de rue de Bordeaux. Un projet de réaménagement. Ou plus précisément, le « Déclassement d’un terrain en vue de la création d’une nouvelle rue », opération décrite sur le site internet de Bordeaux Métropole.

L’immeuble qui jouxte celui où se trouve Anne B. et ses deux enfants sera rasé. Le sien, ancien couvent classé aux monuments historiques, sera rénové pour accueillir des logements.

Le premier courrier qui présage ces jours difficiles date du 2 juillet 2015 et prévient d’une visite d’étude le 7 du même mois, cinq jours plus tard. « Nous vous remercions de permettre à nos agents d’accéder à l’immeuble. »

« On nous a promis des logements. Tous les gens devaient être logés. Ils sont encore là. Le couple de personnes âgées à côté n’a rien. On nous a rien proposé qui corresponde à nos attentes », insiste Anne B.

En attendant les beaux jours (WS/Rue89 Bordeaux)

« Nique ta mère » partout

Le 24 juillet 2018, un courrier de la préfecture porte la bonne nouvelle : « Lors de la séance du 15 février 2018, la commission de médiation du Droit au logement opposable (DALO) de la Gironde a reconnu votre situation “prioritaire et urgente”. » Anne B. retrouve l’espoir d’une issue. Pas pour longtemps.

« On m’a proposé un logement aux Aubiers, raconte-t-elle. J’y suis allée avec la dame du Dalo. Arrivées en bas, les jeunes dans l’entrée nous regardent de travers. Dans l’ascenseur, “Nique ta mère” partout. Je rentre dans l’appartement et j’apprends que l’ancienne occupante a noyé sa fille dans la baignoire. Une fille de l’âge de la mienne est morte dedans. Et le comble, ma fille la connaissait ! J’ai dit à la dame que je préférais me trouver une caravane et je me suis effondrée en larmes. »

Les rendez-vous, les dossiers à compléter repartent de plus belle pour cette mère isolée. « A chaque fois tu es obligée de tout raconter ; ce n’est jamais la même personne. » Le temps passe et l’appartement de la rue Barreyre est laissé à l’abandon par son bailleur.

Les démolitions autour démarrent. Les accès aux appartements vacants sont condamnés. L’humidité dans le pâté de maison se fait sentir. Il n’en fallait pas plus pour que le logement d’Anne B. se dégrade. Devant un dossier avec photographies à l’appui, elle fait le constat :

« Les tuyauteries sont usées. La salle de bain fuit au-dessus du tableau électrique dans les communs. Un plombier que j’ai fait venir m’a conseillé de ne jamais remplir la baignoire vu l’état du parquet, sinon elle traverserait le plancher. L’humidité imprègne le sol et les moisissures remontent dans les murs… »

Toutes les dégradations sont répertoriées dans un classeur avec légendes, dates et photos (WS/Rue89 Bordeaux)

Pas de travaux mais expulsion

Les précarités énergétique et sanitaire s’installent. Le fils est diagnostiqué asthmatique. Les appels pour demander des réparations au bailleur sont sans suite. « A quoi servirait les travaux puisque vous allez quitter les lieux ? » est la seule réponse qu’elle aura à ses réclamations.

« Ma fille de 23 ans a craqué. Elle travaille et, avec ses économies, elle a acheté un plancher flottant pour arranger le sol. Ça a duré six mois. Ensuite l’horreur. Ça sentait le moisi partout et il a fallu tout enlever. »

Tombe alors l’avis d’expulsion au printemps 2019. Anne B. décide en conséquence de ne plus payer le loyer. Ce qui lui vaut une nouvelle procédure pour non paiement de loyers. La spirale infernale s’emballe. Elle est classé « mauvais payeur » par les bailleurs sociaux. Les dossiers pour le relogement se compliquent, voire se mettent au point mort.

« Ma grande fille me propose de me mettre comme co-locataire avec elle pour demander un logement social comme elle bénéficie du 1% patronal. Rien ! Il a fallu que j’enlève mon nom pour qu’elle se trouve un appartement. »

Avec une retraite de 550€ acquise de manière anticipée en mars 2019 après un arrêt maladie, les chances pour Anne B. de trouver un logement s’amenuisent. Elle verra venir le 3 octobre 2019 les forces de l’ordre et les huissiers pour évacuer l’appartement. Elle subira l’expulsion jusqu’à la consternation des officiers et fonctionnaires. D’une posture ferme et autoritaire, ils glissent vers la compassion lui permettant de disposer les affaires chez le voisin.

Partie de Fortnite, entre sacs et cartons (WS/Rue89 Bordeaux)

Les enfants d’abord

« Les enfants sont chez les copines avec leurs copains d’école et moi je dors à gauche à droite » résume Anne B. Le 29 octobre, elle décide de revenir dans l’immeuble. Elle sait qu’une fenêtre ferme mal. Un coup de coude et l’adresse est à nouveau sienne.

« Je n’ai pas déballé grand chose et je ne meuble pas trop. Tout est dans des sacs et des cartons, on ne sait jamais. Je ferme toutes les portes et les fenêtres. L’essentiel, les enfants sont contents d’être de retour chez eux. »

Rien ne s’est pourtant arrangé dans l’état du logement. Pire, les chambres à l’étage sont infestées de puces. Le bas des murs est noir. Le sol est humide. Le crépis des plafonds se décolle. Anne B. rêve pourtant d’un appartement blanc, d’un logement « où tu ranges, tu fais le ménage et ça se voit ».

A l’affut de tout bruit qui viendrait des communs ou du couloir d’entrée, Anne B. dit y croire. « Ce n’est pas possible autrement. »

« On a tourné la page Juppé. Il y a un nouveau maire et il paraît qu’on peut en attendre quelque chose. J’en ai ras-le-bol mais je ne peux rien faire d’autre que d’attendre. »

Accrochée à de minces espoirs, Anne B. attend la visite, à sa demande, de la Mission squat de la Métropole. Elle a remisé ses rêves de Guadeloupe. « Vivre au soleil, les pieds dans l’eau, sous les chutes d’eau chaude et dans une nature généreuse », toutes ces images d’Épinal qu’elle raconte avec le sourire peuvent attendre. Les enfants d’abord :

« Avec tout ce qui se passe, ils ne sont pas agressifs. Ils travaillent bien à l’école. Je veux que ça dure. Je veux qu’ils restent bien. »

L'AUTEUR
Walid Salem
Walid Salem
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