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Contre le réchauffement climatique, « il faut agir dans les 10 ans, après il sera sans doute trop tard »
Entretien 

Contre le réchauffement climatique, « il faut agir dans les 10 ans, après il sera sans doute trop tard »

par Simon Barthélémy.
Publié le 20 août 2021.
Imprimé le 19 octobre 2021 à 15:09
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Fonte des calottes polaires et du Groenland, arrêt possible de la circulation océanique dans l’Atlantique : sous l’effet du réchauffement climatique, la planète se rapproche dangereusement de ces deux points de bascule, prévient notamment le dernier rapport du GIEC, le groupe international d’experts du climat. Un de ses coauteurs, Didier Swingedouw, climatologue au laboratoire EPOC (environnements et paléoenvironnements océaniques et continentaux, université de Bordeaux/CNRS), explique pourquoi les conséquences seraient au delà de certains seuils « catastrophiques et irréversibles » – fréquence des tempêtes hivernales plus importante ou augmentation possible de plusieurs mètres du niveau des océans submergeant de nombreuses villes, dont Bordeaux. Il n’est selon lui toutefois pas trop tard pour l’empêcher, à condition d’agir « de manière résolue », et dès maintenant.

Rue89 Bordeaux : Quels enseignements peut-on tirer du dernier rapport du GIEC sur l’impact du réchauffement climatique pour la côte aquitaine ?

Didier Swingedouw : C’est d’abord un rapport sur le climat global, qui ne parle spécifiquement des différentes régions du monde que brièvement. Nous avons toujours une incertitude assez forte concernant l’élévation des niveaux marins, même si les connaissances s’affinent. Ainsi, la fonte en cours des calottes groenlandaise et antarctique se confirme, et les estimations futures sont toujours à peu près les mêmes, quoique un peu plus hautes [NDLR : une élévation du niveau moyen mondial de la mer d’ici 2100 de 0,32 à 0,62 m pour un scénario de faible émission de gaz à effet de serre (GES), et de 0,63 à 1,01 m dans le cadre du scénario de très fortes émissions, alors que cette élévation n’a été que de 0,20 m en moyenne entre 1901 et 2018].

Didier Swingedouw lors d’une mission en Atlantique nord (DR)

La nouveauté c’est que, du fait de la forte incertitude autour de ces fontes, on considère un peu plus ce qu’impliquerait les scénarios les plus pessimistes. Pendant longtemps, on pensait ainsi que la fonte totale de ces masses glaciaires, qui entrainerait une élévation du niveau marin de 6 à 7 mètres rien que pour le Groenland, pourrait prendre plusieurs millénaires. Or il n’est pas impossible (bien que peu probable) que cela prenne seulement quelques centaines d’années du fait notamment de diverses rétroactions positives.

C’est-à-dire ?

La calotte du Groenland, c’est une montagne faisant une superficie équivalente à trois fois la France, et de trois kilomètres d’épaisseur ; plus elle fond et s’abaisse, plus il fait chaud à la surface, et plus la fonte s’accentue. On s’attend à une fonte irréversible de cette calotte si le réchauffement global atteint les 2-3°C (par rapport à l’ère préindustrielle). Rappelons que nous en sommes déjà à 1,1°C.

« L’élévation du niveau marin pourrait être de 10 m. Bordeaux serait alors en partie sous les eaux. »

Et que l’accord de Paris de 2015 fixait une limite de 1,5°. Que s’est il passé depuis ?

Assez peu de choses en terme de réduction des gaz à effet de serre. Le réchauffement a été assez marqué ces dernières années, avec une forte élévation du niveau des températures. Si l’on met bout à bout la fonte du Groenland et de la calotte antarctique de l’ouest, l’élévation du niveau marin pourrait être de 10 m. Bordeaux serait alors en partie sous les eaux. Cela va être très lent mais cela ne s’arrêtera pas si on dépasse les seuils de l’accord de Paris. Et cela engagera beaucoup de générations et les 600 millions de personnes qui vivent actuellement dans les régions côtières. 

L’été est marqué par ces canicules enregistrées en Amérique du Nord, ou dans tout le bassin méditerranéen. Ce phénomène de dômes de chaleur est-il possible sous nos latitudes ?

Le dôme de chaleur, c’est avant tout un anticyclone qui ne bouge pas, en partie par le fruit du hasard. Ces records de températures, battus parfois de près de 10°, sont sans doute très exceptionnels, mais ils n’auraient cependant pas pu avoir lieu sans le réchauffement climatique d’origine anthropique. Et leur amplitude nous pose des questions. En effet, les projections dans ces zones ne prévoyaient pas de phénomènes aussi extrêmes aussi tôt, ce qui souligne aussi le fait que nos modèles ont des limites, et que prévoir le climat comme la météo reste très délicat.

« L’atmosphère n’a pas de frontière »

Reste qu’il n’y a aucune raison que cela n’arrive pas chez nous. L’atmosphère n’a pas de frontière et de telles vagues de chaleur pourraient arriver dans nos régions, comme c’est déjà arrivé par le passé, en 2003, en France notamment.

Ces phénomènes de vagues de chaleur sont aussi liés aux amplifications locales des températures par le fait que les sols sont de moins en moins gorgés d’eau l’été, en cas de sécheresse ou de faibles précipitations en hiver. En été, la végétation va essayer de puiser dans les nappes profondes, et transpirer, dégageant ainsi de l’humidité qui provoque les orages de chaleur, véritable bénédiction pour rafraîchir l’air. S’il a peu plu l’hiver précédent, comme en 2002-2003, il n’y a plus d’eau pour générer ces orages, et si l’anticyclone ne bouge pas, comme lors de l’été 2003, on fait face à une canicule extrême.

Ce cercle vicieux lié à la transpiration de la végétation joue un rôle clef, et est fortement amplifié par le réchauffement climatique, mais l’apparition d’un anticyclone pérenne sur une région donnée est avant tout le jeu du hasard, ce qui fait qu’on ne peut le prévoir guère plus de deux semaines à l’avance. 

Les dernières recherches pointées dans le rapport du GIEC ont aussi mis en évidence un autre point de bascule inquiétant, celui d’un arrêt possible de la circulation océanique méridienne de retournement dans l’Atlantique (AMOC). De quoi s’agit-il ?

D’abord, il faut préciser qu’il ne s’agit pas du Gulf Stream : celui-ci fait fait partie de l’AMOC, mais s’écoulera toujours car il est forcé à près de 80% par le vent. La circulation océanique de retournement (AMOC) est une circulation moyenne de plus grande échelle, qui amène les eaux de surface (jusqu’à 1000 m de profondeur) de l’Atlantique sud vers le nord, au large de la Scandinavie, où elles vont plonger et repartir vers le sud, entre 1000 et 4000 m de profondeur, comme un ruban qui se retourne.

Sur la côte Est du Groenland (Bernard Pez/Flickr/CC)

Cercles vicieux

L’AMOC est un élément de bascule du système climatique, dans le sens où des rétroactions positives peuvent aussi l’amener à changer d’état, passé un seuil critique. Un des cercles vicieux en jeu est le suivant : L’AMOC amène des eaux chaudes et salées vers les hautes latitudes, qui en se refroidissant deviennent plus lourdes et plongent. On s’attend à ce qu’avec la fonte des calottes glaciaires et les pluies plus importantes, qui amènent de l’eau douce, cette plongée diminue, et que donc l’AMOC amène moins d’eaux salées vers les hautes latitudes, diminuant encore plus la salinité des eaux, et ainsi de suite.

Ainsi, passé un seuil qu’il reste difficile à bien quantifier, ce courant moyen de grande échelle pourrait s’arrêter pour de bon, et ce, de façon possiblement irréversible, même si on retirait tous les gaz à effet de serre additionnel de l’atmosphère grâce à des émissions négatives.

Quelles seraient les conséquences ?

Son arrêt modifierait les grands équilibres climatiques régionaux, se surajoutant à l’effet direct de l’augmentation des gaz à effet de serre. Pour l’Europe, cela peut modérer le changement climatique, en permettant de conserver des hivers assez rigoureux. Mais n’aura peu d’effet en été, où il y a peu de relargage de chaleur par l’océan. Si les courants s’affaiblissent, le niveau marin pourrait également augmenter d’une dizaine de centimètres sur les côtes aquitaines.

« La mousson africaine et sud américaine pourrait migrer vers le sud, affectant des millions de personnes »

Il y a aura en revanche des effets plus dynamiques comme des changements de régimes de précipitations : la mousson africaine et sud américaine pourrait migrer vers le sud, affectant notamment les millions de personnes qui vivent de cultures vivrières du sorgho et du millet en Afrique de l’ouest. Leurs rendements seront fortement impactés, ce qui poussera sans doute des populations entières à migrer, s’ajoutant à la liste des migrants climatiques.

Il y aurait donc moins de pluie dans certaines régions tropicales. Et plus au nord ?

Une atmosphère plus chaude signifie plus de vapeur d’eau, et un cycle hydrologique amplifié, avec davantage de précipitations, et des précipitations plus intenses, comme cet été en Belgique et en Allemagne. On le savait, mais cela se précise avec les modèles de prévisions régionaux : les évènements de précipitations extrêmes devraient s’amplifier à l’avenir à cause du réchauffement climatique.

Les courants de l’AMOC (Atlantic meridional overturning circulation) (Wikipedia)

« Il y a beaucoup d’espoir »

Un autre effet très important de la diminution de l’AMOC serait l’augmentation des tempêtes hivernales, qui dépendent de la différence de température entre l’Equateur et les pôles. Un article sorti récemment montrait que le devenir de cette circulation de retournement explique une grande partie de l’incertitude des projections climatiques dans les régions bordant l’Atlantique Nord et les tropiques. On sait que si on augmente la concentration de gaz à effet de serre, l’ensemble de la planète va se réchauffer, mais il reste beaucoup d’incertitudes au niveau régional. On peut donc juste présager que au-delà de certains seuils, les conséquences seront catastrophiques et irréversibles.

Ne pas dépasser ces seuils proposés par les accords de Paris exige, dès à présent, des investissements massifs pour engager la décarbonisation de l’économie. Il faut en effet bien comprendre qu’il n’est pas trop tard. Il y a beaucoup d’espoir, mais pour rester en dessous de ces seuils de réchauffement global critique, il faut agir de manière résolue dans les dix prochaines années, afin de donner l’impulsion nécessaire. Après, il sera sans doute trop tard pour rester sous ces seuils, simplement du fait des lois physiques et biogéochimiques du système Terre.

L'AUTEUR
Simon Barthélémy
Simon Barthélémy
Journaliste, cofondateur de Rue89 Bordeaux

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