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Le réemploi fait des adeptes dans « les temples de la consommation » de Bordeaux
Economie 

Le réemploi fait des adeptes dans « les temples de la consommation » de Bordeaux

par Pauline Roussel.
Publié le 18 août 2022.
Imprimé le 28 novembre 2022 à 15:48
1 876 visites. Aucun commentaire pour l'instant.

ïkos et Everso à la promenade Sainte-Catherine à Bordeaux, YesYes dans un hypermarché de Pessac… Le réemploi tente de se frayer un chemin dans les allées des centres commerciaux et grandes surfaces. Une autre façon de faire du shopping, proche des valeurs de l’économie circulaire, voire sociale et solidaire, s’immisce ainsi au cœur des hauts lieux de la conso et de la fast fashion. Un pari réussi ?

Il est 14h et, en ce mardi 16 août, chaque rayon d’ïkos est occupé par un potentiel client. Cette enseigne, pleinement dédiée au réemploi et qui agit en faveur de la réinsertion, est située au cœur de la promenade Saint-Catherine, galerie marchande à ciel ouvert de Bordeaux.

Un sac cabas rempli de vêtements et de livres, Ali, Marie et leurs trois enfants en sortent comblés par leurs achats, mais aussi étonnés. Trouver une boutique comme celle-ci, dans « un temple de la consommation » selon Ali, le couple de Bretons « ne s’y attendait pas du tout ».

La classe

« On est en vacances à Bordeaux et on n’avait pas prévu de faire les magasins pendant notre séjour. Mais je suis passée devant cette boutique ce matin et comme je suis très portée seconde main, on est revenus cet après-midi », raconte Marie.

Et Ali le confirme : « C’est le seul endroit où on a acheté des choses ! » Et si les Quimpérois sont des chineurs dans l’âme, ils n’avaient pourtant jamais vu une boutique de réemploi « aussi bien ».

« Elle donne envie, le cadre est très joli. Et c’est classe même si c’est du réemploi. D’ordinaire, on est plus habitués au Emmaüs ou aux vides greniers, qui font ‘cheap’ [bon marché, NDLR] ».

La boutique ïkos a ouvert le 14 mai dernier à Saint-Catherine (PR/Rue89 Bordeaux)

Un espace de 500 m², une vitrine soignée, des rayons éclectiques – vêtements, jeux, livres, vaisselle… – bien organisés : il est vrai que l’enseigne est « classe », et se fond dans la masse des magasins alentours qui reposent sur le modèle de la première main, voire de la fast fashion (mode rapide) puisque Saint-Catherine reste la rue du shopping.

Seconde main à portée de main

Claude est venue « tuer le temps » à ïkos, avant un rendez-vous. Un set de quatre verres à pied vert Rosenthal, à 60 €, attire son regard. Elle ne vient que rarement dans cette boutique, côtoyait surtout les vides greniers quand ils étaient « encore haut de gamme », et pourtant :

« Je pourrais tout à fait faire des achats ici. Vous voyez, j’ai les mêmes verres en blanc et ils viennent d’une grande cristallerie allemande. Si je peux trouver un verre à 50 € ici plutôt que 150 € neuf, c’est quand même bien. »

Pour Claude, ce concept ne peut être qu’utile par les temps qui courent : « Les gens cherchent à éviter d’acheter systématiquement du neuf. » D’autant plus qu’ici « on a plusieurs univers en une seule boutique et tout à portée de main », selon Kamila, responsable boutique ïkos et de la Recyclerie Sportive, association membre du projet.

Casser les codes

Dans la boutique ouverte le 14 mai dernier, l’employée voit passer tous types de clients, des personnes avec peu de moyens souhaitant faire des économies, à celles qui ont un pouvoir d’achat élevé.

Avant Saint-Catherine, l’enseigne avait fleuri dans un autre grand centre commercial, à Bordeaux-Lac. Des échantillons éphémères du concept ïkos, voués à disparaître en 2023. En effet, à cet horizon, le (véritable) projet de village du réemploi verra le jour sur le site Dangeard à Bordeaux Nord : un centre commercial de la seconde main, unique en France, avec à la clé 200 emplois et un objectif de 12 000 tonnes de produits collectés et surcyclés par an.

En attendant, la stratégie semble payer : « Selon moi, en s’installant dans les galeries marchandes, on est la boutique qui casse les codes, qui détonne des autres. Dès notre installation ici, nous avons eu beaucoup de demandes et on voit bien que les clients sont contents de trouver de la seconde main à des prix attractifs », avance Kamila.

YesYes au reconditionné high-tech

Tout récemment, sur la métropole bordelaise, un autre acteur de biens d’occasion surcyclés s’est frayé un chemin dans les allées de la grande distribution. Jeudi 11 août, le premier « shop in shop », boutique dans la boutique, de YesYes – dédié au reconditionné 100 % français pour les produits électroniques – a ouvert dans l’hypermarché Géant Casino de Pessac

« À l’entrée d’un magasin, dans l’allée principale, il y a souvent des espaces high-tech. Et bien maintenant, à la place du rayon téléphonique, nous avons un espace de 30 m² où nous vendons nos produits reconditionnés en France, chez nous dans notre boutique-atelier à Caen », précise David Mignot, co-fondateur YesYes.

Le premier « shop in shop » de YesYes au sein de l’hypermarché Géant Casino à Pessac a été inauguré ce matin (YesYes)

En plein essor

YesYes cherche à se démarquer de ces concurrents dans un secteur en pleine expansion. Selon GFK Consumer Life, en 2021, plus de 3 millions de smartphones reconditionnés ont été vendus en France, soit 16 % du marché total et un marché en hausse de 36 % par rapport à 2020.

Pour autant, selon une étude menée par YesYes sur la même année, « 56 % des Français hésitent encore à faire le choix du reconditionné, déclarant à 37 % manquer de confiance par rapport à l’achat de produits neufs ».

Pour pallier cela, la start-up mise sur l’ouverture d’ateliers boutiques où les produits high tech sont reconditionnés et vendus sur place. « Un gage de réassurance et transparence », selon l’expert du reconditionné. La première échoppe de cet acabit a ouvert à Caen, en février dernier.

« Nous ne faisons que du reconditionné français : l’approvisionnement, le reconditionnement, le contrôle, la revente. C’est de l’économie circulaire », se félicite David Mignot, indiquant que les plateformes en ligne s’approvisionnent majoritairement à l’étranger.

YesYes, qui réalise plus de 5 millions d’euros de chiffre d’affaires par an, prévoit d’ouvrir des boutiques-ateliers dans chaque région de de France, et des « shop in shop » dans les hypermarchés de Géant, avec lequel elle a noué un partenariat.

Gagnant-gagnant

Alors, est-ce que le réemploi serait en passe de s’imposer dans les « temples de la consommation » ? Pour Sandrine Jacotot, adjointe au maire de Bordeaux chargée des commerces, des marchés et des animations de proximité, cela répond à la prise de conscience écologique des consommateurs.

« Quand Bordeaux-Lac avait accepté de loger ïkos quelques mois à moindre frais pour habiter une cellule disponible, se disant que cela ferait une belle action, quel ne fut pas leur étonnement de constater qu’ils ont grâce à cette enseigne récupéré une clientèle de consommateurs avertis, qui ne mettait plus les pieds dans les centres commerciaux, et qu’ils pensaient avoir définitivement perdu ! »

Pour l’élue bordelaise, c’est du gagnant-gagnant :

« D’un côté, des enseignes comme ïkos ont besoin de plus d’espace et elles peuvent le trouver au sein des centres commerciaux, d’un autre c’est tout dans l’intérêt de ces derniers d’accueillir l’ESS parce qu’elle est porteuse et attendue par de nombreux consommateurs. »

Effet vertueux ou vicieux ?

Mais en s’implantant dans les centres commerciaux, le réemploi ne contribue-t-il pas à alimenter un modèle qu’il dénonce par ailleurs ? Entre une boutique de décoration et d’aménagement de la maison première main et un ïkos seconde main à côté, quelle différence in fine ?

« Les consommateurs avertis ne s’y tromperont pas et même en se rendant dans un centre commercial, ils continueront à porter leurs valeurs, selon Sandrine Jacotot. Et pour les autres, c’est une porte d’entrée vers un nouveau mode de consommation. Cette offre doit être présente au maximum dans la ville, même dans un centre commercial au besoin. Nous devons accompagner les acteurs vertueux et les protéger. »

La Ville a ainsi soutenu ïkos dans son installation à Bordeaux-Lac puis Saint-Catherine ou encore pris des engagements pour inclure l’ESS au sein de la rue Bordelaise. Quant à la place Gambetta et l’ancien Virgin, racheté par Michel Ohayon dans la perspective d’y construire un hôtel de luxe, la mairie tentait d’obtenir de l’homme d’affaires qu’il y installe temporairement des boutiques de réemploi le temps du développement de son projet immobilier. Mais ce n’est pas gagné.

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L'AUTEUR
Pauline Roussel
Pauline Roussel
Journaliste en formation à l'école de journalisme de Grenoble

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