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Victoria Guillomon va faire 8 379 kilomètres sans avion pour enquêter sur le dérèglement climatique en Inde

À 24 ans, cette Girondine a bifurqué. Après une école de commerce, le choc d’un stage humanitaire dans un bidonville en Inde la pousse vers la sobriété et la volonté d’ « éveiller les consciences » à sa façon – podcast « Nouvel Œil », rédaction de livres, conférences… En septembre prochain, Victoria Guillomon, repartira dans le nord de l’Inde, à Shimla, où elle s’immergera auprès des populations locales pour réaliser un documentaire sur les conséquences du dérèglement climatique. Suite de notre série estivale de portraits « Idée en tête ».

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Victoria Guillomon va faire 8 379 kilomètres sans avion pour enquêter sur le dérèglement climatique en Inde

Au milieu de son potager, lui-même dans le jardin de sa maison d’enfance près de La Réole, Victoria Guillomon arrose ses futurs légumes. « Ici il y a des concombres ! Et là, des carottes, regarde. » Apparence décontractée, en robe kaki et claquettes aux pieds, la jeune femme de 24 ans est pourtant, à la tête de mille projets : un podcast (« Nouvel Œil ») dans lequel elle interroge des personnes « inspirantes » sur leurs parcours de vie, l’écriture d’un deuxième livre, la participation à des conférences et même la réalisation d’un documentaire sur le dérèglement climatique.

Fin septembre prochain, elle partira pendant six mois à Shimla, une ville située au nord de l’Inde et dans laquelle « il ne pleut plus ». Alors, boycott de l’avion oblige, Victoria voyagera en train et en bateau. Une « aventure » qu’elle partagera avec Johan Reboul, à la tête du compte Instagram « Le jeune engagé », sur lequel il parle d’écologie avec humour.

Éveiller les consciences

Végétarienne, pro du zéro déchets et de la seconde main, Victoria s’applique à faire chaque jour un geste pour la planète. Mais avec ce film, elle veut aller plus loin. Un engagement en partie hérité de son éducation « à la campagne », dans un village près de La Réole en Gironde. « J’ai appris à conduire un tracteur avant de passer mon permis de voiture », ironise-t-elle. Fille d’agriculteurs, elle se dit proche de la nature et aux premières loges du dérèglement climatique.

« Rien que l’année dernière, mon père a eu du mal à cultiver ses terres car il y avait des restrictions d’irrigation des champs. Donc forcément, il y a eu beaucoup de pertes. À contrario au Pakistan, je voyais aux informations les inondations d’enfer qu’ils subissaient. »

Un projet de film certes « colossal », mais qui, elle espère, « participera à éveiller les consciences ». Cette volonté guide d’ailleurs l’ensemble de ses actions. De nature optimiste, Victoria est convaincue que ce n’est pas en culpabilisant les gens qu’on les pousse à agir :

« Je pense que c’est en les touchant ou en leur montrant l’exemple qu’on arrive à leur faire prendre conscience de l’urgence de la situation et de la nécessité de changer nos modes de vie. C’est d’ailleurs aussi ce que je tente de faire avec mes podcasts, mes livres et mes conférences. »

Victoria dans son potager Photo : AG/Rue89 Bordeaux

Déclic

Des projets en partie concoctés dans la chambre où elle a grandi, « son refuge ». La pièce en question, paisible, est à l’image de son occupante. Une odeur d’encens embaume l’espace peuplé d’un lit et d’une étagère, remplie de livres classés par catégories. Au-dessus du grand bureau sur lequel elle a l’habitude de travailler, sont affichés ses premières parutions presse, le dossard de son premier marathon, ainsi que quelques diplômes. En face, un miroir porte des phrases spirituelles, dont une que Victoria s’adresse : « Ne pas m’endormir dans un quotidien linéaire, jamais. Mais rester en éveil, toujours. Cultiver les rencontres et les découvertes. »

Ces mots qu’elle s’est appropriés lui ont permis d’oser dire non à « un parcours tracé ». Bonne élève, cumulant les bonnes notes et les félicitations de ses enseignants, Victoria décrit cependant une dissonance cognitive entre son parcours et ce à quoi elle aspirait. Lorsqu’elle part en école de commerce « par défaut » à 18 ans, la sensation se concrétise. En première année, elle réalise « un stage humanitaire » de deux mois en Inde dans un bidonville à Jaipur, et c’est le déclic :

« Là-bas, j’ai complètement été mise à nu. J’ai pris du recul sur l’ensemble des bien matériels dont on bénéficiait en France, mais aussi sur la notion de “réussir sa vie”. Le gros salaire, la voiture, la maison avec piscine, en fait j’en voulais pas. Quand je suis revenue en France, j’ai fait du tri partout. Dans mes relations, dans mes vêtements. Je voulais plus de sobriété, un mode de vie différent, moins consumériste. C’était à la fois un moyen de protéger l’environnement et de créer une forme de bonheur plus durable. »

« J’ai mis mon cerveau en veille »

Mais une fois le constat posé, où aller ? Consommatrice de podcasts, elle dévore les témoignages de personnalités au parcours singulier, alambiqué. Pourtant, les interrogations subsistent, s’entassent dans son esprit et un jour, finissent pas déborder :

« J’étais au festival Climax à Bordeaux et il y avait le collapsologue Pablo Servigne. À ce moment-là, ça a été plus fort que moi. J’ai eu une impulsion, j’ai mis mon cerveau en veille et je lui ai proposé une interview. Je lui ai expliqué que je voulais transmettre des choses à notre génération et il a accepté. À la fin de notre interview (réalisée quelques jours plus tard), je me suis dit que j’allais faire ça longtemps. Et j’ai effectivement continué, toujours avec la même excitation. »

Au début, Victoria se lance avec deux micros, un enregistreur et les économies amassées grâce à ses jobs d’été. Passionnée, elle est encouragée par les retours de ses auditeurs, séduits.

« Je recevais des messages de jeunes qui, comme moi, se posaient des questions, mais aussi de personnes de 40 ans qui me remerciaient et qui me partageaient leurs sensations en me disant que tel invité avait changé sa vie. »

Aujourd’hui, son podcast Nouvel Œil cumule 148 épisodes. Chacun donne la parole à une personne ayant « construit sa vie sur mesure ». Augustin Trapenard, journaliste, Martin Petit, influenceur tétraplégique, ou Maurice Guibert, un centenaire musicien, « il n’y a pas un profil type, que des parcours hétéroclites ».

« Tous on le point commun de s’être dit à moment donné, “pourquoi par moi ?”. Je veux montrer qu’il n’y a pas un modèle parfait mais plein de façons de procéder », affirme Victoria.

Le succès de son podcast (désormais monétisé) lui permet à présent d’en vivre.

Victoria Guillomon Photo : AG/Rue89 Bordeaux

À 8 379 kilomètres de la France

Également fruit de son voyage en Inde, son premier livre « Ce qu’on n’apprend pas à l’école » est sorti en 2021. Adressé aux jeunes de sa génération, elle y explore à travers sa propre expérience, le tiraillement entre l’envie d’aventure et l’impératif de trouver sa place dans une société parfois anxiogène.

Nostalgique de l’Inde depuis qu’elle l’a quittée, Victoria s’est promise d’y retourner un jour. Le 29 septembre prochain, ce sera chose faite. Elle ralliera le pays sans avion pour rejoindre Shimla, situé à 8 379 kilomètres de la France.

« On a choisi cette ville car là-bas, la déforestation liée aux constructions a déréglé le climat, pour le dire grossièrement. Il n’y a plus assez d’arbres, sauf que les arbres régulent les précipitations. Du coup, à Shimla, il ne pleut plus et ne neige plus. Dans notre voyage, on va passer par des pays comme la Turquie, l’Égypte, l’Arabie Saoudite ou Oman, confrontés à des enjeux similaires liés à l’eau (inondations ou manque de pluie) », explique-t-elle.

Le but de ce voyage n’est pas seulement de montrer ce qui ne va pas, selon Victoria, mais aussi de comprendre « comment les habitants s’adaptent et trouvent des solutions ». Pour ce faire, la jeune fille et son ami prévoient de « s’immerger avec les populations sur place » en prenant part à leur quotidien.

Une fois arrivés à Shimla, l’idée sera également « de faire des actions locales, comme des replantations d’arbres ou des interventions dans les écoles », tout en incluant les personnes volontaires. Finalement, le documentaire permettra à la fois de sensibiliser les locaux, mais aussi ceux qui visionneront le documentaire, selon Victoria :

« Chez nous, je crois qu’on ne se rend pas compte de l’importance de l’eau. Sans elle, il n’y a juste pas de vie. Elle est à la base de tout. Pourtant, il s’agit de la première ressource touchée par le dérèglement climatique et elle se fait de plus en plus rare. Il faut qu’on en prenne tous conscience. (…) Ensuite, on veut aussi montrer que le voyage sans avion est possible. Alors il y aura certainement des problèmes sur la route, mais ça fait partie du jeu. J’espère que ça inspirera des gens à faire pareil. »

« Pour moi, c’est vital »

Afin d’étayer les propos recueillis sur place, des experts sur le sujet de l’eau et du dérèglement climatique devraient également intervenir dans le documentaire. Pour financer le voyage, une cagnotte participative en ligne a été lancée L’objectif : atteindre 15 000 euros en 30 jours. Plusieurs sponsors permettront également d’absorber les coûts du projet.

À ceux qui lui reprocheraient sa naïveté ou son optimisme, Victoria répond simplement qu’il « n’y a que ceux qui n’essaient pas qui ne savent pas. » D’après elle, l’ensemble de ses entreprises ne sont jamais prises à la légère. Elles sont même « devenues [sa] vie » :

« Je ne fais plus de dissociation entre vie perso et vie pro. En fait, je ne pense pas en terme de travail mais de projets et j’y mets toute mon âme. Pour moi c’est vital. Ça m’anime, ça me fait grandir et ça me nourrit. »

Si la jeune fille se dit « épanouie » et « passionnée », elle reconnaît tout de même la nécessité de « s’imposer des limites et des moments de coupure ». Au quotidien, la médiatisation et le rythme imposé engendrent « de la pression », souvent doublée d’un syndrome de l’imposteur. Une charge mentale sur laquelle Victoria admet encore devoir travailler.


#dérèglement climatique

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