Ecologie  Société 

Pesticides : l’arsénite de sodium, amiante de la vigne ?

actualisé le 24/04/2015 à 11h11

Valérie Murat porte plainte contre X après le décès de son père (Rue89 Bordeaux)

Valérie Murat porte plainte contre X après le décès de son père (Rue89 Bordeaux)

Fille d’un viticulteur mort en 2012 d’un cancer causé par l’arsénite de sodium, et reconnu comme maladie professionnelle, la bordelaise Valérie Murat porte plainte contre X. Alors que la dangerosité de ce pesticide est reconnue depuis 1955, elle veut comprendre pourquoi l’État n’a interdit qu’en 2001 son épandage dans les vignes. Un procès serait une première en France. Entretien.

Rue89 Bordeaux : Pourquoi déposez vous cette plainte aujourd’hui, devant le pôle de Santé Publique du tribunal de grande instance de Paris ?

Valérie Murat : Le cancer de mon père, James-Bernard Murat, viticulteur à Pujols (Gironde) décédé en 2012, a été reconnu en 2011 comme maladie professionnelle, ouvrant droit à des indemnités. Le lien a clairement été établi entre sa tumeur et l’utilisation d’arsénite de soude dans ses vignes. Pourtant, lors que mon père a utilisé ce pesticide pendant toute sa carrière, entre 1958 et 2000, personne ne l’a alerté sur des risques connus à l’époque : pas un distributeur, représentant de laboratoire, conseiller technique de la chambre d’agriculture, ou scientifique de l’Inra. Mon père voulait aller au pénal, mais il n’a pas eu le temps de le faire, c’est donc moi qui m’en charge, avec le soutien des associations Phyto-victimes et Générations futures. Comme beaucoup de familles d’agriculteurs, nous n’avions pas fait le lien entre sa pathologie et l’utilisation d’arsénite de sodium.

Je veux que les citoyens soient informés, et que les entreprises ayant mis ces produits sur le marché, ainsi que l’État qui a laissé les paysans s’empoisonner, soient mis devant leurs responsabilités. Pour moi la collusion d’intérêts est très claire, et l’affaire très représentative de la façon dont sont autorisés et homologués les pesticides en France. Pour avoir du bon vin de Bordeaux sur les tables, on est prêt à laisser les paysans crever dans leur coin.

Des responsabilités à démêler

L’Etat a mis 40 ans avant d’interdire l’arsénite de sodium, dont les risques pour la santé était connus et reconnus. Si l’affaire n’est pas enterrée avant tout procès, les responsabilités risquent d’être complexes et longues à démêler quand on voit ce qui s’est passé pour l’amiante. Du côté des entreprises, lesquelles pourraient être interrogées, si ce n’est inquiétées ? Certaines ont commercialisé ce pesticide en France en toute connaissance de cause. Une recherche parmi les intrants retirés du marché dans l’inventaire des produits phytosanitaires du ministère de l’agriculture donne quelques pistes. On retrouve quatre produits à base d’arsenic de l’arsenite de sodium : le Medipyral et le Midipyral, de la société CMPA (compagnie méditerranéenne de produits pour l’agriculture, aujourd’hui filiale de SBM Formulation). Le premier a été autorisé en 1995, suspendu en 1996, et remplacé par le second jusqu’à l’interdiction de 2001. Le Pyralesca RS, d’Aventis Cropscience (rachetée en 2002 par Bayer), l’était depuis 1983. Le Pyralesca R, autorisé en 1980, a été fabriqué par l’entreprise Littorale jusqu’en 1990.

Pour quel motif est utilisé ce produit, et depuis quand en connaît-on les risques ?

Ce dérivé de l’arsenic, un poison, donc, existe depuis l’Antiquité. Il est utilisé pour traiter la vigne contre un champignon, l’esca, qui attaque le bois des ceps. On sait depuis 1955 que l’arsénite de sodium est dangereuse, et elle figure dans le tableau des facteurs de maladies professionnelles. Elle a été interdite en France en 1973, sauf pour la viticulture. L’interdiction définitive n’a été prononcée qu’en 2001, contre 1961 en Grande-Bretagne ou 1988 aux Etats-Unis en 1988, par exemple. On a en plus laissé un an aux distributeurs pour écouler leurs stocks, et on n’a récupéré les bidons qu’en 2006. L’arsénite a continué à être utilisée car il n’existe aucun produit de substitution, et qu’aucune recherche a été menée pour trouver des traitements alternatifs. Aujourd’hui en agriculture conventionnelle, la seule solution proposée aux viticulteurs, c’est d’arracher leurs pieds de vigne. Bref, de se poignarder !

Les paysans, « bons petits soldats de la chimie »

Comme Marie-Lys Bibeyran, également engagée dans une procédure judiciaire, vous voulez briser l’omerta dans les vignes. Comment expliquer ce silence ?

A la base, les paysans ne sont pas des gens qui parlent volontiers de leurs problèmes, qu’ils soient financiers, professionnels ou de santé. Avec les pesticides, ils sont en plus face à un sentiment très compliqué car ce sont eux qui les ont épandus, et se sentent donc à la fois victimes et coupables. Pendant toute cette période après guerre, ils on donc été les bons petits soldats de la chimie. On les a dupé avec ce produit, et les services de l’Etat n’ont pas fait leur job. Mon père, lui, parlait, et voulait alerter ses confrères. Car non seulement les professionnels n’étaient pas ou mal informés, mais après c’était la croix et la bannière pour avoir la reconnaissance de leurs maladie. Les firmes mettent de véritables poisons sur le marché et ce sont aux victimes d’apporter des preuves pour faire valoir leurs droits !

Valérie Murat (au centre) avec Marie-Lys Bibeyran (à droite), faisant signer une pétition lors de la Fête du Vin à Bordeaux (Xavier Ridon/Rue89 Bordeaux)

Valérie Murat (au centre) avec Marie-Lys Bibeyran (à droite), faisant signer une pétition lors de la Fête du Vin à Bordeaux (Xavier Ridon/Rue89 Bordeaux)

Sait-on combien de personnes sont malades à cause de l’arsénite de sodium ?

La MSA (mutuelle sociale agricole, la Sécu des agriculteurs, NDLR) est un régime à part, un vrai bunker qui ne veut pas communiquer de chiffres (Rue89 Bordeaux a sollicité la MSA, sans réponse jusqu’à présent, NDLR). Comme ils ont de moins en moins de cotisants, et de plus en plus de dossiers, ils freinent en outre des quatre fers pour inscrire de nouvelles pathologies au tableau. On voit en tous cas une première vague de personnes qui tombent malades. La tumeur de mon père faisait 16 cm sur 10 d’épaisseur, elle ne s’est pas formée du jour au lendemain, et la maladie a mis du temps à se déclarer (en 2010). Beaucoup d’agriculteurs doivent être dans la même situation. Le scandale des pesticides va être bien pire que celui de l’amiante, des milliers de paysans professionnels y sont confrontés. Même si les firmes disent bien sûr que ce sont les paysans qui ne savent pas lire l’étiquette, respecter les doses ou utiliser des protections d’usage.

Existe-t-il des précédents judiciaires au combat que vous menez ?

Non, c’est une première en France. Si un procès a lieu, ce sera le seul au pénal contre les fabricants de pesticides. Paul François a entamé un procédure contre Monsanto, dont le délibéré sera rendu en mai. Mais il s’agit d’un exposition accidentelle, pas d’une exposition chronique comme celle de mon père, entre 1958 et 2000. Les firmes voudraient nous faire croire qu’il n’y a pas de danger en utilisant ces produits à dose homéopathique. Un seul traitement par an, de 3 à 5 jours en hiver, n’a pourtant pas empêché mon père de tomber malade, alors qu’il était en parfaite santé.

L'AUTEUR
Simon Barthélémy
Simon Barthélémy
Journaliste, rédacteur en chef de Rue89 Bordeaux
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