Société 

Qui sont les migrants cherchant refuge en Gironde ?

actualisé le 05/10/2016 à 22h38

Le squat du 53 quai Deschamps (SB/Rue89 Bordeaux)

Le squat du 53 quai Deschamps (SB/Rue89 Bordeaux)

Alors que la guerre fait rage en Syrie, la Gironde n’a accueilli que quelques dizaines de réfugiés de ce pays. Et elle a toutes les peines du monde à héberger les 1620 demandeurs d’asile provenant d’autres zones de conflits, tandis que certaines communes refusent de recevoir des migrants de Calais.

En Syrie, il laissé sa main droite, son métier de ferronnier et une partie de sa jeunesse. Ahmed Al Tabbaa n’a que 21 ans mais il gardera sans doute à vie les stigmates de la guerre.

C’est en 2013, dans un quartier de Homs qu’il a été blessé, comme il le raconte à Rue89 Bordeaux :

« C’était pendant le mois du ramadan. Ce jour là, les bombardements ont débuté dans la matinée et  se sont intensifiés le soir. Avec des amis et des habitants du quartier, nous étions pris au piège  dans la vieille ville d’où nous ne pouvions pas sortir facilement car des snipers nous auraient tiré dessus. C’est en voulant aider des gens à se mettre à l’abri, que j’ai été touché par les éclats d’une bombe ».

Son frère et des amis réussissent à le récupérer et le transportent en scooter vers une hôpital improvisé où avec les moyens du bord, on lui recoud le ventre, des plaies aux bras et aux jambes.

Puis à la faveur d’un accord des Nations-unis avec l’armée syrienne, il est transporté dans un hôpital où malgré 3 opérations, les médecins ont du mal à refermer sa plaie au ventre.

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Ahmed Al Tabbaa a fui l’enfer (MO/Rue89 Bordeaux)

Puis il  quitte la Syrie en 2015 en suivant un long périple qui l’a mené à passer par le Liban, la Turquie.

A Izmir, il prend un bateau de nuit pour la Grèce.  A l’arrivée à Kyos, les associations locales prennent en charge les 35 personnes présentes dans le bateau et proposent au jeune homme  de bénéficier du plan de relocalisation décidé par l’Europe.

Zuher Warsan, qui était chauffeur de taxi en Syrie, est lui aussi venu en France par le biais du programme de relocalisation.

Si son arrivée en France s’apparente elle aussi à une odyssée, il a pu s’installer dans la banlieue de Bordeaux avec 18 membres de sa famille.

Asile difficile

Ces deux syriens peuvent souffler, mais l’issue favorable de leur parcours est loin de constituer une règle générale, selon Pierre Coulon, membre de la Cimade à Bordeaux, une association qui défend les demandeurs d’asiles :

« Ils arrivent ici fatigués, stressés, sous-alimentés. La plupart ont vécu des choses très difficiles et pourtant on sait par exemple, lorsque l’on voit des dossiers de République Démocratique du Congo, que l’obtention de l’asile va être très compliquée ».

La priorité est en effet donnée aux réfugiés des guerres au Moyen Orient, en particulier en Syrie, où l’horreur ne semble pas vouloir cesser. Face à l’afflux de migrants en Grèce et en Italie, l’Europe a décidé fin 2015 de répartir sur deux ans 160 000 migrants entre ses pays membres. La France s’est engagée à accueillir sur deux ans 30 700 migrants de trois nationalités – des Syriens, des Irakiens et des Erythréens.

D’après la préfecture,  ce sont 140 personnes qui sont  concernées par ce plan et qui doivent être accueillies dans Bordeaux Métropole. Pour l’instant la moitié sont déjà arrivées. D’après le directeur du diaconat de Bordeaux, Philippe Rix, « l’arrivée s’est faite au compte-goutte car il faut du temps pour que les choses se mettent en place ».

Le centre d’accueil des demandeurs d’asile (Cada) du diaconat, dont la capacité est de 80 places, a depuis son ouverture en mars accueilli une famille de soudanais et une famille syrienne. Le Cada de Villenave d’Ornon a quant à lui hébergé au total 71 syriens depuis le mois de mai en «  vagues successives ».

Cada… stophes ?

En mars 2016, la capacité  de l’ensemble des Cada était de 561 places, soit 200 places de plus que l’été 2015 d’après les chiffres de la Préfecture de Gironde. Dans le département, il y actuellement sept Cada, pour une capacité totale de 691 places.

Ils sont situés à Eysines, Bègles, Villenave d’Ornon et depuis peu à Bordeaux, avec quatre nouveaux Cada gérés par le Diaconat de Bordeaux, le Caio, Sos Solidarités et le CCAS de la ville de Bordeaux. Ces structures associatives ont répondu à des appels d’offres de l’État pour accompagner les demandeurs d’asile et leur proposer des logements avant que ceux-ci n’entrent dans un processus classique d’insertion sociale si leur demande est acceptée.

Pour Jean-Claude Guicheney, le président de la Ligue des droits de l’homme Gironde, si la capacité des Cada  a augmenté, « ils sont saturés comme tous les centres d’hébergement d’urgence ».

«Malgré tous les plans annoncés, il n’y pas suffisamment de place en Cada pour les demandeurs d’asiles, estime Guillaume Schers, directeur de l’urgence à France terre d’asile. En Gironde, sur la soixantaine de personnes qui se présentent chaque semaine à la plateforme d’accompagnement des demandeurs d’asile (que France terre d’asile gère depuis peu, NDLR), 5 seulement partent en Cada et 55 restent sur le carreau ».

Sans solution d’hébergement, des familles se retrouvent à la rue. Et des familles, d’après Guillaume Schers, il y en a de plus en plus, en particulier depuis le début de l’été, toutes nationalités confondues.

Les associations à la rescousse

Au niveau national, les demandes d’asile ont en effet explosé – 80 075 en 2015 contre 64 811 en 2014. Selon Guillaume Schers, elles devraient atteindre les 100 000 à la fin de l’année 2016.

En 2015, en Gironde,  1830 demandes d’asiles ont été déposées, et depuis janvier dernier, 1620. Concernant les Syriens, une soixantaine de demandes d’asiles ont été déposé en 2015 et « presque autant depuis le début de l’année », d’après la préfecture.

Donc la création de places ne suit pas la demande. Face à cette situation, des associations ont pris les devants. Par exemple, l’association Syrie Démocratie 33,  créée en 2011 avec pour objectif de soutenir la révolution syrienne, aide depuis 2014 les réfugiés arrivés en Gironde à trouver un hébergement, notamment grâce à un réseau d’habitants solidaires.

Elle les met également en relation avec des associations qui peuvent les aider comme les Resto du cœur, la Croix-Rouge ou Emmaüs dans les communes où ils sont.

«En 2011, il y avait des Syriens en Gironde mais qui venaient par leurs propres moyens, raconte Maya Safadi, présidente de Syrie Démocratie 33. Ils ne sont pas rapprochés des associations parce qu’ ils pensaient repartir en Syrie. »

Elle estime à environ 300 leur nombre dans  Bordeaux Métropole, avec depuis peu l’arrivée de familles, mais «cela ne représente en moyenne que quelques Syriens par commune ».

Les militants de Syrie Démocratie 33 (WS/Rue89 Bordeaux)

Les militants de Syrie Démocratie 33 (WS/Rue89 Bordeaux)

Et les communes dans tout ça ?

D’après Syrie démocratie 33, très peu de communes ont proposé des solutions d’hébergement. D’après la préfecture, elles sont au nombre de 8 dont Bègles et Floirac. Son maire Jean-Luc Puyaubrau a annoncé lors du festival Planète, qui se déroulait dans sa ville le 3 septembre dernier, qu’il était prêt à accueillir une famille.

Avec 8 communes, on est loin de la bonne volonté affichée fin 2015. Le collectif de soutien aux réfugiés syriens, qui réunit plusieurs associations et qui s’était constitué à cette époque, avait bien essayé de recenser les communes susceptibles d’accueillir des syriens en envoyant un courriel à l’ensemble des maires.

Mais le résultat avait été peu probant : « Nous avons eu trois réponses », révèle Jeanette Manon, membre du collectif. Trois réponses dont celle du maire d’une petite commune affirmant ne pas disposer  de moyens suffisants mais se disant prêt à accueillir une famille si l’un de ses membres était médecin…

En somme, pour Nawaf  Safadi, membre de Syrie démocratie 33, « les promesses sont restées dans le vide. Il n’y a aucune harmonie entre l’État et les collectivités ».

Jungle fever?

On se retrouve même avec de sérieuses divergences quant à l’accueil des migrants de Calais, suite à la fermeture prévue de la jungle d’ici l’hiver. En témoigne l’hallucinant vote du conseil municipal d’Arès, une commune du Bassin d’Arcachon qui refuse de recevoir 50 migrants dans son ancien centre de vacances (une pétition appelant au contraire à la solidarité a été lancée lors d’Alternatiba Bassin le week-end, à l’adresse accueil.solidaire@gmx.fr et sur cette page Facebook).

On est loin d’une arrivée massive de migrants, tant redoutée par une partie des Français. Dans le cadre du plan décidé par Bernard Cazeneuze, ministre de l’Intérieur, 500 migrants sont arrivés dans les 12 départements de Nouvelle Aquitaine.

Au total, 900 places seront créées, dont ni la répartition sur le territoire de la nouvelle région, ni le nombre de sites concernés n’ont encore été fixés – cela devrait l’être d’ici la mi-octobre, selon la préfecture, qui se refuse à dévoiler les communes qui pourraient  les accueillir dans des centres d’accueil et d’orientation (CAO).

Ceux-ci ont été créés spécialement pour les personnes issus du site de Calais et voulus comme des lieux de répits pour que les migrants puissent repenser leur projet migratoire. En clair : abandonner leur projet de traverser la Manche pour rejoindre l’Angleterre.

Au Diaconat de Bordeaux, où un nouveau CAO a ouvert récemment, 54 migrants sont venus depuis mars dernier – des Irakiens, Albanais, Soudanais ou Kurdes. Mais d’après Philipe Rix, son  directeur, «les gens ne voulaient pas venir ici car leur objectif est d’aller en Angleterre. Ici, ils n’ont pas forcément de réseau. Il faut donc les convaincre de changer de projet de vie ».

Théâtre sur les réfugiés au Festival Nomade (MO/Rue89 Bordeaux)

Théâtre sur les réfugiés au Festival Nomade (MO/Rue89 Bordeaux)

Saharouis, mais pas maintenant

A l’heure actuelle, les demandes d’asiles en Gironde émanent à 56% de Sahraouis, souvent des personnes seules. Mais face à la crise syrienne et la situation à Calais, leur cause semble bien peu entendue. Seuls 15% des demandes d’asiles des Sahraouis trouvent une issue favorable. Aussi, bien souvent, ils font dans la foulée une demande d’apatridie.

Les Sahraouis considèrent que le Maroc occupe indûment le Sahara occidental depuis la fin de la colonisation espagnole, en 1976, et réclament le droit à l’auto-détermination pour leur peuple. Une partie de celui-ci se trouve au  Maroc, pays par ailleurs soutenu par la France qui ne reconnait pas  la République Arabe Sahraoui Démocratique (RASD) et une autre se trouve en Algérie dans des camps à Tindouf où s’est établi l’État sahraoui en exil.

Les Sahraouis  n’ont pas tous le même statut. Certains sont résidents espagnols mais viennent travailler dans les vignes, où ils sont une main d’œuvre facilement exploitable, d’autres sont demandeurs d’asiles.

A Bordeaux, ils se trouvent essentiellement au  squat des quais Deschamps dit squat 53.

Leur population est estimée entre 250 à 300 personnes dans le squat , plus quelques-uns, dont le nombre est difficile à évaluer, qui vivent en toute discrétion dans certains sites de la métropole.

Le squat 53 est sous le coup d’une procédure d’évacuation engagée par le propriétaire. Le site, situé dans le périmètre du projet Euratlantique, qui abritait une activité liée aux hydrocarbures, doit être dépollué.

En attendant, d’après Jean-Claude Guicheney, de la LDH, « il est peu probable que les flux migratoires diminuent. Au Sahara Occidental, où on observe des mouvements de troupes, la situation est très tendue. Et tant que les problèmes qui amènent les gens à quitter leur pays ne seront pas réglés, les demandeurs d’asile continueront à affluer ».

 

L'AUTEUR
Malika Ouaddah
Malika Ouaddah
Journaliste indépendante, travaille pour plusieurs sites d'info en ligne.
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