Billet  Politique 

La sourde vengeance d’Alain Juppé ou la revanche du battu

Alors que le maire de Bordeaux était sorti laminé de la primaire de la droite et du centre, un de ses fidèles est aujourd’hui à Matignon, et ses proches prêts à travailler avec Emmanuel Macron. Surtout, la modération et l’ « identité heureuse » incarnée à droite par Alain Juppé trouvent écho à l’Elysée.

Chacun se souvient encore de la stature acquise par Alain Juppé en été 2016, celle du futur président élu… L’Histoire est parfois dure à traverser ! En effet, la déconfiture a suivi : défaite au second tour de la primaire de la droite et du centre, critiques sur son caractère, son art oratoire, ses concepts, son slogan « L’identité heureuse », son projet d’alliance avec François Bayrou. Après le « Tout sauf Sarkozy », le « Tout sauf Juppé » avait dominé dans les diverses droites.

Puis Alain Juppé avait été réduit à un « plan B », B comme battu-recyclé, comme battu-probable, sans même évoquer l’image d’un quasi-« vieillard » surgi de l’Antiquité, alors qu’on avait oublié que De Gaulle était revenu au pouvoir en 1958 à 67 ans et que François Mitterrand avait été élu en 1981 à 65 ans.

Bref, Alain Juppé était bon pour les colloques de la Fondation Charles de Gaulle et moi-même avait évoqué son recentrage involontaire et meurtri sur la seule gestion de Bordeaux Métropole. Sic transit gloria mundi, aurait pu dire le Normalien Alain Juppé… On peut imaginer que les chroniqueurs de cette campagne hors du commun auront plein de rumeurs, de on-dit, de médisances, de critiques à rassembler en une sorte de notice nécrologique : « Ainsi fut Alain Juppé »…

Les juppéistes sont partout !

Et l’on a vu Alain Juppé « faire son devoir », disaient ou écrivaient les journalistes, bref, aller à Canossa, passer sous les fourches caudines : il a reçu François Fillon à Bordeaux, sourire courtois aux lèvres, chez Thalès et à La Tupina, le 24 janvier ; il l’a accompagné dans une visite d’un site économique parisien branché, Deezer, le 19 avril. Et, tout récemment, il a accueilli François Baroin, qui avait juré de ne jamais figurer dans une équipe Juppé après la présidentielle.

Rejet du plan B par une allocation empreinte d’une grande dignité, courtoisie de façade avec les deux candidats successifs au leadership de la droite et du centre : Alain Juppé aura bu la coupe jusqu’à la lie, mais se sera arrêté juste avant de choisir la fin tragique de Socrate.

Or les juppéistes sont partout ! Le Premier Ministre Édouard Philippe en est le symbole, tandis que la liste des responsables de droite affichant leur soutien au président Macron en abrite plusieurs, tels Christophe Béchu, Benoist Apparu, Jean-Baptiste Lemoyne (un sénateur), Aurore Bergé (responsable des réseaux sociaux pendant la campagne).

Le 13 mars dernier, « une centaine de “Jeunes avec Juppé” rallie Macron », titrait Le Figaro. On a même appris que le fidèle des fidèles d’Alain Juppé et animateur des réunions du jeudi à Paris pendant des trimestres, Hervé Gaymard, n’aurait pas de candidat macroniste en face de lui en Savoie. Ce sera donc le premier point de revanche d’Alain Juppé, aussi tacite, implicite, cachée qu’elle soit.

Esprit Juppé, es-tu là ?

Mieux encore, c’est « l’esprit Juppé » ou le corpus de concepts d’Alain Juppé qui paraît avoir gagné du terrain sur les valeurs et idées de la droite dure fillonniste. Certes, la « modération » à la Juppé ou à la Rocard est revenue à la mode, et même Édouard Philippe avait commencé par fréquenter les rocardiens dans sa jeunesse.

Tant de membres des droites « fortes » et dures et des extrêmes-droites s’étaient gaussés du slogan « L’identité heureuse », alors que le macronisme est précisément l’adepte d’un rassemblement de militants et de responsables, puis de parlementaires, désireux d’une sorte de pacification des esprits et des comportements.

La volonté est de mettre fin à la procrastination qui a souvent caractérisé les deux quinquennats écoulés et de mettre la France à la hauteur de ce qu’avaient réalisé, chacun dans son pays, Tony Blair et Gerhard Schröder. Ce sera donc le deuxième point de revanche d’Alain Juppé.

(Sébastien Ortola/DR)

Une remarque secondaire mais intéressante : on aura noté que, faute d’aller par lui-même battre les estrades des studios télévisés, Alain Juppé a envoyé sa fidèle Virginie Calmels expliciter la pensée de son Maître, expliquer comment l’esprit juppéiste convergeait peu ou prou avec le macronisme, mais aussi qu’il n’était pas question de quelque ralliement que ce soit, en particulier en vue des élections législatives.

Auparavant, elle avait assisté à des meetings tenus par le candidat Fillon, tout simplement parce qu’elle y accompagnait son propre compagnon, Jérôme Chartier, le conseiller spécial de celui-ci. Ces événements lui auront donc permis de prendre plus d’épaisseur, d’élargir sa connaissance des us et coutumes de la vie politique nationale, de s’endurcir face aux journalistes désireux de fissurer la langue de bois. Elle est dès lors devenue « meilleure » sur le plan girondin, car plus experte, riche, tenace. Et ce sera le troisième point de la revanche d’Alain Juppé.

Les Girondins dans la place

Enfin, si Alain Juppé a été battu et même déconfit, le simple fait d’avoir devancé Nicolas Sarkozy au premier tour de la primaire de la droite et du centre, puis de voir François Fillon battu dès le premier tour de la présidentielle, lui aura à coup sûr mis du baume au cœur – lui qui avait subi tant de déconvenues : renvoi par les électeurs aux législatives de 1997, condamnation à un an d’inéligibilité, défaite devant Michèle Delaunay aux législatives de 2007 et perte ipso facto de son portefeuille de n°2 du gouvernement Fillon, et départ du ministère des Affaires étrangères après la victoire de François Hollande… Sans même rappeler son remplacement par Vincent Feltesse à la présidence de la Communauté urbaine de Bordeaux en 2007-2014.

L’exil intérieur de Nicolas Sarkozy (au conseil d’administration d’AccorHôtels) et de François Fillon (qui panse les plaies de Pénélope en attendant le parcours humiliant imposé par la Justice) ne fait que mieux mettre en valeur le fait qu’Alain Juppé reste maire de Bordeaux et président de Bordeaux Métropole, soit la cinquième agglomération du pays.

Paradoxalement, c’est le président de la première derrière Paris, Gérard Collomb, qui a percé et est devenu ministre de l’Intérieur, tandis que le maire du Havre accédait à Matignon, comme quoi l’expérience d’élu local pèse lourd dans l’enrichissement du bagage d’un grand responsable politique. Et ce sera le quatrième et dernier point de la revanche d’Alain Juppé.

On peut suggérer que l’accumulation de ces quatre points de revanche débouche sur quelque relent de vengeance froide, mais ce serait prêter à Alain Juppé un tempérament ombrageux qui ne semble pas être le sien.

L'AUTEUR
Hubert Bonin
Hubert Bonin
Professeur d’histoire économique, Sciences Po Bordeaux et UMR CNRS 5113 GRETHA-Université de Bordeaux [www.hubertbonin.com]
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