Féminisme : « Amphi pour toutes » n’était pas au goût de tous
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Féminisme : « Amphi pour toutes » n’était pas au goût de tous

Les amphithéâtres de l'Université de Bordeaux était rebaptisés avec des affichettes portant le nom de femmes célèbres (DR)

Les amphithéâtres de l’Université de Bordeaux était rebaptisés avec des affichettes portant le nom de femmes célèbres, comme ici Assya Djebar (DR)

A l’occasion de la journée de la femme, le 8 mars, et la semaine qui a suivi, le Collectif des luttes des étudiantes féministes a voulu renommer les amphithéâtres des universités à Bordeaux avec des noms de femmes. Certaines affiches ont été arrachées le lendemain et jamais remplacées.

« C’est vraiment dommage, regrette Marion Paoletti, la chargée de mission égalité femmes/hommes pour l’université de Bordeaux. L’université soutenait à 100% cette initiative, tout comme elle vient d’engager beaucoup d’actions allant dans ce sens. »

Les militantes du Collectif des luttes des étudiantes féministes (CLEF) ne décolèrent pas. Dans un communiqué publié en fin de semaine, elles le font savoir et n’y vont pas avec le dos de la cuillère :

« Quand il s’agit de débattre autour des “gender studies” entre membres du gratin universitaire, l’Université soutient. Par contre quand des actions militantes, à l’initiative des étudiantes féministes, sont portées, il n’y a plus personne ! »

« Amphi pour toutes »

A l’occasion du 8 mars et de la journée internationale de lutte pour les droits des femmes, les militantes du CLEF ont décidé de renommer pendant une semaine les amphithéâtres de l’Université de Bordeaux, ainsi que ceux de l’Université de Bordeaux Montaigne et de l’Institut d’Etudes Politiques de Bordeaux, par des noms de femmes : Angela Davis, Aliénor d’Aquitaine, Simone Veil, Gisèle Halimi…

Des affichettes sont donc colées sur les portes des amphithéâtres pour faire connaître ces personnalités « ayant fait avancer nos droits, l’Histoire et la discipline dans laquelle elles exerçaient ou exercent toujours ».

« L’action du collectif est très utile et bienvenue dans l’université, précise Marion Paoletti. Sur différents sites, elle a bien fonctionné. Malheureusement les affichettes ont été retirées à Pessac et à Pey Berland, mais ce n’était absolument pas l’intention de l’institution et il n’y a pas lieu de l’incriminer. »

En effet, le collectif déplore « tout ce travail fait pour rien » dans le cadre de cette opération appelée Amphi pour toutes :

« Suite à l’accord de l’université, nous nous sommes réparties en équipes sur les sept campus : Montaigne, Droit-AES-Eco Pessac, Science Po, Carreire, Victoire, Pey Berland, Sciences et Technologies, pour couvrir 46 amphis de noms d’illustres femmes. Alors que Science Po et l’Université Bordeaux Montaigne ont respecté et soutenu notre initiative, l’IEP ayant même diffusé notre événement sur ses réseaux sociaux, nous avons constaté lundi matin que sur les facs de Droit-AES-Eco (à Pessac et à Pey Berland) de l’Université de Bordeaux, nos affiches avaient été arrachées. »

Qui a bien voulu ce « sabotage » ?

Le CLEF n’hésite pas à parler de sabotage et, très rapidement, le collectif montre du doigt les « conservateurs » de la fac de Droit-AES-Eco :

« En réalité, le problème sur la campus de Pessac est du au fait que la fac de droit est en partie animée par des petits noyaux conservateurs, présents notamment au sein des Bureaux de la vie étudiante (BVE). On a pu voir mardi dernier lors de la conférence initiée par l’université sur le bilan des inégalités hommes/femmes, les positions extrêmement conservatrices et anti-féministes de certaines de ces associations. C’est sur ce campus seulement que notre action a été sabotée ! »

Rue89 Bordeaux a essayé de contacter ces associations, sans succès. Marion Paoletti, aussitôt alertée par les militantes de la situation, a voulu en savoir plus. Elle détaille les pistes explorées :

« Le service d’entretien de l’université était informé et n’a rien retiré. Le service d’entretien privé qui prend le relais le soir et le week end n’a pas eu l’information, mais il n’aurait en aucun cas pris l’initiative de décrocher les affiches. »

La responsable administrative du BVE sur la PAC Pessac, Karine Miras, partage cette position :

« Ce service privé ne décroche pas d’affiches sauf si on lui demande. Le service d’entretien de l’université aurait pu avoir un mauvais jugement et pris l’initiative de le faire mais ce n’est pas le cas. »

Marion Paoletti ajoute cependant :

« Le décrochage aurait pu être fait par des groupes d’étudiants et d’étudiantes. Comment le savoir ? L’université est un lieu ouvert ! »

Réimprimer et remettre les affiches

Où en est l’égalité entre les femmes et les hommes à l’université de Bordeaux ?

A l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, l’université a voulu sensibiliser aux questions d’inégalités entre les hommes et les femmes, en faisant notamment le point sur sa propre situation.

Toute la journée du mardi 10 mars s’est déroulé en présence d’Agnès Netter, responsable de la Mission parité et lutte contre les discriminations (MIPADI) au Ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche, et Isabelle Krauss, présidente de la Conférence permanente des chargés de mission égalité et diversité (CPED).

L’égalité et l’inégalité entre étudiants, ainsi que les questions de genre dans les carrières et dans la recherche, étaient à l’ordre du jour avant la projection/débat autour du documentaire « Pourquoi les femmes sont-elles plus petites que les hommes ? »

La journée, organisée conjointement par l’université de Bordeaux et l’université Bordeaux Montaigne, s’est achevée avec une table-ronde « 40 Ans après le droit à l’IVG : où en sont l’avortement et la contraception ? ».

Marion Paoletti, initiatrice de la journée, a constaté que des clivages importants sont apparus dans les débats.

Le mal est fait. Les militantes du Clef insistent alors pour que les affiches soient réimprimées et remplacées :

« Les BVE se sont engagés à réimprimer et recoller nos affiches pour le mardi matin, jour du débat (voir encadré). Fin de semaine, les affiches n’ont ni été réimprimées, ni recollées. Cela est symptomatique de leur peu d’intérêt porté aux actions militantes promouvant la visibilité des femmes dans l’enseignement supérieur et donc l’égalité des sexes. »

Lundi matin, les militantes affirment avoir transmis au BVE de la fac de Droit-AES-Eco les fichiers des affiches :

« Elles n’avaient pas fait le tri. Toutes les affiches y étaient et on ne savait pas lesquelles manquaient, rétorque Marion Paoletti. Le chargé de mission a bien eu la demande de réimpression. Il était motivé par la question et l’envie de bien faire. »

Parallèlement, Karine Miras dit avoir été informée par la décision de réimprimer et a estimé la démarche justifiée :

« Il fallait rattraper la situation. Nous avons donc opté pour tout refaire. Sauf qu’à partir d’un certain volume, il fallait l’autorisation de la direction. »

Marion Paoletti explique :

« Les restrictions budgétaires ne sont pas un vain mot à l’université. Celle-ci n’aurait pu se faire au service d’imprimerie vu les délais, mais sur un copieur du BVE. Karine Miras a attendu le fichier qui n’est jamais arrivé. »

De la mauvaise foi ?

Les militantes du CLEF reconnaissent les efforts de Marion Paoletti mais regrettent cependant « un manque de communication interne au sein de l’administration » que Mathilde, porte-parole du mouvement, qualifie de « cafouillage administratif où se mêlent mauvaise volonté et mauvaise foi » :

« C’est compliqué de démêler le vrai du faux. Nous avions expliqué quelles affiches il fallait refaire. Malheureusement, il y a aussi au sein du BVE de la fac de Droit-AES-Eco des opposants à notre action, et qui l’ont encore sabotée. »

Pour la chargé de mission, la réaction du Clef est une nouvelle fois injuste et occulte leur part de responsabilité :

« Sans doute avons nous fait des erreurs, nous sommes une grosse maison, mais parler de sabotage, ce qui suppose une intentionnalité, n’est pas fondé au regard de la bonne volonté qui s’est exprimée. »

L’opération Amphis pour toutes avait tout l’air de plaire aux différentes directions de l’université qui assurent lui avoir donné leurs soutiens. Le choix de rendre visibles des femmes et leurs combats, qui ont contribué à l’émancipation et à la reconnaissance de leurs droits, correspondait aux préoccupations qu’elles souhaitaient mettre en avant durant cette semaine.

« Nous espérions qu’une réflexion soit impulsée au sein de nos établissements et que cette action questionne la place que l’on donne aux femmes dans notre société », déclare le Clef.

Indirectement, ces événements semblent finalement donner l’impulsion.

L'AUTEUR
Walid Salem
Walid Salem
Co-fondateur de Rue89 Bordeaux et directeur de la publication

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