Gradignan : la prison où il fait bon mourir ?
Société 

Gradignan : la prison où il fait bon mourir ?

actualisé le 05/09/2015 à 15h53

La prison de Gradignan, vue de la rue Chouiney (DR)

La prison de Gradignan, vue de la rue Chouiney (DR)

Avec trois suicides en quinze jours, la maison d’arrêt de Gradignan n’améliore pas sa réputation. L’Observatoire Internationale des Prisons pointe de nouveau du doigt cette prison et sa « sursuicidité ».

Farid H. n’a passé que six jours en prison. Entré le 6 mars dernier, l’homme était suspecté du meurtre de son ex-compagne et de son ancienne belle-mère à Tarnos, dans les Landes. Ce trentenaire est alors conduit à la prison de Gradignan. En surveillance particulière, il est placé en cellule individuelle : il aurait déjà tenté de se suicider par le passé, et est donc considéré comme un homme potentiellement dangereux pour lui-même.

En effet, c’est pendu dans sa cellule que les surveillants de prison le retrouvent mercredi dernier en fin d’après-midi. Dans un état critique mais encore vivant, il est transféré au CHU de Pellegrin à Bordeaux. Il meurt le lendemain à l’hôpital.

Le même jour, un autre détenu de Gradignan décède lui aussi, trois jours après s’être pendu. Depuis juin 2014, il était l’objet d’un placement spécifique en détention : à l’isolement, il passait tout son temps seul, même lors des promenades.

Deux semaines avant ces deux décès, un autre homme avait ouvert ce bal macabre, également par pendaison. Les trois détenus ont tous laissé des lettres pour expliquer leurs gestes. Des mots que les enquêteurs ont en leur possession. Ces trois enquêtes confinent au silence les services pénitentiaires, joints par Rue89 Bordeaux.

Prison occupée à 153%

Ce silence est brisé par l’observatoire internationale des prisons (OIP) qui sonne l’alarme. Delphine Payen-Fourment, coordinatrice du Sud-Ouest, analyse :

« Ces trois personnes étaient en détention provisoire. C’est une période à haut-risque. Il y a le choc carcéral, le stress, l’attente d’un procès… »

Selon Delphine Payen-Fourment, l’homme qui s’est suicidé fin février mettait en cause dans sa lettre « le système judiciaire ». L’OIP dénonce également des conditions « délétères » de détention à Gradignan. Les maux ne sont pas nouveaux :

« L’établissement est surpeuplé. Le taux d’occupation est de 153 % au 1er février 2015, autrement dit 545 personnes étaient détenues pour 355 places. Il y a un manque d’activité pour les détenus qui restent 20 heures sur 24 en cellules. Il y a aussi un problème de ressources humaines qui ont pour effets des soins insuffisants notamment en termes de soins dentaires. »

Le lien de cause à effet entre ces conditions de vie et les passages à l’acte ne peut certes pas être établi, mais cette maison d’arrêt fait tout de même partie de la liste des vingt prisons avec le plus grand nombre de suicides recensés entre 1996 et 2008.

La visite en 2009 de contrôleurs des lieux de privations de liberté souligne déjà la surpopulation, le manque de surveillants, la présence de rats et conclut sans détour que des travaux de rénovation sont nécessaires dans les cellules.

Quatre ans plus tard, six députés et sénateurs girondins, socialistes ou écologiste, écrivent en ce sens à Christiane Taubira. En janvier 2015, la ministre de la Justice informe Alain Rousset, président du conseil régional, que la prison sera reconstruite et passera à 600 places.

Des failles dans le plan ?

Face à la centaine de suicides déplorée chaque année dans les prisons françaises, la ministre de la Justice a par ailleurs lancé un plan de prévention, qui prévoit le développement de cellules sous vidéosurveillance. Cela ne satisfait pas l’OIP, indique la coordinatrice Sud-Ouest de l’association :

« En dépit des mesures prises pour faire baisser les suicides, on est sur une approche qui reste la même : empêcher le suicide mais ne pas réfléchir aux fléaux qui y conduisent. »

Des critiques que peut entendre la direction interrégionale des services pénitentiaires, interrogée par Rue89 Bordeaux :

« Un suicide, on peut appeler ça un échec du plan de prévention, mais parler de failles est un mot un peu fort alors qu’il y a un personnel investi. D’autant qu’il faut rappeler que si c’est une perte pour la famille, c’est aussi une perte pour les agents qui sont en première ligne quand ils découvrent les personnes décédées. Eux ont un sentiment d’échec. »

La prison, c’est quoi ?

A l’occasion d’un cycle qui a débuté ce mardi, le Genepi et l’Université Populaire de Bordeaux (UPB) vont « repolitiser » la prison. L’occasion de redéfinir ce lieu et les questions sociales qui s’y rapportent : la vie quotidienne des détenus, leur santé, la gestion de la détention par les personnels, la politique judiciaire, la sortie de prison…

En dix thèmes – et autant de séances, les témoignages, analyses et réflexions communes se mêleront.

Tous les mardis jusqu’au 2 juin.
Renseignements sur le site de l’UPB

Suicidaires réveillés toutes les deux heures

Matthieu Quinquis, bénévole du Groupement étudiant national d’enseignement aux personnes incarcérées (Genepi) s’interroge :

« Les causes des suicides, c’est le fonctionnement de la prison. Parmi les choses ahurissantes qui se passent, on sait que lorsqu’une personne est signalée comme suicidaire, elle a un contrôle particulier de l’administration pénitentiaire. En fait, un surveillant passe toutes les deux heures dans la cellule pour s’assurer que la personne est présente et en vie. Mais ce surveillant passe de jour comme de nuit ! Une personne fragile, instable, fatiguée, à bout de nerfs est réveillée toutes les deux heures pour s’assurer qu’elle n’est pas morte ! Je ne sais pas qui a eu l’idée de cette mesure, mais c’est ahurissant. La seule ambition de l’administration serait alors que les gens restent en vie dans des conditions psychologiques catastrophiques ? »

Du côté de la direction interrégionale des services pénitentiaires, on précise que dans les cas de contrôle particulier, les agents passent toutes les trois à quatre heures. Et on souligne :

« L’administration pénitentiaire à un rôle de surveillance et d’écoute, mais les surveillants ne sont pas des psychiatres. Les détenus peuvent avoir accès aux services médico-psychologiques seulement s’ils le souhaitent. »

Le Genepi partage cette analyse et, pour l’évoquer, lance ce mardi une chaire avec l’Université Populaire de Bordeaux (lire l’encadré) pour rappeler que « la prison est le symptôme de tous les problèmes qui existent dans la société, une loupe extra-ordinaire sur tous ses dysfonctionnements ».

« On ne devient pas détenu, on le nait »

Il énumère alors le taux de personnes illettrées, beaucoup plus élevé en prison qu’à l’extérieur, l’état de santé, plus critique, le nombre important de chômeurs qui entrent en prison, tout comme le nombre d’étrangers (selon lui, ils représenteraient 7% de la population en France et 20% en prison) ou de personnes atteintes de troubles psychiatriques. Le militant du Genepi est provocateur :

« On se dit qu’on ne devient pas détenu, mais qu’on le nait ! Il y a une forme de déterminisme social et quand on regarde la population sociale, il y a souvent le même type de population ou en tout cas des problématiques similaires. »

Pour lui, pas question pour autant de détruire pierre par pierre les prisons, ce qui en un sens sera fait pour la maison d’arrêt de Gradignan. 115 millions d’euros seront investis pour la démolition et reconstruction du lieu.

« La reconstruction a été actée sur des délais relativement long, déplore Delphine Payen-Fourment. Mais jusqu’en 2016, il n’y a pas de travaux d’amélioration prévus puisque ce n’est pas jugé utile. »

Pourtant, le chiffre des 600 détenus – le nombre de place dans la future prisons – a déjà été dépassé en 2009, lors du passage des contrôleurs des lieux de privations de liberté. Ils avaient alors recensé 763 hommes et femmes enfermées. Le quartier des hommes était alors occupé à 207 %.

 

L'AUTEUR
Xavier Ridon
Xavier Ridon
Rémois, devenu journaliste à Tours, installé à Bordeaux. Bref, file vers le Sud avec un micro et un stylo.

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