Les Aubiers et Ginko, voisins dos à dos
Société 

Les Aubiers et Ginko, voisins dos à dos

actualisé le 17/12/2015 à 02h31

Arrivée aux Aubiers depuis les allées de Boutaut, qui mènent aussi à Ginko (SB/Rue89 Bordeaux)

Arrivée aux Aubiers depuis les allées de Boutaut, qui mènent aussi à Ginko (SB/Rue89 Bordeaux)

Comment cohabitent l’écoquartier et la cité ? Ginko, qui accueille depuis deux ans des habitants, se cherche une identité. Aux Aubiers on se sent (toujours) délaissés, malgré les travaux de réhabilitation. Et les deux quartiers attendent les équipements sportifs promis.

Les Aubiers se voient de loin. Depuis le tramway – la ligne C ceinture le quartier –, on peut contempler l’enchevêtrement des bâtiments de 17 étages, érigés il y a 40 ans. En descendant de la rame, aux pieds de la cité, tout le monde ou presque passe par le hall sous les immeubles, menant au cœur du quartier, avec son cours fraîchement rénové.

Sous le passage, il y a souvent des jeunes en « jean-basket », âgés entre 16 et 20 ans et savent  bien que vous n’êtes pas du coin. « Ici tout le monde se connait », nous dit-on. On se salue dans les innombrables escaliers, à la Poste, au kébab, chez le coiffeur ou encore au tabac, les commerces installés aux pieds des tours.

La paupérisation se ressent sur tous les immeubles reliés par des plateformes : des bâtiments vétustes, quelques déchets traînant par terre, certains escaliers qui sentent l’urine. Il n’y a que le city-stade et la ferme pédagogique, à l’autre bout de la cité, qui détonent dans cette atmosphère.

« Des incivilités, pas d’insécurité »

Ce quartier, Medhi le défend corps et âme depuis des dizaines d’années. C’est peut-être pour ça que les jeunes surnomment le retraité « le Maire des Aubiers ».

« C’est un très joli quartier, estime-t-il. On vit en communauté. Il y a de la mixité : des Algériens, des Tunisiens, des Sénégalais, des Comoriens, des Bulgares, des Tchèques, des Français, de tout… On peut parler d’incivilités, pas d’insécurité. »

Aux Aubiers, on dénombre quelques faits de délinquances, des dégradations, quelques émeutes en 2002, le centre social et le poste de police ont brûlé en 1999 et 2002. La création du Conseil Local de Sécurité et de Prévention de la Délinquance du quartier a permis une baisse des violences en général.

Le quartier le plus pauvre de Bordeaux

Avec Saint-Michel, il est certes le quartier le plus pauvre de Bordeaux, comptant la plus petite moyenne des revenus fiscaux (année 2008). Mais il n’a rien d’un ghetto redouté par ses propres habitants. En fin d’après-midi, des enfant jouent dans ses rues, des parents les surveillent, des personnes sont installées devant les commerces et les jeunes à l’entrée du quartier.

Malgré tout, ce n’est qu’une étape pour la plupart des 4 500 habitants. Hamed, 58 ans, songe même à partir des Aubiers, où il vit depuis huit ans, pour déménager à Ginko. Il y a travaillé quelques mois pour le service espaces verts, au moment des travaux de construction de l’éco-quartier.

« Là-bas au moins, je suis sûr de ne pas avoir de cafards qui sortent des prises électriques. Et puis, il y a les punaises aussi. J’ai payé au moins 4 matelas à 80€ depuis que je suis ici. Alors même s’il faut ajouter 200€ au loyer, je veux aller à Ginko, je vais en parler à mon bailleur, Aquitanis. »

Soso, Yuyu, Fofana, Lucho Hakhak, Edhoss. Des jeunes du quartier des Aubiers (MTN/Rue89 Bordeaux)

Soso, Yuyu, Fofana, Lucho Hakhak, Edhoss. Des jeunes du quartier des Aubiers (MTN/Rue89 Bordeaux)

Ginko, le dernier né

Une station de tramway plus loin : Ginko. Autre quartier, autre ambiance. Ici, les bâtiments sont modernes et HQE (haute qualité environnementale). Pas plus de 9 étages et une très faible consommation d’énergie. Même si en y regardant de plus près certaines bâtisses commencent à donner des signes de vieillissement.

A la descente du tramway, tout comme aux Aubiers on tombe directement au cœur du quartier. A droite, la longue place principale et sa promenade en bois, elle-même longée par une rivière. En face, les  commerces : coiffeur, tabac, boulangerie… Ici, chaque îlot de bâtiment est grillagé. Des terrasses arborées donnent sur le lac.

Des ilots isolants

Installée sur la promenade en bois, Delphine, souligne que « personne n’a accès à personne ». Cela fait un an et demi qu’elle a quitté le Bouscat pour s’installer ici.

« Le système des îlots est très restrictif pour créer des liens. Moi j’habite tout au bout. Quand je veux voir une voisine d’un autre îlot, si je n’ai pas le code, personne ne me laisse entrer. On croise quelques voisins, mais on ne s’arrête pas longtemps. Ce sont surtout des politesses. »

Jeanne David, elle est un tout autre type de voisine. Présidente du comité animation, elle cherche à créer une « identité Ginko ».

« Le quartier n’est pas encore construit. Le lien social entre les habitants va se faire au fur et à mesure. Déjà la mixité existe : dans un même îlot vous pouvez trouver un bâtiment de propriétaire et un autre d’Aquitanis (bailleur social NDLR). Ça permet de se mélanger et de connaître d’autres cultures, sans a priori. La maison polyvalente, le jardin partagé et les différentes actions comme les repas communs le permettent aussi. »

Deux quartiers, deux populations. Eddy Durteste, le président de l’association Urban Vibration School et médiateur du quartier des Aubiers en est certain : difficile de ne pas voir les différences sociales.

 « Ici, ce sont que des logements sociaux. Là-bas, il y en a entre 20 et 30%. On a fait des calculs : pour un appartement type T2 on paye ici 420€ TTC, là-bas c’est entre 600 et 700€ HT. Et puis on discute avec ceux de Ginko. Ce sont des gens qui travaillent. Ils n’ont pas le temps. Ici, la population est composée de nombreuses familles monoparentales. »

"Ici personne n'a accès à personne", regrette Delphine, une habitante de Ginko (MTN/Rue89 Bordeaux)

« Ici personne n’a accès à personne », regrette Delphine, une habitante de Ginko (MTN/Rue89 Bordeaux)

Les Aubiers / Ginko : chacun chez soi ?

Quels coins partagent donc les habitants des deux quartiers ? Assurément, le lac et le tramway.

Depuis janvier dernier, les Aubiers ne sont plus enclavés grâce au prolongement de la ligne du tram C jusqu’au Parc des Expos. D’une zone isolée en 1970, le quartier devient le terminus de la ligne en 2008, pour enfin se transformer en lieu de passage en 2015. Ce que regrettent (un peu) certains jeunes des Aubiers :

« Avant, avec les bus qui allaient à Auchan, les gens étaient obligés de descendre, d’attendre le bus et parfois de discuter. Maintenant, ils ne font que nous regarder en passant. Nous, on ne va jamais là-bas, sauf le dimanche pour acheter des clopes, sourient Malik et Teddy (noms d’emprunts NDLR), on y va que pour le Festival de l’été. »

Nathalia, elle, aime bien emmener ses deux enfants à la ludothèque de la maison polyvalente Sarah Bernhardt à Ginko :

« On peut retrouver des mamans qu’on connait et les enfants jouent entre eux. On discute un peu avec ceux de Ginko, mais pas vraiment. »

Et puis surtout, elle aimerait que son fils aille à l’école là-bas :

« C’est plus beau et mon fils n’aime pas l’école des Aubiers. Mais je crois que ça va être difficile parce que j’ai entendu dire qu’il n’y avait déjà pas assez de place pour les enfants de Ginko. »

Chacun chez soi, c’est aussi  ce que pense Ingrid, une habitante de Ginko :

« Quand on est arrivé dans l’urgence il y a 2 ans, on a entendu parler des Aubiers et pas forcément en bien. La première année ma fille était à la crèche là-bas. Je vous avoue que je n’étais pas très à l’aise. C’est comme partout, dès qu’il y a des jeunes en bandes, ça n’inspire pas confiance. Et puis c’est beaucoup moins accueillant. »

« Pas besoin de partir loin pour se rencontrer »

Pourtant « tout est fait pour faire du lien entre les deux quartiers » assure Fabrice Escorne, à la fois directeur de la maison polyvalente Sarah Bernhardt et du centre d’animation aux Aubiers. Un lien qui passe essentiellement, selon lui, par les enfants et les adolescents :

« On vient d’organiser un séjour à la montagne avec des familles des deux quartiers. Grâce à la ferme pédagogique les enfants peuvent se mélanger. Et pour les ados, le projet vidéo a été un vrai succès. Ils étaient 7 des Aubiers et 7 de Ginko. Ils ont même rencontré des jeunes de Porto. Ce qui leur a permis de comprendre qu’on n’a pas besoin de partir loin pour se rencontrer à partir du moment où on passe au-dessus des différences. »

Ces projets touchent cependant une infime partie des 7 000 habitants des deux quartiers.

« On ne peut pas forcer les gens, souligne Nathalie Dardaud, directrice adjointe de la maison polyvalente Sarah Bernhardt. On propose des choses et on a même fait des consultations pour savoir ce qu’attendent les habitants dans l’avenir. Moi je suis confiante. Le futur gymnase et la future salle de danse vont apporter un plus. Revenez dans deux ans, je suis sûre que plein de choses auront changé. »

En plus de la maison polyvalente et ses différentes associations, il existe d’autres structures communes aux deux quartiers. Comme la bibliothèque aux Aubiers, des petites associations, les jardins partagés… Ces activités ne concernent visiblement pas tous les jeunes des Aubiers.

Ce qu’ils voudraient précisément ? « Un local et un gymnase. » Le gymnase sortira de terre en 2016. « Ah bon, où ça ? » Du côté de Ginko. Exclamations collégiale.

« Sérieux ?! Ça fait trois ans qu’on en demande un et ils l’installent là-bas ?  Pourquoi ne pas l’installer aux Aubiers ? Les gens auraient sûrement moins peur de venir ici. En plus, il n’y a que des BCBG là-bas. Je suis sûr qu’on va y aller et ils vont dire qu’on va tout casser. »

Les clichés ont la vie dure des deux côtés…

Harena, Karen, Carla, Alison, Malika et Myriam. Des jeunes des quartiers des Aubiers (MTN/Rue89 Bordeaux)

Harena, Karen, Carla, Alison, Malika et Myriam. Des jeunes des quartiers des Aubiers (MTN/Rue89 Bordeaux)

Mauvaise réputation des Aubiers : mythe ou réalité ?

Dès qu’on entre dans les Aubiers, on ne peut s’empêcher de se remémorer les images de reportages  sur les banlieues dites sensibles. A commencer par les groupes de jeunes devant les escaliers.

« Quand je viens voir mes copines, je leur demande de venir me chercher au tram, confie Myriam, une lycéenne de 17 ans. Ce n’est pas que j’ai peur, je n’ai jamais entendu parler de viols ou de trucs comme ça, mais je n’ai pas envie de me faire siffler, regarder à chaque fois que je passe sous le hall. Avec les copines qui les connaissent, c’est plus facile. »

On papote avec Harena, Karen, Carla, Alison et Malika, toutes âgées de 16 ans. Ce qui les gêne le plus, c’est l’image des Aubiers. Alors quand elles recherchent un stage, elles suivent le conseil de leurs mères : ne pas dire qu’elles habitent les Aubiers, mais Bordeaux Lac. « Ça fait mieux » assure Malika, avant de préciser que sa mère songe à quitter le quartier.

Du côté des garçons, le sentiment d’insécurité est rapidement balayé d’une main et rappelle leur « galère » quotidienne :

« Vous savez combien il y a de taux de chômage ici ? » Oui, au moins 30% selon les chiffres officiels. « Moi, ça fait 8 mois que je cherche du travail, répète une nouvelle fois Yuyu, je suis inscrit à Pôle Emploi, à la Mission Locale. Et il n’y a rien. Faut bien que je me fasse de l’oseille. Alors il y a ça. Vous savez ce que c’est ? ». Et de sortir un morceau de résine de cannabis de sa poche. Certains sourient, d’autres désapprouvent. « Mais, il faut qu’elle sache. Je me fais plus d’argent que toi qui travaille. »

Au vu de certaines urgences comme l’emploi, la question du lien entre les deux quartiers parait en effet secondaire.

La réhabilitation continue

Pourtant, des efforts ont été réalisés, notamment via la réhabilitation urbaine.

« Depuis une quinzaine d’année, la ville de Bordeaux fait figure de bonne élève à l’école de la rénovation urbaine » écrit Emile Victoire dans « Sociologie de Bordeaux ».

Depuis 2007, des améliorations ont lieu dans le quartier. La mairie de Bordeaux a mis en place un programme de Gestion Urbaine de Proximité (GUP). Et c’est bien parce qu’il y a encore des manques que la mairie de Bordeaux poursuit sa réhabilitation.

« Les Aubiers ne sont pas plus mal lotis que d’autres quartiers de Bordeaux, estime Nathalie Delattre, adjointe du quartier Bordeaux-Maritime. Tous les quartiers de Bordeaux sont importants, il n’y en a pas de délaissés. Et d’ici quelques années, avec ce plan de rénovation ambitieux, les différences seront estompées. »

Pour l’extérieur des bâtiments, il s’agit d’intégrer visuellement les Aubiers dans tout le quartier Bordeaux-Maritime et de tenter de construire une meilleure mixité sociale, de Bacalan à Ginko.

Pour l’intérieur des logements, les bailleurs sociaux Aquitanis et Domofrance veulent en finir avec les ventilations qui ne fonctionnent pas. Les chaudières seront changées, les fenêtres en double vitrage installées ou encore les prises électriques remises aux normes.

« Certains ensembles pourront même se targuer d’être des bâtiments basse consommation », précise Nathalie Delattre.

Place centrale de Bordeaux-Maritime

Les Aubiers doivent devenir une place centrale de Bordeaux-Maritime selon le projet Bordeaux 2030. Pour que cela fonctionne, il faudrait garder les spécificités du quartier. C’est en tout cas ce que défend le sociologue Thierry Oblet à l’Université de Bordeaux et co-auteur de « Sociologie de Bordeaux » :

« Quand on parle d’harmoniser  la ville en banalisant les quartiers, est-ce qu’on veut que les Aubiers deviennent un quartier comme les autres ? Pourtant, je pense qu’avoir un quartier populaire et donc mixte dans une ville permet à chacun de garder son identité. Quand vous désenclavez un quartier, vous levez une barrière et finalement vous voyez d’autres barrières plus profondes ou d’un autre ordre. Des barrières qu’il faut anticiper. »

Eddy Durteste de l’association UVS dénonce quant à lui une politique du déni :

« Les Aubiers existent depuis quoi, 40 ans ? Cela fait donc 40 ans qu’on est à la marge. Les gens font de leur mieux mais subissent et acceptent le laisser-aller. Oui, on a été aux réunions de concertation avec la mairie. On nous a expliqué Ginko et les travaux qui se font chez nous. On a l’impression que c’est d’abord pour une question de visibilité, bien avant le bien-être de ses 4 500 habitants. »

C’est sûr que faire passer les touristes du monde entier de la Cité de la civilisation du Vin aux Parc des Expos en passant par la case Aubiers, aujourd’hui ça peut faire tâche.

Le lien social : la solution ?

Une belle image des Aubiers, c’est bien, mais un lien social amélioré, c’est mieux. C’est en tout cas le sentiment d’Achraf. Il n’habite plus les Aubiers depuis un an mais pour ce médiateur artistique et culturel à la Rock School Barbey, tout ce qui est mis en place par la mairie est bien pensé, mais mal exécuté.

« Pourquoi tout organiser autour du centre d’animation ? Si c’est pour une question de gestion, c’est qu’on oublie la réalité de notre quartier. On ne veut pas que la mairie nous chapeaute. Toutes les structures sont importantes. Pourquoi ne pas faire-avec plutôt que faire-faire ? Il faut travailler sur ces fantasmes (ou anciennes pratiques, NDLR) de grands frères qui font du chantage à la mairie : “Si vous ne nous financez pas, il y a aura le bazar sur les Aubiers.” Le temps est à une autre discussion. Il faut créer des projets portés par les habitants eux-mêmes. Pour ça, il faut remobiliser tout le monde sans exception : Aubiers et Ginko. Mais sans aide adaptée et sans moyens, on n’y arrivera pas. »

L'AUTEUR
Mila Ta ninga
Mila Ta ninga
Journaliste de terrain et de cœur. Vous donner la parole est une de mes priorités, comprendre le monde qui nous entoure une de mes valeurs. Mes terrains de jeux ? L'Aquitaine en général et la Gironde en particulier.

En BREF

Le CIVB porte plainte contre Alerte aux Toxiques pour « dénigrement » à l’égard des vins de Bordeaux

par La Rédaction. 2 032 visites. Aucun commentaire pour l'instant.

Rassemblement en mémoire de l’enseignant assassiné ce dimanche à Bordeaux

par La Rédaction. 1 572 visites. Aucun commentaire pour l'instant.

L’appli « Tous anti-Covid » pour tous les étudiants en santé de Bordeaux ?

par Simon Barthélémy. 622 visites. Aucun commentaire pour l'instant.