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Quand des Roms attaquent Bordeaux Métropole
Politique  Société 

Quand des Roms attaquent Bordeaux Métropole

par Xavier Ridon.
Publié le 23 juin 2015.
Imprimé le 16 octobre 2021 à 02:39
11 964 visites. 16 commentaires.
Une soixante de personnes squattent un terrain entre les sorties 12 et 13 de la rocade (S. Mavel, E. Cron/Chakaraka)

Plus de 60 personnes vivent sur un terrain à la sortie 12 de la rocade (S. Mavel, E. Cron)

Des Bulgares roms se lancent dans une aventure rare : faire annuler par la justice une procédure d’expulsion de leur squat sur des terrains de Bordeaux Métropole, à Mérignac. Au même moment, un documentaire bordelais met en lumière leur orchestre.

En sortant du tribunal de grande instance de Bordeaux, Gaucho serre les dents et se tient la tête. L’audience à laquelle il vient d’assister ce lundi l’inquiète : le chanteur de l’orchestre Chakaraka craint que sa famille et ses proches soient expulsés du terrain qu’ils occupent.

Le long de la rocade extérieure, une soixante de Bulgares – dont une dizaine d’enfants – se sont installés entre les sorties 13 et 12, ce qui lui vaut le surnom de « squat 12 ». Tous sont roms et remettent en cause l’ordonnance d’expulsion qu’ils ont reçue.

« Maintenant on va rester sur place »

Fin mai, ils apprennent par un huissier qu’ils doivent faire leurs valises. Seulement cette fois-ci la pilule ne passe pas, raconte l’un des membres du Collectif de soutien Rom Chakaraka, Jean-Pierre Melgar :

« Les roms sont tolérants et acceptent les situations telles quelles : “On nous dit de partir alors on prend les bagages, on reste une nuit devant, on pleure, on fait de la musique et après on s’en va vers de nouveaux horizons”. Mais le problème reste le même. Alors, maintenant on va tous se battre pour qu’ils puissent rester sur place. »

Arrivé de Bulgarie il y a 14 ans, Gaucho se bat pour ne pas être expulsé avec les siens (Xavier Ridon/Rue89 Bordeaux)

Arrivé de Bulgarie il y a 14 ans, Gaucho se bat pour ne pas être expulsé avec les siens (XR/Rue89 Bordeaux)

Leur avocat, maitre Paul Cesso, se saisit du dossier et dénonce une erreur de procédure :

« L’expulsion s’est faite sur un référé d’urgence. Ce n’est pas justifié. On a quelques fois des projets comme pour la LGV qui justifient cela, mais là il n’y a absolument rien de tel. »

Entre rocade et crématorium

Le terrain a été acquis à la fin des années 1970 par ce qui s’appelait alors la Cub, l’actuel Bordeaux Métropole. Depuis rien n’a été construit et aucun projet immobilier ne pointe à l’horizon, d’après l’avocat.

« Il n’y a pas de problèmes d’hygiènes, poursuit-il, les caravanes sont propres et il n’y a pas de troubles du voisinage. »

Il faut dire que le camp est, d’après l’avocat des roms, coincé entre la rocade et un crématorium… Mais pas seulement, rétorque l’avocate de Bordeaux Métropole, maitre Marie-Lucile Harmand :

« Ils sont installés entre Mérignac et Pessac à proximité de zones industrielles et de commerces. »

Bordeaux Métropole n’est par ailleurs pas tenue d’appliquer le droit au logement, ajoute-t-elle, puisque c’est une compétence qui revient à l’État.

Chakaraka ne baisse pas les bras

Alors que maitre Cesso plaide l’obligation de scolarisation qui deviendrait impossible avec une expulsion, maitre Harmand rappelle les jurisprudences en cours depuis 2011 quand « tous les présidents et vice-présidents ont signé les ordonnances pour expulser les gens sans droit ni titre ».

Face à ces arguments, les militants du collectif Rom Chakaraka ne désarment pas. Créée en 2012, l’association et ses sept membres actifs jouent les médiateurs entre les institutions et le squat. Sylvain Mavel est à l’origine de ce mouvement en réaction à un discours de Nicolas Sarkozy en 2010. « On défend la loi », martèle-t-il.

Avec Eric Cron, Sylvain Mavel a réalisé le documentaire Chakaraka (Xavier Ridon/Rue89Bordeaux)

Avec Eric Cron, Sylvain Mavel a réalisé le documentaire Chakaraka (XR/Rue89Bordeaux)

Avec Eric Cron, il vient de réaliser un documentaire sur la vie des Roms à Bordeaux. Hasard du calendrier, il a été projeté ce lundi en avant-première à l’Utopia de Bordeaux, juste après le procès, et devant une salle comble. Le film retrace les aventures de l’orchestre Chakaraka au rythme des expulsions et de manière « poético-musicale » (voir encadré).

La police broie les caméras

Lors d’une des expulsions du squat de l’avenue Thiers, rive droite, Eric Cron prenait des photos, pendant que Sylvain Mavel filmait :

« La police a cassé la caméra, raconte-t-il. Il ne fallait pas témoigner de ce qui se passait là… Avec Eric, on a eu la rage de se faire violenter autant que les Roms. Alors, on a racheté des caméras pour vraiment faire le documentaire. »


Chakaraka, le film

Pour filmer les squats roms, Sylvain Mavel voulait dépasser « le politico-social, c’est à dire quand on se retrouve entre gauchistes pour parler de la condition des Roms. » Il choisit alors de suivre les débuts d’un orchestre avec les musiciens roms.

« Ils se regroupaient pour des fêtes, anniversaires ou mariages. Je leur ai proposé qu’ils se produisent sur les scènes françaises. »

L’orchestre Chakaraka joue, soutenu par Francis Vidal d’Allez les filles et de Patrick Lavaud des Nuits Atypiques de Langon. Il restait donc à les filmer. Quatre ans de tournage auront été nécessaire. Produit par Prima Luce, le film a été diffusé une première fois sur France 3.

« Quand ça a été diffusé, ils ont compris qu’on avait respecté leurs paroles, leurs cultures. C’est une image qui est la leur. » A voir, le 10 juillet aux Nuits Atypiques de Langon.

Devant le tribunal, Sylvain Mavel se tourne vers Gaucho :

« Bientôt, tu chercheras un logement à Saint-Michel ? On serait voisin. »

Difficile à imaginer, pour le massif chanteur qui vit sous la menace de l’expulsion. En France depuis 14 ans, il enchaine les squats, le dernier en date sur ce terrain à Mérignac.

Plus assez de courage pour construire une cabane

Sur place, presque plus personne n’ose construire de maisons ou de cabanes. Ils ont trop peur qu’elles soient à nouveau détruites, alors tous vivent en caravanes.

Les femmes s’occupent des démarches administratives. Ce mardi, neuf hommes et femmes s’en vont travailler dans les vignes.

Pour le collectif Rom Chakaraka, c’est la preuve d’une dynamique en place :

« Ils cherchent du travail, ils essaient de s’intégrer, explique Jean-Pierre Melgar. La ville de Mérignac propose d’inscrire les enfants si on reste. L’adjointe au maire est d’accord avec nous pour dire que ce n’est pas possible de travailler avec ce groupe car on les déplace tout le temps. Si on reste dans un endroit précis, elle pourra gérer la situation et leur faire rencontrer des travailleurs sociaux. »

Gaucho, fier chanteur et bon danseur de l'orchestre Chakaraka (S. Mavel, E. Cron/Chakaraka)

Gaucho, fier chanteur et bon danseur de l’orchestre Chakaraka (S. Mavel, E. Cron/Chakaraka)

Corruption, chômage, discrimination sont les principaux maux qui ont poussé les Roms à quitter la Bulgarie. En France, le collectif Rom Chakaraka rêve d’une intégration pour ces citoyens de l’espace Shengen. Pour cela, il faudrait l’obtention d’adresses postales, la possibilité de travailler et d’inscrire les enfants à l’école et les adultes à l’apprentissage du Français.

« Après, ils pourront se payer un appartement. Ils ne veulent pas qu’on leur donne un appartement, poursuit Jean-Pierre Melgar. Ils veulent payer leurs affaires. Ils ne veulent pas de la mendicité. »

Pas vocation à rester dans une caravane

Le conducteur d’engin se désespère de cette situation de misère et de précarité :

« On avait un président avec du sang hongrois qui n’a pas fait grand-chose pour des Roms qui viennent aussi d’Europe de l’Est. Désormais, on a un premier ministre d’origine espagnole qui devrait être plus tolérant, mais qui tient des propos racistes en disant que les roms n’ont pas vocation à s’intégrer. »

Yvan, membre également du collectif, reprend l’expression à son compte :

« Ils n’ont pas vocation à rester dans une cabane ni dans une caravane. Ils aspirent à être comme nous, à avoir un toit. »

En résistant à cette injonction d’expulsion, les militants ne pensent pas révolutionner la condition des Roms. Ils espèrent simplement que le délibéré rendu le 6 juillet, permettra aux habitants du squat de passer l’été au même endroit.

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Article actualisé le 16/10/2015 à 10h07
L'AUTEUR
Xavier Ridon
Xavier Ridon
Rémois, devenu journaliste à Tours, installé à Bordeaux. Bref, file vers le Sud avec un micro et un stylo.

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