Pour Tariq Ramadan, la polémique est « une faute politique »
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Pour Tariq Ramadan, la polémique est « une faute politique »

actualisé le 28/03/2016 à 21h50

Tariq Ramadan au Palais des congrès à Bordeaux (WS/Rue89 Bordeaux)

Tariq Ramadan au Palais des congrès à Bordeaux (WS/Rue89 Bordeaux)

Tariq Ramadan était bien au rendez-vous ce samedi soir au Palais des congrès après la polémique sur sa venue à Bordeaux. Plus de 600 personnes ont assisté à sa conférence sur le vivre ensemble où il a invité la communauté musulmane à s’impliquer dans la société française avec « humilité et ambition ».

Tout compte fait, la tension autour de la venue de Tariq Ramadan à Bordeaux ne s’est faite qu’à des échelles politiques et médiatiques. Au Palais des congrès de Bordeaux ce samedi soir d’un weekend pascal, tout s’est passé normalement. Pas une voiture de police, pas un regroupement des anti, pas un débordement d’extrémistes… bien au contraire, le grand calme.

Toute une polémique qui a surpris Owayss Kozy. Le jeune président, 24 ans, de la toute jeune association In Peace Event, créée en octobre 2014, qui compte 42 adhérents.

« C’est une polémique qu’on ne comprend pas, annonce Owayss Kozy à Rue89 Bordeaux. Nous étions surpris qu’Alain Juppé se prononce là-dessus, d’autant plus que la venue précédente de Tariq Ramadan à Bordeaux n’avait pas posé de problème. »

Le jour J, l’équipe de l’association s’affaire tambour battant, filles et garçons. « Peu importe l’origine, la religion, l’appartenance politique », 25 ans de moyenne d’âge, costume noir, chemise blanche impeccable, cravate ou nœud pap, ils sont tous à fond pour accueillir, « avec une grande fierté et une énergie positive », le professeur Tariq Ramadan, et « promouvoir l’égalité, la paix, la tolérance, le vivre ensemble, et participer à la vie locale ».

Au nom de la liberté d’expression

Plutôt dans la journée, face aux nombreuses déclarations et tribunes pour interdire Tariq Ramadan à Bordeaux, l’Union juive française pour la paix regrettait dans un communiqué que l’on puisse considérer l’intellectuel comme « suspect parce que musulman » :

« […] Tarik Ramadan excite toujours en France une farouche opposition de personnalités diverses considérant comme consensuel de s’en prendre à cet intellectuel musulman professeur à Oxford. Ce pourrait être anecdotique si cela ne montrait pas les mécanismes par lesquels c’est une religion et une seule, l’Islam, qui était stigmatisée. »

Un texte cosigné, notamment par des représentants locaux de la Ligue des Droits de l’Homme, rappelle que :

« Même les expressions les plus infamantes doivent pouvoir être exprimées dans l’espace public. […] Tariq Ramadan fait usage de sa liberté d’expression. »

Les cosignataires invitent cependant à la vigilance et à « combattre les idées qu’il porte et qui vont à contre-sens des intérêts de notre République » dans « une République fidèle à ses principes ».

La polémique est « une faute politique »

Dans une organisation au cordeau, 600 à 700 personnes sont venues écouter, après avoir déboursé une quinzaine d’euros par personne, le philosophe et théologien musulman. Une salle quasiment remplie a bu les paroles du conférencier qui, après un bismillah al rahman al rahim, a salué la ténacité de l’organisation et mouché d’entrée les instigateurs de la polémique :

« Chaque fois qu’une élection approche, on mène une campagne de diabolisation contre moi. C’est le seul pays au monde où je suis interdit dans les salles publiques ou certaines universités. Pourtant, en 25 ans de conférences, il n’y a jamais eu de trouble à l’ordre public. C’est un signe du malêtre français. »

Tariq Ramadan accuse enfin Alain Juppé d’avoir commis « une faute politique » en le déclarant indésirable à Bordeaux « sans être au courant du dossier ». « C’est une superficialité » qui le met « en contradiction avec ses propres valeurs ». Interrogé par Rue89 Bordeaux, il assure avoir toujours condamné les attentats commis au nom de l’Islam et « la violence qui tue des innocents » :

« Je déplore que le pays mobilise ses énergies après et pas suffisamment en amont. On est en guerre contre le terrorisme que quand les nôtres en meurent. »

« Parler, c’est agir »

Dans « une conférence qui s’adresse à tous : musulmans, chrétiens, juifs, bouddhistes, athées et agnostiques « , Tariq Ramadan a rectifié le thème du « vivre ensemble » par « faire ensemble ». Il s’est souvent adressé à la communauté musulmane l’invitant à « passer de la psychologie de la victime à la détermination du sujet » et « mettre son destin dans sa conscience et son engagement ».

Debout derrière un pupitre, jetant à l’occasion un coup d’œil sur sa feuille de route, Tariq Ramadan énonce avec une voix posée ses grandes lignes. L’éducation – « parce qu’il ne faut pas des écoles confessionnelles où l’on s’isole » –  doit enseigner l’Histoire « sans conflits entre les mémoires mais leur addition pour une histoire commune », le fait religieux « pour mieux vivre avec les autres » et surtout l’art « où l’imaginaire donne de la densité artistique à nos enseignements ».

La convivialité, la communication, l’écoute, et surtout la parole sont, pour Tariq Ramadan, les remèdes aux peurs actuelles de l’Islam. « Le silence dans la peur augmente la méfiance », soutient-il. « Parler, c’est agir » mieux que tous les centres contre la radicalisation, surtout au niveau local.

Prendre part aux débats

Avec un discours que l’orateur a voulu sans applaudissements pour « vivre cette conférence comme on lit un livre », Tariq Ramadan a évoqué l’humanisme de Jean-Paul II et la lutte de l’abbé Pierre contre la pauvreté et la souffrance. Il a passé en revue les valeurs « dont personne n’a le monopole » : la citoyenneté « où on parle de sens » et la solidarité « sans la pitié ».

Il a invité la communauté musulmane a prendre part aux débats sur le racisme, la question des migrants, l’environnement et la planète en insistant sur « le respect de l’animal vivant plutôt que d’être obsédé par la façon dont on le tue (allusion à l’abattage halal, NDLR) ». Avec des grandes lignes qui relèvent de l’implication de l’Islam dans la société autrement que sur l’unique question de la religion, Tariq Ramadan mise sur « une nouvelle génération non pas issue mais héritière de l’immigration ».

« L’Islam en France a besoin d’être institutionnalisé, a répondu Tariq Ramadan à Rue89 Bordeaux. La nouvelle génération trouvera plus de repères et vivra sa religion avec moins d’humiliations. Il n’y a pas que les jeunes des milieux défavorisés qui se tournent vers l’Islam violent – terme plus approprié que “radicalisation” –, mais aussi des jeunes éduqués. La bascule se fait de plus en plus rapidement, parfois en deux mois. »

Prendre part à la société et assumer ses responsabilités « avec humilité et ambition » sont les conclusions défendues par Tariq Ramadan dans une intervention qui a dépassé largement l’heure. Une durée où la question de l’égalité femme-homme n’a pas trouvé sa place, pourtant au sommaire du livre « Au péril des idées » cosigné avec le sociologue et philosophe Edgar Morin, grand absent de la soirée.

L'AUTEUR
Walid Salem
Walid Salem
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