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Pesticides : « Il faut l’étanchéité entre industriels et pouvoirs publics »
Société 

Pesticides : « Il faut l’étanchéité entre industriels et pouvoirs publics »

par Simon Barthélémy.
Publié le 8 août 2016.
Imprimé le 26 octobre 2021 à 16:22
12 771 visites. 3 commentaires.

ansesContre les effets désastreux des pesticides sur la santé des travailleurs agricoles, les pouvoirs publics doivent réagir, estime l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’environnement et du travail (Anses) dans un rapport dévoilé récemment. Entretien avec la vice-présidente du groupe d’experts, Isabelle Baldi, médecin épidémiologiste et chercheur à l’université de Bordeaux.

Le 25 juillet dernier, l’Anses (agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) a dévoilé son rapport sur les expositions aux pesticides des travailleurs agricoles, ce qui concerne plus d’un million de personnes en France. Ses conclusions sont sévères envers les politiques mises en place pour comprendre, prévenir et limiter les effets sur la santé des produits phytosanitaires (herbicides, fongicides, insecticides…).

Pourtant, le rapport, paru discrètement au cœur de l’été, n’a pas fait de vague. Prévue en juin, la publication du document, finalisé depuis des mois, avait été repoussée suite à des divergences entre les 12 membres du groupe d’experts : deux d’entre eux se sont désolidarisées des conclusions, l’une d’elles étant suspectée de conflit d’intérêt avec l’industrie des pesticides.

Vice-présidente du groupe d’experts, Isabelle Baldi revient pour Rue89 Bordeaux sur ces travaux et les rebondissements qui ont suivi. Médecin et chercheur à l’Isped (institut de santé publique, d’épidémiologie et de développement, Université de Bordeaux), elle est spécialiste des effets des pesticides sur la santé.

Rue89 Bordeaux : Quel enseignement principal tirez-vous du rapport de l’Anses ?

Isabelle Baldi (DR)

Isabelle Baldi (DR)

Isabelle Baldi : Son angle original consistait à se pencher non sur les effets sur la santé des pesticides, mais sur l’exposition de travailleurs agricoles, à l’origine de ces effets. C’est un point crucial mais très mal documenté – les données sont peu nombreuses et méritent d’être augmentées. L’autre originalité consistait à avoir une approche pluridisciplinaire, en associant des scientifiques d’horizons différents, y compris des sciences économiques et politiques. Il est rare que les médecins et épidémiologistes d’un côté, les agronomes et spécialistes de l’agriculture de l’autre, se parlent. Sur les conclusions elles-mêmes, je n’ai pas été surprise. C’est plus une mise à plat de choses que l’on savait déjà, mais il fallait que ce soit écrit.

Les conclusions de ce rapport sont assassines. Elles évoquent des « dilutions des responsabilités », ou encore estiment que « la santé au travail des personnes travaillant dans l’agriculture est un élément très secondaire dans les débats qui accompagnent et régulent les choix techniques dans le secteur agricole en France ». Pourquoi ?

Le plan Ecophyto 1 était très centré sur la réduction des usages des pesticides. L’objectif initial de diminution de 50% des tonnages d’ici 2018 procédait d’une vision très agronomique qui n’intégrait pas initialement bien la dimension santé. Or ce n’était pas évident qu’en diminuant le tonnage global on allait diminuer l’exposition des individus. Tout dépend comment les travailleurs agricoles utilisent ces substances. Par exemple, si on réduit la taille des bidons mais qu’il faut en ouvrir davantage, on multiplie les risques de projection de produits. Le premier plan Ecophyto ne contenait pas une ligne sur la santé, le second qui vient juste de se lancer intègre mieux cette question (en repoussant à 2050 l’objectif de réduction de 50%, NDLR).

Le rapport de l’Anses soulève la question des conflits d’intérêt, déplorant qu’ « une grande partie des missions de conseil relatives à la réduction d’utilisation des pesticides et à la prévention [soit] confiée à des personnes appartenant à des entreprises dont les bénéfices commerciaux sont directement dépendants de l’usage de pesticides », comme les vendeurs de produits phytopharmaceutiques. Est ce une raison de l’échec d’Ecophyto – augmentation des volumes de pesticides de 5% par an depuis 2008 ?

Les moyens n’existent pas encore pour permettre véritablement une formation indépendante. On peut en effet s’interroger sur le fait que les conseils de « bonnes pratiques » soient donnés par des professionnels liés à la vente. Et il faut sans doute se pencher sur la formation Certiphyto (imposée aux professionnels qui manipulent ces produits, NDLR), qui n’est pas menée de façon toujours harmonisée à l’échelle du territoire et dont l’efficacité – en termes d’exposition des travailleurs – nécessite d’être évaluée. Ces initiatives sont importantes, mais si on n’est pas en mesure de les adapter ou de les réorienter, la partie est perdue. Les choses avancent, cependant, comme l’attention portée à l’agroécologie ou à des pratiques alternatives. Ce n’est pas en faisant des annonces politiques avec des objectifs chiffrés que les choses évoluent, mais en accompagnant les agriculteurs, qui ont des questions complexes à résoudre.

« Conflit de loyauté »

L’Anses pointe aussi le fait que les données relatives aux expositions aux pesticides sont lacunaires, produites pour certaines par des organismes non indépendants de l’industrie car aucune organisation en France n’est en charge de les produire, et protégées par le secret des affaires…

Les industriels considèrent que l’information existe puisque tout est écrit sur l’étiquette. Ça les protège réglementairement lorsqu’ils mettent les produits sur le marché, mais il n’est pas sûr que cela protège les gens qui les utilisent. C’est très compliqué, et très dense à lire. En amont de ces mises sur le marché, il est nécessaire, au niveau de l’évaluation des produits, d’avoir une réelle étanchéité entre les intérêts des industriels et les devoirs des pouvoirs publics. Ce n’est pas qu’une question de liens financiers : le fait d’être dans une instance d’évaluation de mise sur le marché peut transformer la vision. Nous avons rencontré des gens dans un ministère pour qui c’était compliqué de tenir un discours totalement libre et critique. C’est la force d’experts indépendants comme moi : ma position à l’université ne dépend pas du tout du jugement que pourrait porter un ministère.

La parution du rapport de l’Anses a été repoussée car deux experts sur 15 se sont désolidarisés de ses conclusions. Tous deux sont membres du comité d’experts spécialisé (CES) de l’Anses chargé d’évaluer les risques des pesticides préalablement à leur homologation. L’une d’elle, chercheuse à l’Irstea (Institut national de recherche en sciences et technologies pour l’environnement et l’agriculture) avait omis d’indiquer dans sa déclaration d’intérêt une collaboration avec la société agrochimique BASF Agro sur un projet pédagogique de logiciel. Qu’en avez-vous pensé ?

Je ne veux pas en faire une affaire personnelle, mais ma compréhension de cette situation est que ces personnes se sont retrouvées en conflit de loyauté, si ce n’est d’intérêts. C’était pour elles une position complexe, difficile à tenir, d’appartenir à la fois à un comité d’évaluation des pesticides avant leur mise sur le marché, et à un groupe d’experts qui cherchait à comprendre les forces mais aussi les limites du système existant et le critiquer. Cela ne facilitait pas l’expression de leur avis, qui s’est exprimé de façon atypique et inattendue (un texte rédigé plusieurs mois après la finalisation du rapport, et qu’ils souhaitaient faire annexer à l’avis de l’ANSES, ce qui a finalement été rejeté NDLR).

Nous avons saisi le comité de déontologie pour clarifier la situation. Selon moi, ce comité n’a pas encore achevé sa réflexion sur cette situation, car il n’a pas pu encore auditionner tout le monde, ni accéder aux comptes rendus, tous enregistrés, de la trentaine de journées de réunions du groupe de travail. Mais il a rendu rapidement un avis pour permettre au rapport de sortir. Lorsque les déclarations d’intérêts seront revues, on pourra peut-être statuer sur le fait de savoir si les membres du groupe ont été influencés ou non par des éléments extérieurs.

Bénéficier de financements par des industriels ne rend toutefois pas forcément inaudible ce que des scientifiques ont à dire. Selon le principe pollueur-payeur, il n’est pas forcément illogique que l’industrie finance des études, chères à produire, pour comprendre si leurs produits peuvent causer des effets. Mais cela ne doit pas entraîner un droit de regard sur les conclusions ou l’interprétation des travaux.

« Clarifier la notion d’exposition »

Quelles pistes doivent selon vous être creusées à l’avenir ?

On parle beaucoup dans notre région d’exposition aux pesticides des riverains des vignes. Mais tant qu’on n’aura pas clarifié cette notion d’exposition on n’arrivera pas à avancer. A quel niveau d’exposition et pour quelles substances doit on se préoccuper ? Tant que ce n’est pas clair, soit on parle dans le vide et on génère de l’inquiétude, soit on dit « circulez il n’y a rien à voir ». Or nous avons encore beaucoup de lacunes, selon les types de culture ou de publics. Si on sait des choses sur le maïs ou la vigne, on en sait moins sur d’autres cultures. Et si les effets des pesticides sur les agriculteurs à plein temps commencent à être connus, on en sait beaucoup moins sur leurs familles ou les saisonniers.

Quid de la viticulture ?

Nous avons plus de connaissances que pour d’autres secteurs, mais elles méritent d’être consolidées, notamment sur les réentrées dans les cultures, lorsque les agriculteurs retournent travailler dans les vignes après les 48 heures réglementaires suivant un traitement. Nous avons des choses à éclaircir sur les niveaux et la durée auxquels ils sont exposés, très variables en fonction des conditions. Et les travailleurs agricoles n’en ont pas forcément conscience.

Le rapport remet aussi en cause l’efficacité des équipements de protection. Pour quelles raisons ?

Le rapport mentionne surtout l’importance d’évaluer l’efficacité de ces équipements dans les conditions réelles de terrain et l’acceptabilité de leur port. En effet porter des gants, un masque ou une combinaison peut être difficile voire impossible pour les travailleurs en fonction des conditions météo ou des tâches réalisées. Or le port de ces équipements de protection reste un élément central du calcul de l’exposition dans les procédures de mise sur le marché des substances.

Article actualisé le 08/08/2016 à 17h51
L'AUTEUR
Simon Barthélémy
Simon Barthélémy
Journaliste, cofondateur de Rue89 Bordeaux

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