Enquêtes et informations de proximité
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Les réfugiés entre inquiétudes et sollicitudes à Talence
Société 

Les réfugiés entre inquiétudes et sollicitudes à Talence

par Méline Laffabry et Xavier Ridon.
Publié le 6 février 2017.
Imprimé le 16 octobre 2021 à 02:04
4 231 visites. Aucun commentaire pour l'instant.

Une vingtaine des réfugiés accueillis à Talence ont manifesté lundi dernier, dénonçant la lenteur du traitement de leurs dossiers et leurs conditions de vie. Depuis leur arrivée et malgré le soutien citoyen, leur vie s’embourbe dans les préfabriqués montés près du Château des arts.

La mobilisation a été aussi discrète que marquante. Une petite vingtaine de réfugiés s’est retrouvée lundi dernier sur le parvis de l’église de Talence. Hébergés sur le terrain du Château des arts, ils manifestent. Depuis la couverture de l’évènement par Sud Ouest, la fachosphère abreuve les réseaux sociaux de commentaires. N’empêche, il y a un malaise du côté du Centre d’accueil et d’orientation (CAO) de Talence.

Les hommes ont quelques revendications sur leur sort. Et si le maire, Alain Cazabonne, est venu à leur rencontre, ce jeudi, son directeur de cabinet, Aurélien Sebton, préfère parler d’ « épiphénomène ».

Barrière et voie de garage

Les tensions sont apparues après le passage de l’Ofpra jeudi 26 janvier. L’Office française pour la protection des réfugiés et des apatrides est venue à la rencontre de la moitié des 46 pensionnaires du CAO. L’autre moitié n’a pu être entendue car « un certain nombre de dossiers n’étaient pas prêts », invoque Thierry Suquet, secrétaire général à la préfecture de Gironde, suscitant l’inquiétude de la vingtaine de migrants concernés.

« La barrière de la langue a amplifié leur inquiétude, selon Aurélien Sebton. Ils sont impatients de partir en Cada (centre d’accueil des demandeurs d’asile) et de s’assurer qu’ils ne sont pas mis sur une voie de garage. »

Château des arts de Talence (XR/Rue89 Bordeaux)

Isabelle Rigoni de l’association Arts (Accueil des réfugiés à Talence – Solidarité) a été « surprise » par la manifestation des réfugiés qu’elle a apprise par voie de presse, mais dit en comprendre les motifs :

« On ne leur avait pas dit au départ de Calais qu’ils seraient mis dans des algecos. »

Lors de leur rencontre avec la mairie, les manifestants ont aussi fait part de leur souhait d’organiser un moment pour remercier les citoyens qui ont permis d’améliorer leur quotidien. Une idée bien accueillie par la mairie. Depuis novembre, l’association Arts accompagne les réfugiés et leur propose des activités grâce à ses 150 membres bénévoles.

« Les Talençais ont reçu des tracts très violents à la suite d’une première réunion d’information [le 5 octobre, NDLR] sur l’ouverture du CAO. Nous avons senti la nécessité d’informer la population », explique Marianne, talençaise impliquée dans l’association formée suite à cette réunion.

Après une première distribution de flyers, l’association reçoit 120 e-mails en quatre jours provenant de personnes voulant apporter leur soutien et de l’aide.


Qui sont les réfugiés de Talence ?

Cinquante-deux migrants sont arrivés au CAO de Talence le 24 octobre 2016, en provenance du bidonville de Calais. La plupart viennent du Soudan et de l’Afghanistan, mais aussi de Côte d’Ivoire et de Libye. « Les parcours migratoires se ressemblent, avec des traversées longues, couteuses et dangereuses à travers de nombreux pays », raconte une membre d’Arts. Pour ceux venant du Soudan, le passage par la Libye est particulièrement douloureux, avec des situations d’exploitation extrême et de menaces physiques et psychologiques. La traversée de la Méditerranée sur des embarcations de fortune n’a pas toujours été un choix.

Depuis l’Afghanistan, le passage se fait souvent par la route, à travers le Moyen-Orient et l’Europe orientale et centrale, en traversant des pays qui, comme la Hongrie du populiste Viktor Orban, autorise depuis 2015 sa police et son armée à ouvrir le feu sur les migrants.

Certains n’ont passé que quelques mois dans le bidonville de Calais, tandis que d’autres y résidaient depuis plusieurs années. Début janvier, dix personnes avaient été redirigées vers des CADA (Centres d’Accueil de Demandeurs d’Asile) où ils sont depuis pris en charge jusqu’à l’obtention d’une réponse concernant leur demande de protection internationale.


La goutte de trop

Ses débuts sont délicats, à l’image des premiers contacts avec l’association Adoma qui gère le centre. Les bénévoles veulent organiser un goûter mais l’accès au CAO est refusé. Les volontaires ne se démontent pas et le font finalement sur le trottoir d’en face.

Dans la foulée, des collectes permettent de récupérer vêtements, produits d’hygiène et lessives via notamment le Secours Populaire. En revanche, les demandes répétées d’installer des machines à laver ont reçu une fin de non-recevoir, malgré les propositions de dons.

« Vous vous rendez compte qu’avec un froid pareil, ils sont obligés de faire sécher leurs affaires dehors ! On leur avait promis des conditions d’hébergement saines avec tout le matériel nécessaire. Laver son linge, c’est nécessaire ! », s’indigne une volontaire début janvier.

Réponse de la préfecture, par l’entremise de Thierry Suquet :

« Notre objectif est de les sortir de cet endroit. On consacre la totalité de nos efforts à gérer la situation de ses personnes pour les conduire vers les Cada, plutôt que de prévoir de mettre en plus des choses que nous n’avions pas prévu de mettre. »

Car l’urgence a prédominé après le démantèlement de la jungle de Calais. Cet hébergement temporaire s’est donc cantonné à accueillir les réfugiés dans des préfabriqués posés à côté du Château des arts.

Depuis des mois, dans cet ancien lycée pro, il est donc impossible de laver son linge en machine, mais aussi de cuisiner ou d’obtenir une connexion Wifi (Internet étant le dernier lien possible avec leurs proches). Aurélien Sebton tempère :

« La nourriture ne leur convient pas. C’est pourtant ce que vous allez trouver dans une cantine avec 3 repas par jour. Certains sont musulmans et voudraient manger hallal. C’est de l’ordre du détail. Aussi, ils sont quatre par chambre, ce qui vous en conviendrez peut devenir convenable dans une solution de logement intermédiaire. Pour avoir visiter le Château des arts, les conditions ne sont pas mauvaises compte tenu de la situation. Dans un foyer, les conditions ne sont pas toujours meilleures. »

Mais, le passage de l’Ofpra a été la goutte de trop pour ceux qui ont traversé continents et mer afin d’échapper aux conditions de vie dans leur pays natal.

CAO, vélo, dodo

Si le CAO talençais promulgue couchages et repas chauds aux migrants, il ne leur propose aucune activité. L’ennui et l’impression de tourner en rond sont de mise. Alors l’asso ARTS s’est débrouillée pour améliorer le quotidien.

En premier lieu, des cours de français réguliers ont été créés par l’asso pour les réfugiés. Tous se sont portés volontaires et suivent deux heures de cours hebdomadaire en groupe de six à huit.

Migrants et volontaire de ARTS jouent aux cartes début janvier (ML/Rue89 Bordeaux)

Deux étudiants ont intégré le cours de Français Langue Etrangère (Fle) de l’Université Bordeaux-Montaigne – une grande victoire alors qu’il est normalement impossible d’être inscrit sans statut de demandeur d’asile. Par ailleurs, les bénévoles accompagnent qui le souhaite à l’hôpital et leur expliquent les traitements et posologies.


Ballon et musculation

Pour éviter de tourner en rond, les réfugiés ont aussi été invités à participer à deux entraînements hebdomadaires du club de foot de Talence. Le dispositif est en place depuis le 2 janvier et pourrait conduire à un match contre d’autres équipes de la ville.

« L’occasion pour eux de pratiquer une activité sportive et d’avoir une échappatoire sur un quotidien assez morose » précise le club.

Pour ceux qui ne sont pas très foot, ils peuvent également participer aux ateliers musculations. Presque tous les migrants accueillis au Château des Arts participent à ces activités en lien avec le comité départemental olympique et sportif de Gironde.

Un avocat, spécialisé dans le droit des réfugiés et ayant passé plusieurs mois dans la jungle de Calais, assiste les migrants dans leurs demandes administratives et juridiques. Pour leurs déplacements, l’association étudiante Etu’Récup a filé début décembre une douzaine de vélo qu’un groupe de résident répare. Des promenades dans Talence et Bordeaux ont été organisées. De cette façon, les migrants ont pu prendre leurs premiers repères dans la ville.

« Comme on commence à bien connaître la ville, on va prendre un café à la place de la Victoire quand il ne fait pas trop froid. On n’a pas grand chose d’autre à faire », explique Siaka arrivé de Côte d’Ivoire

Et puis, une visite guidée du Musée d’Aquitaine a été organisée, tout comme un match de foot à l’initiative de l’association étudiante Sciences Po Bordeaux for Refugees. Les abonnements obtenus à la médiathèque de Talence permettent de consulter des livres et d’utiliser Internet pour contacter leurs familles. Une manière de contrer les nombreux obstacles empêchant d’installer le Wifi sur le CAO.

Dans la salle des fêtes, une journée galette des rois s’est déroulée en janvier, on parle français, anglais, arabe et plusieurs dialectes. Quand on ne se comprend vraiment pas, on parle avec les mains. Les jeux de société sont de sortie et sont un moyen facile de casser la barrière de la langue et une éventuelle timidité. Certains, appliqués, profitent de l’occasion pour pratiquer leur français à l’aide de lexiques illustrés. Tous nous confient à quel point ces moments d’échanges sont importants.

Une mobilisation inattendue

Du côté des bénévoles, le collectif d’origine n’aurait jamais imaginé déclencher une telle vague de solidarité. Une jeune étudiante bénévole, rencontrée début janvier, s’enthousiasme :

« Si vous regardez autour de nous toutes les générations sont présentes : étudiants, familles et retraités. Beaucoup sont ou ont été professeurs des écoles. Personnellement il me semble important de s’investir pour soutenir ces personnes. Elles ont traversé des milliers de kilomètres pour arriver jusqu’à nous. Les accueillir, les intégrer à notre communauté et les aider à se reconstruire est pour moi une obligation morale. »

Que va devenir toute cette mobilisation une fois que tous les migrants auront quitté le CAO ? Les volontaires avouent ne pas y avoir vraiment pensé. Ce rassemblement a une vocation éphémère et ARTS disparaîtra certainement quand le centre fermera, ce qui selon les volontés préfectorales doit arriver avant le 31 mars prochain.

Article actualisé le 07/02/2017 à 12h00 : Ajout de l'encart sur les activités football et musculation
L'AUTEUR
Méline Laffabry et Xavier Ridon

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