Qui ose dire non aux compteurs Linky en Gironde (et pourquoi) ?
Ecologie 

Qui ose dire non aux compteurs Linky en Gironde (et pourquoi) ?

Quatorze communes de Gironde ont déjà affiché un soutien aux opposants du nouveau compteur électrique. Alors que le conseil municipal de Bordeaux est appelé à se prononcer ce lundi, les collectifs anti-Linky continuent à mobiliser. Le dernier en date est à Artigues-près-Bordeaux.

Après avoir lu quelques articles dans la presse, Daniel (prénom modifié à sa demande) s’était inquiété de l’installation à venir chez lui à Artigues-près-Bordeaux des nouveaux compteurs électriques Linky dits communicants ou intelligents. Captation de données privées, craintes pour sa santé et celles des enfants (voir notre encadré en bas de page), l’administré en parle autour de lui. Puis tout est allé très vite :

« Avant l’été, j’ai remarqué que mon voisinage avait les mêmes préoccupations que moi. Un petit collectif s’est monté. On a assisté à une conférence à l’Athénée municipal puis on a lancé pétition sur toute la ville avec du porte à porte pendant 3 mois. On a obtenu 1065 signatures dont un grand nombre d’habitants qui se disent heureux de la démarche car ils ne savaient pas comment s’y opposer. »

Il ne cache pas sa fierté d’avoir pu mobiliser autant de monde. Car 1065 signatures (toutes physiques, aucune numérique) ce n’est pas rien dans une commune qui comporte plus de 8000 habitants. Le collectif Stop Linky d’Artigues-près-Bordeaux vient de remettre cette pétition à leur maire.

Un compteur Linky installé en pleine rue à Talence (XR/Rue89 Bordeaux)

Elle a deux objets : défendre pour chaque citoyen le « droit au refus de remplacement » des actuels compteurs électriques par les nouveaux, et demander à la commune, propriétaire des compteurs, de refuser tout simplement ces remplacements. La maire Anne-Lise Jacquet s’est engagée à organiser une rencontre publique avec Enedis (ex-ERDF) pour permettre le débat en conseil municipal.

Quatre villes moyennes de Gironde en soutien

En France, la barre des 500 communes (sur 35416) refusant cette pose est presque franchie. Elles sont 10 en Gironde. Souvent il s’agit de villages (Saint-Pardon-de-Conques, Cursan, Saint-Léger-de-Balson, Haux, Saint-Michel-de-Rieufret, Illats, Barsac, Saint-Macaire), mais la petite ville de Sainte-Eulalie (près de 5000 habitants) a aussi choisi de dire non.

Seul le maire peut manifester son opposition, le conseil municipal ne peut que voter son soutien à celle-ci. Cette nuance a d’ailleurs fait perdre un procès au bourg de Montferran-du-Périgord en Dordogne devant le tribunal administratif de Bordeaux en octobre 2016.

Quand ils n’obtiennent pas le refus pur et simple de la pose sur le territoire de la commune, les opposants au Linky demandent généralement un respect du droit individuel au refus. C’est ce que vont proposer les élus d’opposition écologistes au conseil municipal de Bordeaux ce lundi.

D’octobre à décembre derniers, les villes de Talence, Pessac, Bègles et Libourne ont déjà voté des motions ou des vœux sur ce libre choix (retrouvez ci-dessous le vœu pessacais).


Pour les trois premières communes citées, leur compétence énergie a été transférée à Bordeaux Métropole depuis la loi Maptam, ce qui les empêche de voter un refus net de la pose sur leur territoire. Qu’importe pour Stéphane Lhomme, premier des opposants au Linky :

« Si les maires veulent aller au devant des installateurs et s’ils se sentent vraiment gênés au conseil métropolitain, ils peuvent le dire. Je ne vois pas comment cela serait repoussé. Il faut que le président du conseil, Alain Juppé, soit sollicité par ces élus. Si Bègles, Pessac, Talence et d’autres demandent une position forte, je ne vois pas comment la métropole pourrait se défiler. »

Le conseiller municipal de Saint-Macaire anime des conférences sur le sujet à travers la France et fait souvent salle comble comme jeudi dernier à Bègles devant 200 personnes. Il remettra ça le 6 février à l’invitation de la mairie de Libourne et le 8 mars à Artigues-près-Bordeaux.

A Libourne, en mai dernier, la police municipale avait été appelée pour s’interposer entre l’installateur sous-traitant et les habitants refusant l’installation.

« Comment faire cesser cela ? »

Un modèle du genre pour Stéphane Lhomme qui, prenant l’exemple d’une action similaire de Nicolas Dupont-Aignan, maire de Yerres (Essonne), estime qu’il est du devoir de l’édile de « protéger les habitants ». Car les cas de menaces et d’installations forcées par les services d’Enedis en charge de cette tâche restent régulièrement dénoncées.

Sur les pages Facebook dédiées à la cause en Gironde, les témoignages sont nombreux évoquant harcèlements téléphoniques, menaces, violations de domicile pour imposer le remplacement des compteurs :

« Après l’envoi de notre lettre de refus de pose du compteur à Enedis, nous continuons à recevoir des appels incessants tous les jours. Comment faire cesser cela ? »

« Rien que pour Linky, j’ai installé une application anti-spam sur mon téléphone. Il faut les ignorer, ils finissent par abandonner. »

« J’ai signifié par voie d’huissier à Enedis et au maire une sommation de ne pas faire. Aujourd’hui j’ai surpris un technicien qui allait me poser le compteur linky sans rendez-vous et sans avoir donné (mon compteur est à l’extérieur). J’ai refusé qu’il le pose mais il m’a dit qu’ils ne tenaient pas compte des sommations ou tout autre courrier, et que lui ou ses collègues reviendraient quand je serai absente… »

Les rétifs à ces installations sont quelques milliers en Gironde. Sinon, pour les autres, le taux de satisfaction serait de 90% selon les chiffres transmis par Enedis (qui n’a pas donné suite à nos sollicitations) à Sud Ouest ce vendredi.

Ceux-ci indiquent par ailleurs qu’un tiers des abonnés girondins – dont une grande majorité d’urbains – sont désormais équipés de nouveaux compteurs (soit 280000 abonnés sur 946000).

Et les objectifs sur la métropole, où 249000 abonnés ont été reliés au Linky, sont déjà clairement établis comme l’indique ci-dessous cette carte émanant des services d’Enedis.

Document de travail d’Enedis pour le déploiement du Linky à Bordeaux Métropole (DR)

Aujourd’hui, Enedis admet officiellement que le refus individuel est possible, mais fait part des risques encourus (notamment repris sur le site de la mairie de Villenave-d’Ornon) :

« Les clients récalcitrants pourront donc s’exposer à une résiliation de leur contrat, entraînant une coupure de l’approvisionnement en électricité, ou une surfacturation due au déplacement d’Enedis pour effectuer la relève du compteur, qui ne pourra pas être effectuée à distance. »

En tout état de cause, Enedis a fixé des objectifs clairs : 100% de compteurs installés dans le département pour 2021. Les boites sous-traitantes embauchées acceptent ce contrat et doivent donc s’y tenir.

A l’Assemblée Nationale, les députés de tous bords politiques – du PCF aux Républicains en passant par la République en Marche et l’insoumis girondin Loïc Prud’homme – ont déposé des questions au gouvernement sur les différents aspects des critiques faites à Linky. Le ministère de la Santé répond en citant les conclusions plutôt positives de l’Anses, tandis le ministère de la transition écologique et solidaire ne prend pas position. Un sujet sous haute tension.

Les reproches

Santé : La technologie Linky utilise le courant porteur en ligne (CPL) pour connaître la consommation électrique en temps réel (par tranche d’environ dix minutes). Cette méthode émet des ondes à quelques dizaines de centimètres autour de l’intégralité des câbles électriques.

L’Agence nationale des fréquences (ANFR) rapportait en septembre 2016 que le champ électromagnétique du compteur n’était pas plus élevé que celui de la génération précédente, déjà électronique. Concernant le rayonnement autour des câbles, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) ajoutait en juin dernier que ces ondes n’étaient pas plus dangereuses que celles d’une télévision. Au motif que la télé peut être éteinte mais pas le boitier Linky, les opposants appellent au principe de précaution.

Environnement et emploi : Dans la majeure partie des cas, les remplacements concernent des compteurs qui fonctionnent. Les installations de masse mettent donc au rebut des appareils en état de marche. Aussi, aucune durée de vie précise des Linky ne fait consensus quand celle des compteurs électro-mécaniques serait de 50 ans. Par ailleurs, seuls 3 des 6 fabricants des boitiers se trouvent en France. Enfin, la CGT dénonçait en février 2017 les conditions précaires de travail chez les installateurs sous-traitants d’Enedis.

Dysfonctionnements : « Énormément d’habitants sont confrontés à des graves problèmes : surfacturation, dysfonctionnements, risques d’incendies » déclare Stéphane Lhomme. Sur son site Refus-Linky-Gazpar, il a recensé les articles de la presse quotidienne nationale et régionale. Dans le Nord, une facture se retrouve multipliée par 3,5. Dans le Rhône, un compteur disjoncte 22 fois par jour. En Indre-et-Loire, la lumière s’éteint quand le lave-vaisselle démarre. Des cas très particuliers que le militant juge significatifs.

Captation des données : L’ambition affichée du Linky est de faire connaître la consommation en temps réel. Pour cela, l’abonné doit autoriser la transmission de ses informations à son opérateur qui lui donnera accès à sa courbe de charge. Dans une tribune au Monde d’octobre dernier, l’inspecteur général des finances honoraire remarque que seul 0,2% des abonnés ont fait la démarche. « Indifférence prévisible », commente-t-il.

La Cnil a fait un large rappel en novembre dernier sur cette captation. La législation actuelle ne permet pas à Enedis de les vendre mais certains opposants craignent leur utilisation à venir et de possibles transformations des lois et s’alarment : « Big Brother is watching you ». Le directeur d’Enedis présente d’ailleurs déjà son entreprise comme un opérateur de Big Data avec 35 millions de capteurs.

L'AUTEUR
Xavier Ridon
Xavier Ridon
Rémois, devenu journaliste à Tours, installé à Bordeaux. Bref, file vers le Sud avec un micro et un stylo.

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