« Manger bio, c’est changer ses habitudes alimentaires »
Société 

« Manger bio, c’est changer ses habitudes alimentaires »

Ce jeudi, la FRAB Nouvelle Aquitaine a organisé des rencontres sur le thème « Les enjeux de l’alimentation bio et locale dans notre société ». Entretien avec Karen Montagne, socio-anthropologue venue exposer ses recherches sur le parcours de vie alimentaire.

Les derniers chiffres de l’Agence Bio révèlent que près de 9 Français sur 10 ont consommé des produits bio en 2016, près de 7 sur 10 disent en consommer régulièrement, c’est-à-dire au moins une fois par mois. Au regard de l’étude de 2003, qui avait révélé que près d’1 Français sur 2 ne consommait jamais bio, cette évolution témoigne d’un changement notoire du comportement des consommateurs.

En 2000, la Bordelaise Karen Montagne, socio-anthropologue, a mené des recherches auprès de l’Institut européen d’histoire et des cultures de l’alimentation (IEHCA) pour établir le « portrait-robot » du mangeur bio, qu’elle complète aujourd’hui par le « parcours de vie alimentaire ».

Karen Montagne était, avec Arnaud Daguin, cuisinier plusieurs fois étoilé, et Denis Lairon, nutritionniste et directeur de recherche à l’INSERM, invitée aux rencontres de la Fédération régionale de l’agriculture biologique (FRAB) Nouvelle-Aquitaine qui se sont tenues ce jeudi. Elle a accordé un entretien à Rue89 Bordeaux sur des questions simples et pratiques qui concernent l’alimentation bio.

Arnaud Daguin, Denis Lairon et Karen Montagne aux rencontres de la FRAB Nouvelle Aquitaine (DR)

Rue89 Bordeaux : Pourquoi faut-il manger bio ?

Karen Montagne (DR)

Karen Montagne : De mon point de vue de sociologue, il faut manger bio pour plusieurs raisons éthiques : l’environnement et, évidemment, la santé. Il y a des études de Bionutrinet qui prouvent que souvent, ce type de décision intervient à des moments charnières : avoir un enfant, ou suite à une maladie… C’est une décision que l’on prend en fonction des événements qui surviennent dans la vie de chacun, où on se rend compte qu’il est temps de manger bio. Parfois, c’est après avoir lu un article ou vu un reportage à la télé. Ou tout simplement une prise de conscience par rapport à un groupe de connaissances, un contexte où on se met à réfléchir sur sa manière de consommer.

Manger autrement

Comment manger bio ?

Il y a tout un comportement autour de ce type de décision. Il faut d’abord changer ses habitudes alimentaires : réduire les quantités de viande, accepter la saisonnalité des produits, aller vers des systèmes alternatifs quand à l’approvisionnement… Mais aussi avoir une autre hygiène de vie, comme intégrer une pratique sportive.

Aller vers des systèmes alternatifs, ce qui veut dire ignorer les grandes surfaces qui proposent de plus en plus de bio ?

Tout dépend s’il s’agit de consommer un aliment qui répond à un cahier des charges uniquement sur sa production ou pas. D’un point de vu sanitaire, ce qu’on trouve dans les grandes surfaces, c’est du bio. Ensuite tout dépend si le produit possède un label européen ou un label français. Il n’y a pas les mêmes valeurs dans l’agriculture conventionnelle bio et celle certifiée avec des labels comme Demeter ou Nature & progrès…

Ce qui veut dire que les normes européennes sont moins strictes que les normes françaises ?

Au niveau des certificateurs français, le pourcentage autorisé de produits non bio dans les produits manufacturés n’est pas forcément le même au niveau européen. Les cahiers des charges ne sont pas les mêmes. Mais la question se pose surtout de point de vue de la philosophie.

Bio vs cancer

Denis Lairon a été le coordinateur du groupe de travail et du rapport de l’Agence française de sécurité sanitaire des aliments paru en 2003 sur la « qualité nutritionnelle et sanitaire des produits de l’agriculture biologique » ; premier rapport du genre.

Plus récemment, il a contribué à l’étude Nutrinet-Santé. Présentée comme une des plus grandes études jamais lancées au monde sur Internet et sur des volontaires (250 000 inscrits), elle vise à mieux comprendre les relations entre la nutrition, la santé et les comportements alimentaires.

A Bordeaux, Denis Lairon a dévoilé les dernières conclusions qui ne manquent pas de surprendre. Hormis le volet environnemental (le bio, par la réduction de la consommation de viande par exemple, permettrait de libérer 23% des surfaces dédiés à la production, de réduire de 25% la consommation d’énergie et de 37% les émissions de gaz à effets de serre), l’étude démontre que le surcoût sur un budget familial total reviendrait à +5% tenant compte des changements des habitudes alimentaires.

Mais les chiffres les plus notables de cette étude (sur un échantillon de 70192 personnes, dont 78% de femmes, suivies pendant 4,6 ans) sont indéniablement ceux qui révèlent la réduction des risques de développer un cancer (-25% en moyenne pour tous cancers) – -34% pour un cancer du sein post-ménaupause, -86% pour un lymphome, -76% pour un lymphome non-Hodjkinien.

En France, la santé d’abord

Vous pouvez développer cette philosophie ?

Les premiers militants bio intègrent des valeurs qui posent la question d’un vrai engagement : le maintien de l’agriculture paysanne, l’éthique vis-à-vis des animaux, l’éthique environnementale… Sachant que nous avons, en France, une grande différence avec les pays anglo-saxons, déjà visible dans les années 2000. En France, le bio s’est développé grâce à des expertises de santé. Dans les pays anglo-saxons, il s’est développé sur le volet environnemental. Toute la communication en France s’est appuyée sur un bio santé. Dans les années 70, la question santé était beaucoup moins importante que le rapport à l’environnement ou le rapport au producteur.

La dernière étude de l’Agence bio prouve encore que la première raison de consommer bio en France est la santé, devant l’environnement.

Il faut reconnaître qu’il y a plusieurs motivations pour consommer bio. Il y a la santé, l’environnement, mais aussi l’anti consumérisme. Ce que je perçois est que, en fonction du type d’informations des lieux de vente et la manière dont les gens s’approprient et réfléchissent leur alimentation, la santé n’est qu’un point de départ. S’il fréquente des marchés, ils vont y découvrir la situation des paysans, et leurs démarches va être motivée par ces derniers. En fonction du parcours de vie, en fonction de qui on rencontre et qui nous porte vers le bio, la motivation va se transformer au fil du temps.

C’est une façon de demander au consommateur de devenir citoyen ?

Il y a des choses qui ne sont pas conscientisées, sur lesquelles on n’a pas une réflexion. Dans la réflexivité du mangeur, on est beaucoup pris dans les habitudes de faire. Le plus important est de revenir sur ses propres pratiques.

Manger autrement

Est-ce que le bio coûte plus cher que le conventionnel ?

Tout dépend de la manière dont on veut consommer bio. Si on veut consommer de la même manière que quand on achète du conventionnel, effectivement les produits sont plus chers. Les personnes qui décident de consommer bio font des choix dans le répertoire alimentaire. Elles réfléchissent sur ce qu’elles sont prêtes à éliminer ou réduire ; et c’est souvent le cas de la viande. Beaucoup de personnes deviennent flexitariennes sans en avoir l’idéologie, mais parce qu’elles décident de manger bio et comme la viande bio est très chère, elles en consomment moins.

Que faut-il éviter en particulier dans l’alimentation conventionnelle ?

Les légumes, parce qu’ils restent accessibles en bio. A noter que les dernières études sur le thé prouvent un taux important de pesticides. Mais tous les produits à feuille sont à éviter de manière générale : les blettes, les épinards, la salade… car ils accrochent bien les pesticides. Et aussi les fruits, comme les pommes et tout ce qui se mange avec la peau.

Qu’est-ce qui fait que la Nouvelle Aquitaine soit uniquement 3e région française productrice de bio ?

C’est la Gironde qui doit plomber le classement [l’agriculture bio représente 4% de la surface agricole utile, NDLR]. Et puis les surfaces agricoles passées en bio ne sont pas réparties de la même manière, au niveau du maraichage ou de l’élevage.

De là à avoir 4700 propriétés pour une région d’une si grande superficie alors que l’Occitanie est première avec plus de 7200 propriétés ?

Il y a des grandes surfaces et beaucoup moins de producteurs, et beaucoup moins de diversité dans les produits. Les petits producteurs n’ayant pas et ne cherchant pas à exploiter les grandes étendues parce qu’ils n’ont pas les mêmes procédés de culture. Tout est question de captage de terres. Surtout que la conventionnalisation du bio menace la production et l’application de ses cahiers des charges.

L'AUTEUR
Walid Salem
Walid Salem
Co-fondateur de Rue89 Bordeaux et directeur de la publication

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