Les mineurs isolés se cherchent une place au soleil en Gironde
Société 

Les mineurs isolés se cherchent une place au soleil en Gironde

La Gironde accueille chaque année des centaines de mineurs non accompagnés. Leur nombre croissant pousse le département, en charge de l’aide sociale à l’enfance, à ouvrir de nouvelles places d’hébergement pour prendre en charge ces jeunes au parcours migratoires difficiles. Reportage au château Tenet, à Mérignac.

« Mon premier objectif, c’est d’apprendre le français. Mon deuxième objectif c’est de trouver un métier. » Abdou, 16 ans, originaire du Mali, s’exprime plus facilement en bambara, la langue traditionnelle du Mali. Il est arrivé au centre d’accueil pour mineurs non accompagnés (MNA) de Mérignac depuis 3 mois. Le centre est installé au Château Tenet, et géré par Emmaüs Gironde.

Qu’est ce qu’un mineur non accompagné ?

Selon la convention internationale des droits de l’enfant, « tout enfant qui est temporairement ou définitivement privé de son milieu familial, ou qui dans son propre intérêt ne peut être laissé dans ce milieu, a droit à une protection et une aide spéciales de l’État ».

À partir du moment où il a été reconnu mineur isolé par le SAEMNA (service d’accueil et d’évaluation des mineurs non accompagnés), le jeune tombe d’office sous l’escarcelle des services de la protection de l’enfance, compétence du conseil départemental. Il peut se passer entre 2 et 6 mois avant que l’enquête sociale et administrative considère que le jeune est mineur ou non. Il est ensuite mis à l’abri, puis placé.

Les amis d’Abdou, Moussa et Yamoussa nous aident pour la traduction. Abdou n’a jamais été à l’école et il veut vraiment commencer pour pouvoir apprendre un métier. Ce qui l’intéresse c’est la boulangerie et la peinture. Mais, tout comme pour son copain Yamoussa arrivé en même temps que lui, il doit attendre de trouver un établissement pour l’accueillir à partir de la rentrée prochaine. « On nous a prévenu de la lenteur de l’administration française, alors on attend », souffle Yamoussa, 17 ans.

« J’ai juste envie d’aller à l’école. En attendant, je fais des stages en plomberie. En Guinée j’étais scolarisé mais j’ai besoin de retourner à l’école pour mieux apprendre. C’est mon premier projet. Avant tout j’essaie de m’intégrer en France. »

Les 14 jeunes installés dans le centre à Mérignac suivent des cours de français langue étrangère dispensés au sein même du centre, certains suivent aussi des cours à l’extérieur soutenus par des associations, d’autres sont scolarisés. Ces migrants sont également inscrits à la mission locale ou encore au Centre d’accueil et d’orientation (CAO).

Pour s’aérer l’esprit, ils peuvent également sortir se balader en ville (jusqu’à 22h30), suivre des activités culturelles ou sportives. D’ailleurs leur équipe de football participera à un tournoi le 14 avril prochain contre des jeunes d’autres foyers et les équipes de football traditionnelles de la Bastide et de Mérignac au stade Galin.

Moussa, Abdou et Yamoussa du centre pour MNA de Mérignac (MTN/Rue89 Bordeaux)

Souvenirs d’errance

Moussa est à Bordeaux depuis 8 mois. Cet Ivoirien de 17 ans est en Europe depuis « longtemps ». Impossible de donner une date précise. Tout ce que l’on peut savoir c’est qu’il est parti seul, comme ces deux camarades, pour des raisons personnelles. Après son arrivée en France, il passe quelques mois à Niort, où il est pris en charge, puis arrive à Bordeaux.

Pour les trois adolescents, se souvenir de l’errance (entre 6 mois et 2 ans), des milliers de kilomètres parcourus, les difficultés et les drames rencontrés, est pénible. Ils expliquent que le plus important est de vivre l’instant présent, avec une pression constante pour réussir.

« C’est trop compliqué de parler du passé, dit Moussa. Aujourd’hui, je me sens plus à l’aise. Je suis à la recherche d’un apprentissage de cuisine ou dans la peinture. J’aime bien ces deux métiers. »

« C’est quand je suis arrivé à Mont-de-Marsan que j’ai commencé à sentir que ça allait mieux et à me sentir un peu en sécurité, raconte Yamoussa. Maintenant j’oublie petit à petit, j’arrive un peu à me retrouver. C’est surtout quand je me sens seul que ça revient. Je n’en parle pas tellement. Il y a des choses que je ne peux pas dire à tout le monde. »

Pour Claire Mestre, ethno-psychologue à l’association Mana, cette question du parcours doit être abordée avec précaution, car elle renvoie aux « raisons de leurs départs et de leurs fuites » :

« Ils n’ont pas envie ni besoin d’être instrumentalisés et surtout d’être définis uniquement par cela. C’est aux équipes d’être formées pour entendre, écouter et être sensible aux signes d’expression de leur passé. »

Se reconstruire au Château

En arrivant dans un centre d’accueil, la première des choses est « de se reconstruire », souligne Yasmina Mohamed, la directrice du centre du Château Tenet pour Emmaüs. Ils sont entourés d’éducateur, de maître de maison, sont autonomes dans le nettoyage des parties communes et de leurs chambres ou encore sont soutenus par une psychologue.

« Quand ils arrivent, ils sont souvent repliés sur eux-mêmes. Ils sont d’abord ici pour prendre le temps de se reposer. D’abord en interne, avec un accompagnement psychologique, physique, social, de loisirs, etc. Ensuite, on construit un projet personnalisé, au fur et à mesure, en fonction des jeunes. On leur apprend aussi à se déplacer en ville, à utiliser les transports. Notre but est de les faire entrer dans le droit commun au niveau scolaire et dans la vie de tous les jours. Nous continuons aussi à les accompagner dans leurs vies de jeunes adultes à travers des contrats jeunes majeurs, avec un projet professionnel. »

Une des chambres des jeunes du centre d’accueil pour MNA de Mérignac (MTN/Rue89 Bordeaux)

529 jeunes migrants en Gironde

Comme Moussa, Abdou et Yamoussa, des centaines de mineurs viennent chaque année en Gironde. 500 mineurs supplémentaires ont été confiés au département depuis le 1er janvier 2017. Le département en avait en charge 529 au 31 décembre 2017.

L’aide sociale à l’enfance en Gironde

4700 jeunes contre 3500 en 2015

Budgets de 220 M€ en 2018, contre 195 M€ en 2016

529 mineurs non accompagnés (minorité avérée) au 31/12/2017

60 % originaires d’Afrique subsaharienne

383 places créée entre 2017 et juin 2018

Une forte augmentation qui accélère l’installation de centre d’accueil pour mineurs non accompagnés : d’ici juin prochain, il existera 383 places pour les MNA, contre 243 en 2017. « Nous souhaitons leurs offrir des places de qualité, avec un accompagnement de qualité », souligne Emmanuelle Ajon, vice-présidente du conseil départemental chargée de la protection de l’enfance.

« Nous voulons mettre en place des petites unités ouvertes avec du personnel aguerri en termes éducatifs, puis d’accompagnement dans leurs vies adultes, et cela pour l’ensemble des mineurs que nous accompagnons. Mais il y a un déficit des moyens mis en place par l’État. Il manque cruellement des places dans les unités pédopsychologique par exemple. Nous sommes en pleines discussions avec l’ARS (agence régionale de santé) et la préfecture pour que les choses avancent encore plus vite, au vu des flux migratoires en augmentation. »

Jean-Luc Gleyze, le président du conseil départemental accompagné d’élus et de partenaires au Centre d’accueil pour MNA de Mérignac (MTN/Rue89 Bordeaux)

Six structures supplémentaires ont vu le jour ou verront le jour dans les prochaines semaines : à Saint-Macaire, à Martillac, à Parempuyre, à Mérignac, à La Réole (en projet) et dans des tétrodons aménagés (petits espaces habitables et modulables) à Bordeaux (Darwin). Ce qui suscite parfois quelques levées de boucliers, comme à Saint-Macaire et Carbon-Blanc…

En Gironde, ces centres sont accompagnés par le Centre départemental de l’enfance ou leur prise en charge est déléguée à des associations (Emmaüs, Don Bosco, ADGESSA, Quancard, Rénovation, Le Prado…).

Le Livre noir de l’accueil des migrants en Gironde

Lancé dans le cadre des Etats Généraux des Migrations le 24 mars dernier, à l’initiative du Collectif Solidarité Réfugiés 33, le Livre noir de l’accueil des migrants en Gironde. C’est à la fois un état des lieux et une dénonciation des situations dans lesquelles se trouvent les migrants. Il reprend les différentes difficultés auxquelles ceux-ci sont confrontés en termes d’hébergement, d’instruction des dossiers par les services de l’État, de santé ou de scolarisation, et revient sur le durcissement général de la politique migratoire. Le collectif appelle ainsi les citoyens à écrire à leurs députés afin de les convaincre de ne pas voter la futur loi « asile et immigration ».

Dans le Livre noir de l’accueil des migrants en Gironde, des exemples attestent d’autres manquement en termes d’accueil :

« Aucun dispositif d’accueil d’urgence n’est effectif après 16h en semaine, le week-end et les jours fériés. Lorsqu’un jeune se présente à l’hôtel de police en dehors des ouvertures du Service d’accueil et d’évaluation des mineurs non accompagnés, le SAEMNA, il est systématiquement mis dehors, même s’il est accompagné par un membre d’association ou travailleur social. D’après l’élue en charge de l’ASE (aide sociale à l’enfance), un protocole existerait entre le Conseil Départemental et la Préfecture, stipulant que ces jeunes devraient être accompagnés au Centre Départemental de l’enfance et de la famille (CDEF). Ce protocole n’est aucunement appliqué. Les jeunes se retrouvent donc à la rue, dorment à la gare, dans des parkings, au mieux dans des squats. »

Ce qui avait entraîné la mort d’un jeune au printemps dernier à Bordeaux.

L'AUTEUR
Mila Ta ninga
Mila Ta ninga
Journaliste de terrain et de cœur. Vous donner la parole est une de mes priorités, comprendre le monde qui nous entoure une de mes valeurs. Mes terrains de jeux ? L'Aquitaine en général et la Gironde en particulier.

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