Viol, agressions, marche, pétition… que se passe-t-il sur le campus de Bordeaux ?
Société 

Viol, agressions, marche, pétition… que se passe-t-il sur le campus de Bordeaux ?

Une marche de nuit contre les agressions sur le campus s’est tenue ce mercredi dans les environs de la station de tram Doyen Brus. C’est là que dans la nuit du 26 novembre, une étudiante a été violée. Depuis, plusieurs étudiantes ont été agressées par le même homme en plein jour. Et une pétition pour « une vraie lutte contre les agressions sexuelles » a recueilli plus de 10500 signatures. Les chiffres de la police ne semblent toutefois pas montrer une explosion des violences, mais les présidents d’universités promettent d’agir vite. Enquête.

« En sortant des cours, j’ai vu trois fille se faire agresser verbalement et physiquement par un homme. Vingt minutes après, alors que je venais de faire un signalement à la direction de l’université, j’ai vu ce même homme tenter d’étrangler une amie. C’était mardi dernier 11 décembre à 16h. J’ai publié un message public sur Facebook qui a fait réagir beaucoup d’étudiantes. J’ai décidé de créer un groupe pour réunir les témoignages des victimes de violence. »

Ainsi, raconte Camille, est né Campusciennes, un groupe fermé sur Facebook où environ 3000 étudiantes partagent des témoignages d’agressions, des messages de soutiens, et des informations pour la prévention. Elles sont à l’origine de la pétition « pour une vraie lutte contre les agressions sexuelles », qui a recueilli 10500 signatures en une semaine.

Après la mobilisation virtuelle, une marche nocturne s’est déroulée ce mercredi autour de l’arrêt de tram Doyen-Brus. Plusieurs centaines de personnes ont défilé avec fumigènes, guirlandes de Noël et lampes frontales pour « éclairer les zones d’ombre du campus ».

Et cette station en fait incontestablement partie. Le 26 novembre dernier, vers minuit, une étudiante a été violée dans cet endroit désertique, à sa sortie du tramway. Une tentative de viol a également eu lieu récemment dans ses environs.

La marche nocturne sur le campus a rassemblé plusieurs centaines de manifestant-e-s (Ivan Torres/DR)

Insécurité

Le problème est ancien, et bien connu. Une enquête menée l’année dernière auprès de 4920 étudiantes révélait que près de 25% d’entre elles déclaraient avoir été victimes d’agressions (et 0,1%, soit 5 personnes, de viol ou tentative de viol). Des « marches exploratoires » ont par ailleurs identifié les lieux les plus problématiques (déserts à certaines heures, peu ou pas éclairés…), comme l’arrêt Doyen-Brus.

Mais le sentiment d’insécurité gagne désormais les étudiantes dans des proportions inédites sur le campus, accentuées par le double effet de la libération de la parole post-MeToo, et la caisse de résonance des réseaux sociaux.

Et il n’a pas été atténué par le mail des universités à leurs étudiants et personnels, envoyé vendredi dernier. Si ce courriel annonçait le renforcement des rondes et rappelait l’existence d’une cellule de veille contre les violences sexuelles, il donnait quelques conseils de sécurité mal perçus (ne pas rentrer seule, emprunter les chemins éclairés plutôt que ceux passant à travers bois…).

« Il nous semble regrettable que comme souvent au sujet des violences sexuelles, les discours en réaction des faits portent sur les réactions que devraient avoir les victimes, et non sur les agresseurs […], participant à une culture de culpabilisation des victimes », ont ainsi dénoncé les Campusciennes et d’autres organisations étudiantes (Noustoutes 33 Etudiant.e.s, Solidaires Etudiant-e-s, Stop Harcèlement de rue…) dans un communiqué commun.

« Maladresse »

« Hormis deux mails nous disant de faire attention, nous ne voyons pas réellement d’action concrète pour notre sécurité », souligne le texte de la pétition des Campusciennes. Elles jugent notamment « absolument nécessaire » la non-extinction de l’éclairage public et l’ajout d’éclairage supplémentaire à Doyen Brus.

« Par mesures d’économies, on éteint les lumières à 17h ! Ce n’est pas possible, poursuit Camille. On donne de l’argent, l’inscription a augmenté de 90 €. Et rien pour la sécurité ! Il y a deux vigiles pour les étudiants de Bordeaux Montaigne [7 en tout pour les 65000 étudiants du campus, NDLR]. Je ne trouve pas ça normal ! »

Lors de la réunion publique annoncée dans ce fameux mail, et qui s’est tenue ce mercredi à l’Université Bordeaux Montaigne, sa présidente, Hélène Velasco-Graciet, a d’abord reconnu que la communication des établissements du campus avait été « maladroite ». Mais elle a assuré aussitôt que la sécurité des étudiantes et du personnel était une « priorité absolue », quoique relevant avant tout de la police nationale.

A la station de tramway Doyen-Brus (SB/Rue89 Bordeaux)

Garde à vue

Les responsables de la police ont écouté ce mercredi les inquiétudes et attentes des étudiant-e-s.

« J’étudie ici depuis 3 ans et je n’avais jamais eu peur jusqu’à présent, témoigne une jeune femme dans la salle. Mais les deux agressions sexuelles ont eut lieu en bas de chez moi. Je travaille tous les soirs jusqu’à 21h30, qu’est ce qui peut me garantir que je ne vais pas me faire agresser en rentrant ? »

Camille, des Campusciennes, revient sur le cas de cet « agresseur connu sur le campus depuis 2016 ». Violent verbalement, voire physiquement, envers les jeunes femmes, il est clairement identifiée – son nom et sa photo ont fuité du groupe Facebook privé des Campusciennes, et circule même sur les réseaux sociaux.

Le collectif a reçu une trentaine de témoignages, et une plainte a été déposée contre lui par Margot, étudiante agissant au nom de ses camarades après que l’individu a tenté de l’étrangler – ses amies se sont interposées.

« Cet homme a été convoqué par la police et serait sur le point d’être placé en garde à vue, répond ce mercredi Eric Krust, commissaire divisionnaire de Bordeaux. Mais, poursuit-il, cet agresseur ne serait pas responsable des deux crimes sexuels ayant affecté le campus, et pour lesquels l’enquête se poursuit. »

L’officier est interpellé sur des réactions de certains policiers envers des victimes souhaitant porter plainte :

« On leur répond “vous avez pu vous échapper, ce n’est pas grave” ou encore “vous n’avez qu’à ne pas avoir de si beaux yeux“, rapporte une étudiante. Elles le vivent comme une seconde agression. »

La prédation sexuelle est ailleurs

L’officier assure qu’un travail de sensibilisation est mené auprès des policiers avec des associations, et encourage les étudiantes à porter plainte ou témoigner :

« Personne ne doit se murer dans le mutisme, l’enquête de 2017 ayant par exemple révélé que 15 crimes potentiels n’avaient pas été portés à notre connaissance, ce qui est énorme. »

Mais le commissaire Krust se veut aussi rassurant :

« Les chiffres montrent qu’il n’y a pas de tendance de fond à l’augmentation des agressions sexuelles sur le campus. Nous avons deux plaintes pour viol ou tentative de viol en 2018, soit à peu près autant que les années précédentes. Or nous avons enregistré l’an dernier 219 plaintes sur tout Bordeaux Métropole, et 195 en 2016. Notre inquiétude porte plutôt sur les sorties de lieux festifs [dans Bordeaux centre, NDLR], où nous avons vu au printemps de vrais phénomènes de prédation sexuelle lorsque les femmes repartent seules et alcoolisées. »

L’université promet toutefois de ne pas rester les bras croisés. Hélène Velasco-Graciet annonce l’installation d’une caméra de vidéosurveillance à Doyen-Brus. Elle laisse entendre que des efforts seront fait sur le nombre de vigiles et l’éclairage – même si les universités indiquent par ailleurs que sa rénovation représente un coût important, « en cours d’évaluation » (il pourrait selon nos informations s’élever à 2 millions d’euros, des bouts de chandelle comparé au budget de l’Opération Campus Bordeaux).

Sous les lampadaires

La présidente annonce en outre qu’une réunion se tiendra en janvier « avec l’ensemble des acteurs concernés – préfecture, police, CROUS, établissements universitaires, TBM (transports de Bordeaux Métropole), représentants étudiants – pour discuter des moyens à court terme pour sécuriser un peu plus le campus ».

Les mettre autour de la table est un premier pas réclamés par beaucoup. Les élus étudiants déplorent la dispersion des compétences sur l’éclairage public :

« Ça fait des années qu’on demande qu’il y ait plus d’éclairages et plus de rondes de la sécurité, indique Julie Faivre, vice-présidente étudiante de l’UBM. On nous dit que ce lampadaire là est géré par Pessac, et celui-là par Talence et celui-là par Bordeaux, finalement personne ne sait qui doit gérer la chose et finalement rien ne se fait. »

La police nationale regrette elle que contrairement à l’Université de Bordeaux, l’UBM n’ait pas encore signé une convention lui permettant de faire des patrouilles sur son campus sans lui demander l’autorisation. Une raison historique : du fait de la vivacité des mouvements sociaux en ses enceintes, l’université préfère rester maître chez elle.

Enfin, la séquence est vécue douloureusement par les universités bordelaises :

« Je comprends l’émotion, mais on ne peut pas dire que l’on ne fait rien, estime Marion Paoletti, chargée de mission Parité, égalité, diversité à l’université de Bordeaux. Nous avons été les premières à créer des cellules de veille, à lancer des campagnes, primées au niveau national, sur le consentement sexuel, à créer des ateliers de formation aux violences sexistes… »

La sensibilité au sujet explique peut-être aussi l’écho national que ces remous entraînent.

L'AUTEUR
Simon Barthélémy et Walid Salem

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