Pourquoi Alain Juppé dit adieu aux Bordelais et à la vie publique
Politique 

Pourquoi Alain Juppé dit adieu aux Bordelais et à la vie publique

actualisé le 27/02/2019 à 16h07

«Après 40 ans de combat politique, l’envie n’y est plus », a affirmé le maire de Bordeaux qui, nommé au Conseil constitutionnel, va quitter ses fonctions à la Ville et à la métropole. Un départ précipité alors qu’Alain Juppé se donnait un an, jusqu’aux prochaines municipales, pour préparer sa succession. Les noms de ses remplaçants seront décidés collégialement, a-t-il indiqué, tandis que la rumeur d’un parachutage enfle.

L’instant est solennel. Alain Juppé descend le grand escalier de pierre du Palais Rohan et, la main sur le cœur, salue le personnel de l’hôtel de ville venu l’applaudir. Le maire de Bordeaux, les yeux embués, démarre ce jeudi matin sa conférence de presse, une des dernières de sa carrière puisqu’une fois installé au Conseil constitutionnel, il sera astreint au devoir de réserve.

Nommé la veille par Richard Ferrand, président de l’Assemblée nationale, l’ancien Premier ministre affirme qu’il ne s’attendait « nullement  à cette proposition » et a « dû se décider en 24h ». L’ancien Premier ministre devait renoncer à sa carrière d’élu local, après avoir mis un point final en 2017 à ses ambitions nationales, suite à sa défaite à la primaire à droite.

« Je n’ai pas pris ma décision de gaieté de cœur, confie-t-il. Avec Bordeaux et son peuple nous sommes en quelques sortes un vieux couple, c’est un arrachement que de [m’en] séparer », lâche-t-il en ce jour de Saint-Valentin.

Et de s’interrompre, des sanglots dans la voix, et sous les applaudissements nourris des élus de sa majorité.

L’adieu aux larmes d’Alain Juppé (DR)

La bise des Capus

Depuis sa première victoire en 1995, Alain Juppé, né à Mont-de-Marsan, avait, sur les conseils d’une marchande des halles des Capucins, « appris à faire la bise comme Chaban », son prédécesseur. C’est à dire à « fendre l’armure », pour reprendre l’expression chère à Lionel Jospin, l’ancien Premier ministre qui avait succédé à Juppé à Matignon, et que Juppé remplace rue de Montpensier – même s’il résidera encore une partie du temps à Bordeaux.

Du fait de cet attachement, mais aussi des dossiers suivis de près par l’édile, peu d’observateurs pariaient que le président de la métropole renoncerait aux municipales de 2020. « Hanté par l’idée de ne pas faire le mandat de trop », selon ses termes, un reproche souvent fait à Chaban-Delmas, son successeur a en fait révélé ce jeudi avoir choisi « depuis plusieurs semaines de ne pas se représenter » aux municipales de 2020.

Mais alors qu’il comptait annoncer cette décision aux européennes, et disposer d’une année pour passer la main, sa nomination au conseil constitutionnel a précipité les évènements. Alain Juppé avance une raison « personnelle » :

« La vie politique est un combat, je l’ai fait pendant plus de 40 ans toujours avec passion, aujourd’hui l’envie n’y est plus ».

« Les mensonges et les haines »

Non que les chantiers manquent. Les élus municipaux d’opposition lui reprochent de lâcher la barre alors que la collectivité connaît quelques déboires financiers – l’affaire du pont Simone-Veil, le déficit du grand stade… – et des problèmes de coût et d’accès au logement ou de mobilité… Ces deux derniers points sont les seuls sur lesquels Alain Juppé, qui vante l’attractivité retrouvée de sa ville, a esquissé ce jeudi un mea culpa, soulignant toutefois aussitôt que ces problèmes sont propres à toutes les métropoles françaises.

Les élus ont chaudement applaudi le boss (DR)

En revanche, Alain Juppé semble avoir été sacrément secoué par les Gilets jaunes, qui avaient tenté de pénétrer dans le Palais Rohan et l’interrogent sur les raisons de la puissance locale du mouvement. Il invoque « un climat général délétère », « infecté par les mensonges et les haines que véhiculent les réseaux sociaux ». Des termes déjà employés lors de ses vœux à la presse, il y a un mois, où sa décision était peut-être alors déjà forgée, et où Rue89 Bordeaux avait relevé une certaine lassitude morale.

Critiquant « la montée de la violence sous toutes ses formes, le discrédit des hommes et des femmes politiques réputés tous pourris », Alain Juppé estime ainsi que « la vie publique est difficile à vivre et lourde à porter ».

Il souhaite toutefois « continuer à servir notre pays dans un environnement de travail plus serein », et le conseil constitutionnel, « clé de voute de l’architecture institutionnelle », lui « en donne la chance ». Et ce ne sera pas une « retraite dorée », jure-t-il, évoquant le travail du conseil sur les questions de constitutionnalité.

Edouard m’a tuer

Est-ce aussi un moyen de préparer le parachutage à Bordeaux d’un allié d’Emmanuel Macron, dans une ville qui avait fortement voté pour le président ? La rumeur d’une arrivée d’Edouard Philippe, Premier ministre et intime d’Alain Juppé, court en effet avec insistance, et, interrogé sur le sujet, ce dernier ne l’a pas démentie. Il a simplement évoqué « le besoin de renouvellement », et le temps venu « de voir de nouveaux visages, de nouvelles équipes ».

« Nous ne sommes pas en monarchie et il ne me revient donc pas de désigner un dauphin », précise toutefois le maire.

Des réunions vont désormais se dérouler avec ses principaux adjoints, ainsi qu’avec les élus métropolitains, pour désigner en conclave ses remplaçants à Bordeaux et à l’agglo. La fumée blanche pourrait s’élever samedi de l’hôtel de ville.

Première adjointe d’Alain Juppé, Virginie Calmels, qui avait un temps rallié Laurent Wauquiez et ne souhaite pas continuer son aventure bordelaise, ne devrait pas lui succéder. En attendant peut-être l’arrivée d’un poids lourd national – et en ligne avec La République en Marche -, les noms de deux « gestionnaires » sont souvent cités : Nicolas Florian (adjoint en charge des finances) à la Ville et Patrick Bobet, maire du Bouscat, à la métropole.

Ce jeudi à l’Hôtel de ville, les cadres de la majorité municipale ont emboité les pas du patron et filé rapidement, histoire de ne pas étaler d’éventuelles divisions sur la place publique. Quelques adjoints ont fait le job avec la presse, sans dissimuler leur tristesse.

« C’est un moment difficile, très compliqué à passer », estime Jean-Louis David, déjà là sous Chaban. Il évoque « une période de reconstruction, pour faire marcher la boutique », jusqu’à l’été, avant de choisir en suite l’équipe et le programme qui conduiront la campagne de 2020. Avec le Premier ministre ?

« Je n’en sais rien. Mais il y a dans l’équipe municipale des hommes et des femmes de grande qualité, nous ne sommes pas des seconds couteaux ».

L'AUTEUR
Simon Barthélémy
Simon Barthélémy
Journaliste, rédacteur en chef de Rue89 Bordeaux

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