Emmanuel Macron à Bordeaux pour un Grand Débat en cercles fermés
Politique 

Emmanuel Macron à Bordeaux pour un Grand Débat en cercles fermés

En visite dans un fief du mouvement, Emmanuel Macron n’est pas franchement allé à la rencontre des Gilets jaunes. Après une participation surprise à un débat réservé aux femmes à Pessac jeudi soir, le président de la République a tenu ce vendredi une table-ronde avec une quarantaine d’élus locaux. Dans une résidence préfectorale sous haute surveillance policière, il a poliment écouté leurs doléances, tandis que des Gilets jaunes tentaient de se faire entendre plus loin.

1 – Insiders

8h30. Alain Juppé et Nicolas Florian arrivent à la résidence préfectorale pour prendre le petit déjeuner avec Emmanuel Macron. Les caméras se précipitent sur le toujours maire de Bordeaux – il doit présenter l’après-midi sa démission au préfet – et son successeur désigné – il doit être élu jeudi prochain lors d’un conseil municipal exceptionnel.

Les deux hommes se fendent devant la presse d’une petite séquence opportune avec des commerçants bordelais – les seuls à être parvenus ce matin à franchir le filtrage policier (voir plus loin) sans carte de presse ou invitation –, très en colère contre les Gilets jaunes. Puis Alain Juppé en profite pour dire tout le bien qu’il pense du président de la République, en visite dans sa ville :

« Je suis très impressionné par la capacité d’écoute du président de la République. Il l’a encore prouvé hier soir à Pessac. Il connaît bien les dossiers. »

Jeudi soir, peu après son arrivée à Bordeaux, Emmanuel Macron s’est en effet invité dans une étape du Grand Débat sur la condition des femmes à Pessac. Comme seule la presse était au courant de cette visite surprise, le débat en question n’avait pas fait le plein. Heureusement, BFM TV était là pour retransmettre en direct l’évènement.

Un débat qui a du chien

Ce vendredi, c’est NoA, la chaîne de France3 Nouvelle-Aquitaine, qui diffuse l’intégralité de la rencontre entre le président et une quarantaine d’élus locaux. Le débat n’est pas ouvert au public, ni aux journalistes. Confinés dans une salle voisine, après avoir vu leur matériel reniflé par un chien malinois détecteur d’explosifs, ils doivent se contenter de faire des photos de la télé.

Boy next door (SB/Rue89 Bordeaux)

Deux bonnes heures d’attente et une demi-douzaine de mini-viennoiseries plus tard, le Grand Débat peut commencer. Etaient officiellement invités tous les maires des chefs lieux de canton de la Gironde, les présidents des conseils régional et départemental, et les parlementaires (le député socialiste Alain David affirmait ne pas avoir été convié, l’Elysée jure que si).

En fait de débat, on assiste à une longue série de questions (une trentaine) ou prises de paroles, de deux à cinq minutes chacune. Tous les sujets ou presque y passent, des nuisances sonores de la LGV à l’érosion du littoral, du centre aquatique de Lesparre à Ariane Espace, en passant par le cumul des mandats ou la taxe d’habitation.

Quelques thématiques reviennent plusieurs fois sur le tapis, comme celle des transports du quotidien « dans une agglomération totalement engorgée » :

« C’est le paradoxe qu’on peut aujourd’hui aller de Paris à Bordeaux en 2h04, alors qu’il faut 1h30, parfois 2 heures pour faire Marsas-Bordeaux », explique Brigitte Misiak, maire de cette petite commune du nord de la Gironde.

Paradoxes

A l’instar des Gilets jaunes, les interventions des élus ne manquent pas d’injonctions paradoxales. Tous réclament davantage d’Etat, sous une forme ou une autre – certains veulent plus de fermeté contre le mouvement social ou de policiers dans leurs quartiers, d’autres le maintien ou le retour de services publics.

Mais nombre de ces élus Girondins demandent en même temps plus de souplesse, qu’il s’agisse d’éviter une amende lorsque la commune n’atteint pas son quota de logements HLM, ou de repêcher un projet de village des marques à Coutras, refusé en CDAC (commission départementale d’aménagement commercial).

Pendant ce temps, Emmanuel Macron prend des notes. Lorsque le micro a fini de tourner, il répond à toutes ces questions (ou presque), avec un mot pour chaque interlocuteur.

Répondant à Christine Bost, maire d’Eysines, qui l’interrogeait sur les inégalités entre communes restées à la semaine scolaire de 4 jours et demi et celles repassées à 4 jours, le président s’exclame :

« C’est le charme français : quand on donne aux communes la liberté de choisir, on nous répond « vous auriez du choisir pour nous » ! »

Ford et SAV

Critiqué depuis son élection pour son jacobinisme, Emmanuel Macron a fort logiquement à Bordeaux voulu donner des gages de girondisme. Il a parlé à plusieurs reprises de contractualisation avec les territoires, de nouvelles déconcentrations pour accélérer les démarches administratives, voire même de décentralisation – pourvu qu’on « transfère la responsabilité avec les compétences ».

Voilà pour les principes. Pour le concret, rien n’a émané de ce rendez-vous bordelais, (mais ce n’était pas l’objet). Cela n’a pas empêché le président de répondre de façon précise à quelques requêtes. Il a par exemple promis au maire de Castillon-la-Bataille que sa candidature au programme Territoire Zéro Chômeur serait rapidement examinée.

Il a en revanche donné une fin de non recevoir à la demande des élus locaux de récupérer les terrains de l’usine Ford de Blanquefort et de renforcer la loi Florange :

« Nous mettrons en place un dispositif de suivi personnalisé pour présenter aux anciens salariés des offres d’emplois ou des formations requalifiantes. Et on va regarder toutes les propositions pour le site mais la loi oblige l’entreprise à payer la revitalisation. On va la forcer à investir pour sa reconversion industrielle. »

Enfin, le président en a profité pour assurer le service après vente de ses réformes : suppression de la taxe d’habitation, loi mobilité, loi anti-casseurs… A la veille d’un nouveau samedi de manifestation, il estime que « le pays a besoin d’un retour au calme ».

« La situation que nous vivons n’est plus compréhensible par nombre de nos concitoyens. Que chacun revienne au civisme, à la civilité. »

Après avoir adressé un « merci au carré » à Alain Juppé, Emmanuel Macron a clôturé la séance en rappelant qu’avec la démission du maire de Bordeaux, nommé au Conseil constitutionnel, « c’est une page politique qui se tourne et une page personnelle ».

Sur la place Pey Berland (BG/Rue89 Bordeaux)

2 – Outsiders

Si la visite du président de la République n’est pas passée inaperçue hier à Bordeaux, c’est surtout en raison de l’envergure du dispositif policier mis en place dans le centre ville. Dès jeudi soir, selon plusieurs témoins, police et CRS montaient la garde autour de la place Pey Berland et de la rue Vital-Carles.

Vendredi matin, les accès à ce périmètre sont filtrés voir interdits. Les trams A et B circulent mais sans s’arrêter à l’arrêt Hôtel de ville. Des policiers font la circulation, armés pour certains de fusils automatiques, et des grilles anti-émeute sont disposées à l’arrière de la cathédrale Saint-André.

Aux alentours de 9h, alors qu’une poignée de Gilets jaunes (ne portant pourtant pas la chasuble fluo) sont passés entre les mailles du filet et se sont attroupés sur la place, des policiers leur demandent de « sortir du périmètre interdit ». Puis entre 10h et midi, jusqu’à 200 personnes se rassemblent au pied de la flèche puis devant les grilles, afin d’apercevoir et d’alpaguer Emmanuel Macron. En vain.

Traverser la rue

Parmi les Gilets jaunes présents, Franck, habitant du Haillan :

« Ça fait depuis le 17 novembre que j’attends qu’il vienne. S’il pouvait m’entendre, je lui dirais qu’il arrête de se foutre de la gueule du monde. Je travaille dans la restauration, et lui dit qu’on n’a qu’à traverser la rue pour trouver du travail : mais au prix où c’est payé non, c’est honteux ! Je bosse les soirs, les week-ends, les jours fériés et les vacances, je ne trouve pas normal d’être si peu payé. »

Yann, ancien faucheur volontaire, vient à toutes les manifs depuis fin décembre avec son drapeau aux couleurs de l’arc-en-ciel et le mot « paix » inscrit au centre. « Je le dis aux flics : ils n’ont pas à remplacer la politique. Y’en a marre que des citoyens et des policiers soient blessés. La force publique doit servir à l’avantage de tous, et non pas à l’intérêt exclusif de quelques-uns » affirme-t-il en citant la déclaration des Droits de l’Homme et du citoyen.

Certains scandent des slogans en espérant atteindre les oreilles présidentielles : « Macron on vient te chercher chez toi, eux chez nous », « c’est qui les casseurs, c’est eux les casseurs ». Les gilets jaunes de la rive droite (Sainte-Eulalie, Ambarès) sont les plus nombreux. Parmi eux, Éveline, dont c’est le premier jour de retraite :

« Macron aurait pu faire le Grand Débat au début de son quinquennat, pour voir où en étaient les gens. Mais il a dû attendre d’être dans la merde jusqu’au cou. Il le fait contraint et forcé, pas sincèrement. Les mesures qu’il a prises ne sont que de l’enfumage : vous trouvez ça normal que ce soient les contribuables qui paient le travail [avec la prime d’activité], pendant que l’évasion fiscale va payer les actionnaires ? »

Également présents, des militants écologistes de « Il est encore temps – Bordeaux ». Ils sont venus « mettre Macron face à son bilan environnemental : une augmentation de 7% des émissions de gaz à effet de serre en 2017, alors que l’objectif est de les réduire » explique Chris.

Manif interdite

A 11h, les drapeaux rouges de la CGT commencent à apparaître.

« On est là pour défendre les services publics, la hausse des salaires, du pouvoir d’achat et des pensions » explique Véronique Stevens, secrétaire de la CGT de l’hôpital St André.

Le syndicat a déclaré en préfecture un rassemblement sur le parvis des Droits de l’homme, mais n’a pu mobiliser qu’une vingtaine de militants dans l’urgence.

Jeudi, le syndicat SUD PTT 33 s’était vu interdire le rassemblement qu’il comptait lui tenir place Pey-Berland à partir de 9h, afin de « manifester contre la politique anti-sociale du gouvernement, la casse des services publics et la vente de nos biens communs ».

Comme l’explique Willy Dhellemmes, représentant du personnel et syndiqué SUD PTT, dans une vidéo publiée sur Facebook, l’organisation avait déposé une demande de manifestation lundi dernier, « comme M. Castaner est très agacé que les Gilets jaunes manifestent sans autorisation ».

Or ce jeudi en fin de journée, le syndicat apprend que le préfet interdit ce rassemblement, par un arrêté daté de la veille, par crainte que « des manifestants violents et armés n’appartenant pas [au syndicat] profitent de cet évènement ».

Selon Willy Dhellemmes, cette réponse ne leur a été envoyée tardivement que « pour ne laisser aucune place à un référé-liberté, pour contester cette décision ». Risquant 6 mois d’emprisonnement et 7500 € d’amende, ils ont retiré leur appel à manifester.

VIP

Suite à cela, la Ligue des droits de l’homme a dénoncé dans un communiqué de presse cette « atteinte grave au droit de manifester ». « Cette interdiction intervient très tardivement dans le but d’empêcher la contestation judiciaire d’une telle décision » et repose sur « des présupposés totalement abusifs, qui balaient plus sûrement une liberté fondamentale qu’ils ne répondent à une nécessité d’ordre public » confirme le communiqué.

Invité à participer à la rencontre entre élus et président de la République, le député France insoumise Loïc Prud’homme a préféré rejoindre les Gilets jaunes. « Aller discuter avec des VIP, ça ne m’intéresse pas. » Pour lui, l’interdiction faite à SUD PTT note une « dérive autoritaire » :

« La loi anti-casseurs qui est en fait une loi anti-manifestation, n’a pas encore été promulguée, mais ils font du zèle et utilisent la suspicion de comportements qui pourraient se tenir. »

Les manifestants se sont peu à peu dispersés dans le calme à la mi-journée.

L'AUTEUR
Simon Barthélémy et Baptiste Giraud

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