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Élu bordelais d’extrême droite, François Jay est-il un marchand de sommeil ?

Conseiller municipal et métropolitain du SIEL, François Jay ferraille contre la politique d’InCité, la société d’aménagement publique en charge de la réhabilitation du centre ancien de Bordeaux. Au risque d’un mélange des genres total : gros propriétaire immobilier, l’élu est sous le coup d’une obligation de travaux votée par la Ville pour l’un de ses bâtiments, habité par 40 locataires, principalement des étudiants d’origine chinoise, jugé surpeuplé et comportant des logements non déclarés.

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Élu bordelais d’extrême droite, François Jay est-il un marchand de sommeil ?

Difficile d’imaginer ce qui se cache derrière la façade proprette sur le cours de l’Yser. Ce bâtiment d’un seul étage abrite à en croire ses boîtes aux lettres trois appartements. Mais il communique avec un autre édifice dont l’accès se fait par la rue Giner de los Rios, perpendiculaire au cours de l’Yser.

Ici, deux sonnettes pour des logements à une porte, et une troisième pour un salon de massage à une autre. Celle-ci donne sur une cour avec un escalier extérieur, et une enfilade de portes sur deux étages.

Une jeune étudiante chinoise sort de chez elle. Elle paie 600 euros par mois pour un appartement d’une trentaine de m2 partagé avec une colocataire.

« C’est le moins cher que j’ai trouvé à Bordeaux, explique la jeune femme. C’est dans le centre historique et c’est très bien, il y a un balcon. Le problème c’est qu’il faut payer deux mois d’avance. Et cet hiver, il fallait attendre 30 minutes pour avoir de l’eau chaude. »

Pressée d’aller en cours, une autre étudiante, elle aussi d’origine chinoise, dit quant à elle s’acquitter également de 600 euros par mois pour un T2 de 30m2, occupé par deux personnes.

Le bâtiment de François Jay, rue Giner de los Rios (SB/Rue89 Bordeaux)

« Préférence étrangère »

Un jeune homme, lui aussi étudiant Chinois, nous fait visiter son appartement où cohabitent quatre locataires. Le loyer : 400 euros par personne. Le confort est rudimentaire, mais le jeune homme se dit « très content » de ce logement, trouvé par le biais de la communauté chinoise expatriée à Bordeaux.

Paradoxe étonnant : son propriétaire, François Jay, est un pourfendeur de l’ »invasion migratoire », conseiller municipal et métropolitain bordelais du groupe Rassemblement national-SIEL (le parti souverainiste dont il est membre). Mais lui ne voit là aucune contradiction, parlant même de « préférence étrangère » pour ses locataires :

« Je suis un patriote, et la venue d’étudiants étrangers en France participe au rayonnement de notre pays », déclare-t-il à Rue89 Bordeaux.

Il affirme aussi répondre à la crise du logement étudiant : quarante locataires vivent dans les 17 appartements de cet immeuble, affirme François Jay, qui serait propriétaire d’une centaine de logements à Bordeaux (ainsi que du Menhir, le bar connu pour ses concerts de rockeurs néo-nazis).

Petit propriétaire

Le hic, c’est que InCité, la société d’aménagement du centre historique de Bordeaux, a compté plus de logements après enquête sur place…

« On a un immeuble qui visiblement est suroccupé de manière un peu étonnante, observe Benoît Gandin, directeur général d’InCité. Quand il a été acheté par son actuel propriétaire en 2013, il était déclaré avec 17 logements. Une fois acheté, on est passé de 17 à 12 logements et lorsque sommes allés visiter l’immeuble, nous avons constaté 24 logements. Il y a eu une subdivision importante en de très petits logements. C’est pour cette raison qu’on avait déjà repéré cet immeuble, cela n’a rien à voir avec le fait que François Jay soit conseiller municipal. Et notre action ne vise pas un pauvre petit propriétaire démuni. »

Dans ses conclusions, InCité relève également que « plusieurs logements présentent différentes infractions au RSD (règlement sanitaire départemental) : souplex (logement en sou-sol, NDLR), problème de superficie, d’éclairement. Les différents travaux de réhabilitation et de créations de logements n’ont fait l’objet d’aucune autorisation d’urbanisme. »

L’immeuble de François Jay cours de l’Yser (SB/Rue89 Bordeaux)

Suite à ces observations, l’immeuble de François Jay (pour qui InCité n’a fait que « compter les boîtes aux lettres », et le passage de 17 à 12 logements au cadastre est « un mystère », ) fait l’objet, avec 9 autres immeubles des secteurs Saint-Michel, Saint-Eloi et Marne-Yser, d’une déclaration d’utilité publique (DUP).

On vous ment, on vous spolie

Votée le 25 mars dernier au conseil municipal de Bordeaux, celle-ci impose à leurs propriétaires de réaliser des travaux dans les trois ans – et dans le cas de l’élu d’extrême-droite, de revenir à 12 logements au lieu de 24 -, à défaut desquels ces immeubles seront préemptés par InCité.

C’est lors de cette séance du conseil que François Jay monte au créneau :

« La décision qui nous est demandée de prendre ici est grave. Il s’agit d’imposer à des propriétaires des travaux sur leur propriété privée à leurs frais (…), et sous la menace d’une expropriation. Il nous est demandé de provoquer une grave atteinte aux droits de nos concitoyens et de participer à un chantage à la spoliation puisque les prix proposés par InCité sont inférieurs à la moitié des prix du marché » (1,6 million d’euros, contre 2,95 millions proposés par un acheteur privé, précise-t-il à Rue89 Bordeaux).

Se défendant de prêcher pour sa paroisse – il se garde d’ailleurs d’indiquer qu’il est directement concerné -, François Jay se lance en conseil municipal dans une longue diatribe contre des travaux pour la plupart « non justifiés ou absurdes » :

« Pourquoi demander la démolition d’appartements rénovés, occupés, et qui donnent satisfaction à leurs occupants ? (…) À un moment où il y a des manifestations d’étudiants qui ne trouvent pas à se loger, cela semble presque une provocation à l’image de celle d’augmenter les tarifs d’électricité pendant la crise des Gilets jaunes. »

Vautours et Gosplan

Puis il charge InCité : cette société, selon François Jay « introduit dans la gestion des travaux une vision bureaucratique type Gosplan » ; ses « moyens de pression » permettent « d’acheter à bas prix à des propriétaires âgés, malades ou faibles » pour les revendre « à des marchands de biens ou des promoteurs » se pressant pour acheter « comme des vautours qui suivent les carnassiers ». Bref c’est selon lui « un scandale » qu’il convient d’éviter en ne votant pas cette délibération.

La réponse est cinglante. D’abord du côté d’Elizabeth Touton, adjointe à l’urbanisme, et ex présidente d’InCité (mandat qu’elle a dû abandonner pour prendre la présidence de l’établissement public Euratlantique) :

« Comment osez-vous, Monsieur Jay, essayer de défendre autant vos intérêts particuliers en racontant autant de mensonges sur ce que nous avons mis en place ? (…) Vous êtes exactement dans le cadre d’une DUP, et nous le savons tous, et pour des raisons que vous connaissez, vous avez refusé de rencontrer InCité à moult reprises. (…) Vous avez un état des lieux avec 24 logements, mais 12 déclarés au cadastre. Vous avez fait des surélévations sans autorisation après acquisition. Vous avez un nombre d’allocataires qui est absolument anormal par rapport au nombre de logements. Tout est à revoir. »

L’adjoint lui rappelle la nécessité de « remettre aux normes » l’immeuble, « pour qu’il y ait une habitabilité correcte, pour (…) changer parfois un T3 en T2, parce que ce T3, il est trop exigu, parce que les chambres font 7 m², parce qu’il n’y a pas de fenêtre, parce qu’il n’y a pas de ventilation naturelle ».

Cité en feu

A Rue89 Bordeaux, François Jay déclare qu’avec 40 locataires pour 940m2 habitable, son immeuble est « moins dense qu’une cité universitaire », et affirme que tous ses logements « ont des fenêtres et sont conformes au règlement sanitaire ».

Matthieu Rouveyre, pourtant pas tendre par le passé avec l’aménageur de la Ville, s’emporte en séance contre le « culot » et « l’outrecuidance de François Jay », soulignant la contradiction chez ce dernier entre la défense du droit de propriété et ses entorses au droit de l’urbanisme :

« Un logement n’est pas un bien comme un autre. Il y a des aménagements (…) au droit de propriété. On ne va pas attendre qu’un immeuble s’écroule ou qu’il prenne feu, sous prétexte qu’il y a le droit de propriété. (…) je serais très heureux, à un moment ou à un autre, si vous n’entendez pas les prescriptions, que la ville n’hésite pas à vous attaquer en justice. On ne va pas attendre qu’il y ait des dégradations ou qu’il y ait malheureusement des victimes dans votre immeuble qui est surdimensionné par rapport à ce qu’il peut accueillir ».

Et le maire Nicolas Florian de conclure le débat :

« Je ne tolèrerai pas que, dans notre commune, on continue à avoir des marchands de sommeil – je ne parle pas de vous, je ne connais pas votre situation -, et que l’on se retrouve dans la situation qu’ont pu connaître d’autres villes ».

Insulte

L’accusation plane à nouveau lors du conseil de Bordeaux Métropole du 26 avril dernier. Cette fois, François Jay profite d’une délibération sur une avance de trésorerie faite à InCité pour en remettre une couche sur les « propriétaires spoliés », considérant que les Gilets jaunes qui ont cassé la vitrine de l’aménageur cours Victor-Hugo « ne s’y trompent pas ».

François Jay (SB/Rue89 Bordeaux)

« Peut-être était ce vos amis », lui rétorque Michel Duchène, vice-président en charge des grands projets urbains :

« Lorsque le centre de Bordeaux était à l’abandon InCité a permis de rénover 15000 logements. C’était la période des marchands de sommeil que vous devez peut-être connaître, monsieur Jay. »

A Rue89 Bordeaux, François Jay déclare ne pas vouloir réagir à l’ »insulte », préférant porter le débat sur la violation du droit de propriété par InCité. Il annonce son intention d’attaquer en justice la délibération, viciée selon lui par un problème de compétence : c’est la métropole, en charge du logement, et non la Ville qui aurait selon lui dû saisir le préfet de cette DUP.

Pas DUP

« Il cherche tous les biais pour attaquer cette délibération », relèvent plusieurs élus. Beaucoup s’indignent de la nomination de François Jay à la commission urbanisme de Bordeaux Métropole – demande faite à Patrick Bobet en séance après son élection à la présidence, et instantanément accordée par le successeur d’Alain Juppé.

« François Jay interroge les services, et est en train de tirer avantages de son poste d’élus pour défendre ses intérêts particuliers et des pratiques d’un autre temps », estime Michel Duchène.

Interrogée par Rue89 Bordeaux sur l’ampleur des problèmes constatés dans l’immeuble de François Jay, et les suites qui pourraient être données, Elisabeth Touton répond qu’il ne s’agit pas là d’un cas d’insalubrité, pouvant conduire à un arrêté de péril de la préfecture.

« Il s’agit plutôt de mal-logement, lié au surpeuplement, à la taille des pièces, leur ventilation et leur luminosité. »

Suffisamment en tous cas pour que les services d’hygiène de la métropole aient été alertés sur les logements de François Jay cours de l’Yser, tout comme la CAF (caisse d’allocations familiales) de la Gironde, afin de détecter d’éventuelles fraudes sociales. Jointe par Rue89 Bordeaux, la CAF confirme « travailler, depuis plusieurs semaines, en lien étroit avec Incité et le service habitat de Bordeaux Métropole sur ce dossier. »


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